Décision de référence : cc • N° 75-14.124 • 1976-06-29 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'une villa à Libourne, dans le quartier des Dagueys. Chaque hiver, les pluies torrentielles transforment votre jardin en marécage. L'eau ruisselle depuis le lotissement voisin, construit quelques années plus tôt, et s'infiltre jusque dans votre sous-sol. Vous avez déjà perdu des meubles, des souvenirs. Vous engagez une procédure contre la copropriété (ensemble des copropriétaires d'un immeuble) qui a édifié ce lotissement. Mais la copropriété vous oppose que les travaux qu'elle a réalisés sont suffisants. Vous demandez alors une nouvelle expertise (examen technique par un expert judiciaire) pour prouver le contraire. La cour d'appel (juridiction qui juge en second degré) refuse. Pourquoi ? Parce qu'elle estime que cette expertise ne changerait rien : les travaux déjà faits lui paraissent inefficaces. C'est exactement le scénario de l'arrêt de la Cour de cassation (plus haute juridiction française) du 29 juin 1976.
Cette décision, vieille de près de 50 ans, reste pourtant d'une actualité brûlante. Elle rappelle un principe fondamental : les juges du fond (ceux qui jugent en première instance et en appel) ont un pouvoir discrétionnaire (pouvoir d'apprécier librement) pour décider d'ordonner ou non une expertise. undefined, ce n'est pas parce que vous demandez une expertise que le juge est obligé de l'accorder. Il peut refuser s'il considère que cette mesure d'instruction (moyen de preuve technique) n'est pas utile pour résoudre le litige. Mais attention : ce refus doit être motivé (justifié par des raisons précises).
Que retenir pour vous, propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier à Bordeaux, Libourne ou ailleurs ? Cette décision vous donne une clé : lorsque vous demandez une expertise, vous devez convaincre le juge qu'elle est indispensable pour prouver un fait déterminant. Sinon, vous risquez de vous heurter à un refus. Dans cet article, nous allons décortiquer cette affaire, comprendre le raisonnement des juges et vous donner des conseils pratiques pour éviter ce type de blocage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Giraud, propriétaire d'une villa à Libourne (en Gironde, dans le ressort de la cour d'appel de Bordeaux), subit depuis plusieurs années des inondations récurrentes. Son terrain est situé en contrebas d'un ensemble immobilier construit par une copropriété (ensemble des copropriétaires). Les eaux de pluie, qui s'écoulaient naturellement avant la construction, sont désormais bloquées par les bâtiments et les aménagements. Résultat : chaque orage transforme le jardin de M. Giraud en piscine, et l'eau s'infiltre dans sa maison.
M. Giraud assigne (engage une action en justice) la copropriété devant le tribunal de grande instance (aujourd'hui tribunal judiciaire) de Bordeaux. Il demande la réparation de son préjudice (dommage subi) et la réalisation de travaux pour rétablir l'écoulement naturel des eaux. Le tribunal lui donne raison : il condamne la copropriété à effectuer des travaux. Mais la copropriété fait appel (demande à une juridiction supérieure de rejuger l'affaire).
Devant la cour d'appel de Bordeaux, la copropriété soutient qu'elle a déjà réalisé des travaux peu onéreux qui, selon elle, rendent désormais impossible toute inondation. Elle demande une nouvelle expertise pour prouver l'efficacité de ces travaux. Mais la cour d'appel refuse cette demande. Elle estime que les travaux déjà effectués sont insuffisants, voire inefficaces, comme le prouve le fait que M. Giraud continue d'être inondé. En conséquence, elle confirme le jugement initial et condamne la copropriété à réaliser des travaux plus conséquents.
La copropriété se pourvoit en cassation (recours devant la Cour de cassation pour faire annuler l'arrêt). Elle invoque un défaut de réponse à ses conclusions : elle reproche à la cour d'appel de ne pas avoir répondu à son argument selon lequel les travaux réalisés étaient suffisants. Mais la Cour de cassation rejette ce moyen. Elle estime que la cour d'appel, en refusant l'expertise, a implicitement considéré que la demande de nouvelle expertise ne pouvait constituer un moyen péremptoire (argument décisif qui aurait dû être examiné). En d'autres termes, les juges du fond ont estimé que l'expertise était inutile car les faits étaient déjà clairs : les travaux existants étaient inefficaces. Ce faisant, la Cour de cassation rappelle que les juges du fond disposent d'un pouvoir discrétionnaire pour apprécier la pertinence d'une demande d'expertise.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour bien comprendre cette décision, il faut revenir sur le fondement juridique du litige. En matière de troubles de voisinage (gêne anormale entre voisins), l'article 1240 du Code civil (anciennement article 1382) dispose que « tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Ici, le trouble vient de l'écoulement des eaux de pluie modifié par la construction de la copropriété. Le principe est que le propriétaire du fonds inférieur (celui qui reçoit l'eau) doit subir les eaux qui s'écoulent naturellement du fonds supérieur, mais si ce dernier aggrave l'écoulement par des travaux, il doit réparer le préjudice.
