Décision de référence : cc • N° 87-18.171 • 1989-10-04 • Consulter la décision →
Imaginez : vous confiez votre véhicule à un garage de Bruz pour une révision, et à votre retour, la voiture a disparu. Le garagiste vous répond : « Ce n'est pas ma faute, le voleur a forcé la porte ». Mais avait-il pris toutes les précautions nécessaires ? C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée en 1989, dans un arrêt qui fait toujours autorité aujourd'hui. Pour les professionnels qui reçoivent des biens en dépôt (garagistes, gardiens de parking, brocanteurs…), cette décision fixe une règle simple : en cas de vol ou de perte, c'est à vous de prouver que vous n'avez commis aucune faute. Pas l'inverse.
Cette décision, rendue par la première chambre civile de la Cour de cassation le 4 octobre 1989 (pourvoi n° 87-18.171), concerne un dépositaire salarié – ici, une employée d'un dépôt-vente à Pacé. Mais ses conséquences s'étendent à tous les contrats de dépôt, qu'ils soient gratuits ou onéreux. Que vous soyez propriétaire d'un bien confié, locataire d'un box de stockage, ou professionnel de l'immobilier gérant des biens, ce que disent les juges vous concerne.
Alors, concrètement, que faut-il retenir ? Et surtout, comment éviter de se retrouver dans une situation où l'on doit prouver son innocence ?
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Mme Anglaise était salariée d'un dépôt-vente situé à Pacé, près de Rennes. Son employeur lui confiait la garde des objets déposés par les clients – meubles, bibelots, vêtements de valeur. Un soir, des malfaiteurs s'introduisent dans le magasin et dérobent plusieurs articles. Le propriétaire des biens volés se retourne contre le dépôt-vente, qui lui-même tente de reporter la faute sur son employée, Mme Anglaise.
L'affaire arrive devant le tribunal d'instance de Rennes, puis devant la Cour d'appel de Rennes. Les juges du fond estiment que Mme Anglaise n'a pas commis de faute : elle avait verrouillé la porte, et l'absence d'alarme ne lui était pas imputable, car ce choix incombait à son employeur. Le propriétaire des biens est donc débouté.
Mais la Cour de cassation ne l'entend pas de cette oreille. Elle casse l'arrêt d'appel au motif que, pour être exonérée, Mme Anglaise devait prouver que le vol n'était pas dû à sa faute. Or, elle avait omis d'équiper le magasin d'une alarme sonore – une négligence que les juges du fond auraient dû examiner. L'affaire est renvoyée devant une autre cour d'appel, à Angers.
Cette décision illustre un principe fondamental du droit du dépôt : le dépositaire (celui qui reçoit la chose) est présumé responsable de sa disparition. C'est à lui de démontrer qu'il a agi en « bon père de famille » (c'est-à-dire avec toute la diligence raisonnable). Ici, l'absence d'alarme a été considérée comme une carence potentiellement fautive.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1927 du Code civil, qui dispose que le dépositaire doit apporter à la garde de la chose déposée « les mêmes soins que ceux qu'il apporte à la garde des choses qui lui appartiennent ». Mais ce n'est pas tout : l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) précise que tout fait quelconque de l'homme qui cause un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. En matière de dépôt, la responsabilité est présumée : le dépositaire doit prouver son absence de faute, et non l'inverse.
Dans cette affaire, la Cour de cassation reproche aux juges d'appel d'avoir déchargé Mme Anglaise sans vérifier si elle avait pris toutes les précautions nécessaires. « Attendu que pour exonérer Mme Anglaise des conséquences de la disparition de la chose reçue, l'arrêt retient qu'elle avait fermé la porte du magasin ; qu'en se déterminant ainsi, sans rechercher si elle avait pris les précautions suffisantes, en omettant d'équiper son magasin d'une alarme sonore, la cour d'appel n'a pas donné de base légale à sa décision », écrit la Cour.
Cette solution est constante en jurisprudence : le dépositaire salarié, même s'il n'est pas propriétaire du fonds de commerce, reste tenu d'une obligation de moyens renforcée. Il ne lui suffit pas d'invoquer le vol commis