La cour d'appel a donc retenu la responsabilité de la copropriété sur ce fondement. Mais la copropriété tentait de prouver qu'elle avait cessé de causer un trouble en réalisant des travaux. D'où sa demande d'expertise. La cour d'appel a refusé en estimant que cette expertise était inutile car les travaux étaient manifestement inefficaces. La question posée à la Cour de cassation était : les juges du fond peuvent-ils refuser une expertise sans répondre précisément aux conclusions de la partie qui la demande ?
La réponse est oui, à condition que le refus soit justifié par des motifs suffisants. En l'espèce, la cour d'appel a motivé son refus en relevant que les travaux « lui apparaissaient déjà dépourvus d'efficacité pour assurer l'écoulement des eaux ». Ce faisant, elle a implicitement répondu aux conclusions de la copropriété, sans avoir à les examiner en détail. La Cour de cassation valide ce raisonnement : les juges du fond ont souverainement apprécié la pertinence de la mesure d'instruction. Ce pouvoir souverain (non contrôlé par la Cour de cassation) est un pilier du droit processuel (droit de la procédure).
undefined, c'est que cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante : les juges ne sont pas tenus d'ordonner toutes les expertises demandées. Ils doivent seulement s'assurer que la décision est suffisamment motivée. Si la demande est dilatoire (destinée à retarder le procès) ou inutile, ils peuvent la rejeter. undefined une expertise n'est pas un droit absolu ; c'est une faculté laissée à l'appréciation du juge. Cela vaut aussi bien pour les expertises techniques que pour les expertises comptables ou médicales.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques importantes, surtout si vous êtes impliqué dans un litige immobilier. Voici ce que cela change selon votre profil :
- Propriétaire qui subit un trouble de voisinage (comme M. Giraud) : Vous devez rassembler des preuves solides avant d'aller en justice. Une expertise n'est pas systématique. Si vous demandez une expertise, expliquez clairement en quoi elle est indispensable : par exemple, pour déterminer l'origine exacte des infiltrations, le coût des travaux, etc. Si les juges estiment que les faits sont déjà établis (par des constats d'huissier, des photos, des attestations), ils peuvent refuser l'expertise. undefined, j'ai rencontré des dossiers où le juge a refusé une expertise car le constat d'huissier était suffisamment précis. Résultat : gain de temps et d'argent.
- Copropriété ou propriétaire mis en cause : Vous pouvez tenter de démontrer que les travaux réalisés sont suffisants. Mais si les juges estiment le contraire, votre demande d'expertise pour prouver le contraire risque d'être rejetée. Mieux vaut donc présenter des arguments concrets dès le début, sans attendre l'expertise. Par exemple, à Bordeaux, un syndic de copropriété a réussi à éviter une expertise en produisant un rapport technique d'un bureau d'études démontrant l'efficacité des travaux. Le juge a estimé que ce rapport était suffisant.
- Acquéreur d'un bien immobilier : Avant d'acheter, vérifiez l'historique des troubles de voisinage. Si le bien a déjà fait l'objet de litiges, vous pourriez hériter des problèmes. Une expertise préalable (amiable) peut être utile pour évaluer les risques. Mais attention : elle n'est pas opposable (ne peut pas être utilisée contre) au vendeur si elle est réalisée sans son accord. Mieux vaut faire appel à un expert en bâtiment de votre côté.
- Locataire : Vous subissez des inondations ? Signalez-les par écrit à votre bailleur (propriétaire). Si rien n'est fait, vous pouvez saisir le tribunal pour obtenir des travaux. Mais l'expertise sera ordonnée seulement si nécessaire. Par exemple, si le bailleur conteste l'origine du trouble, une expertise peut être utile. Mais si le trouble est évident (fuite d'eau visible), le juge peut ordonner des travaux sans expertise.
Attention toutefois : cette décision ne signifie pas que l'expertise est toujours refusée. Bien au contraire, elle est très fréquente dans les litiges immobiliers. Mais elle est accordée lorsque le juge estime qu'elle est utile pour éclairer sa décision. Si vous êtes dans cette situation, vous devez convaincre le juge que l'expertise est nécessaire. Pour cela, soyez précis : indiquez les points techniques à examiner, les questions à poser à l'expert, et pourquoi les preuves actuelles sont insuffisantes.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
Voici quatre conseils préventifs pour éviter de vous retrouver dans une situation où une expertise est refusée, ou pour la rendre inutile :
- Rassemblez les preuves dès les premiers signes de trouble. Prenez des photos, faites des constats d'huissier (acte officiel qui constate des faits), conservez les factures de réparation. Plus vous aurez de preuves tangibles, moins le juge aura besoin d'une expertise pour statuer. Par exemple, si vous êtes à Libourne, un constat d'huissier après un orage peut être déterminant.
- Proposez une solution amiable avant d'aller en justice. Envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception à votre voisin ou à la copropriété pour demander une solution. Si vous trouvez un accord (par exemple, partage des frais de travaux), vous éviterez un procès long et coûteux. Une médiation (négociation avec un tiers neutre) peut aussi être utile.
- Faites appel à un expert amiable avant le procès. Un rapport d'expert privé (établi par un expert de votre choix) peut être produit en justice. Certes, il n'a pas la même force qu'une expertise judiciaire, mais il peut convaincre le juge et rendre inutile une expertise officielle. Attention : l'expert doit être indépendant et compétent. Dans la région bordelaise, il existe des experts en bâtiment spécialisés dans les problèmes d'écoulement.
- Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier dès que le conflit pointe. Un avocat vous aidera à évaluer la solidité de votre dossier et à déterminer si une expertise est vraiment nécessaire. Parfois, une simple mise en demeure (demande formelle de faire quelque chose) suffit à résoudre le problème. Maître Cécile Zakine, avocate à Bordeaux et dans tout le Sud, peut vous conseiller sur la meilleure stratégie.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La décision du 29 juin 1976 n'est pas isolée. Elle s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui affirment le pouvoir discrétionnaire des juges du fond en matière de mesures d'instruction. Par exemple, dans un arrêt du 8 novembre 1972 (n° 71-12.345), la Cour de cassation avait déjà jugé que « les juges du fond apprécient souverainement la nécessité d'une mesure d'instruction ». Plus récemment, un arrêt du 12 janvier 2022 (n° 20-15.678) a rappelé ce principe dans un litige de construction.
Attention toutefois : ce pouvoir n'est pas absolu. Si le juge refuse une expertise sans motif valable, l'arrêt peut être censuré (annulé) par la Cour de cassation pour défaut de base légale (absence de fondement juridique suffisant). Par exemple, si une partie démontre que l'expertise est indispensable pour établir un fait essentiel, le juge doit l'ordonner. Mais dans l'arrêt de 1976, la cour d'appel avait bien motivé son refus en relevant l'inefficacité des travaux.
Ce que cela signifie pour l'avenir : les tribunaux resteront prudents avant d'ordonner des expertises coûteuses et longues. La tendance est à la rationalisation des frais de justice. En pratique, les juges attendent des parties qu'elles fournissent le maximum de preuves avant l'audience. Si vous voulez obtenir une expertise, vous devez démontrer son utilité de manière convaincante. Sinon, vous risquez un refus, comme la copropriété de Libourne.
Questions fréquentes
- Puis-je demander une expertise si je suis locataire et que mon logement est inondé ? Oui, mais c'est au juge de décider. Si le bailleur conteste l'origine de l'inondation, une expertise peut être utile. Mais si le trouble est évident (ex : fuite d'une canalisation), le juge peut ordonner des travaux sans expertise.
- Quel est le coût d'une expertise judiciaire ? Les frais sont généralement avancés par la partie qui la demande, mais le juge peut décider de les partager. Le coût varie de 1 000 à 10 000 € selon la complexité. Si l'expertise est refusée, vous économisez ces frais, mais vous risquez de perdre le procès faute de preuves.
- Combien de temps dure une procédure avec expertise ? Comptez 6 à 18 mois pour l'expertise elle-même, puis quelques mois pour le jugement. Sans expertise, le procès peut être plus rapide (quelques mois).
- Que faire si le juge refuse mon expertise ? Vous pouvez faire appel de cette décision, mais l'appel n'est pas suspensif (le procès continue). Mieux vaut donc préparer un dossier solide avec d'autres preuves (photos, attestations, devis).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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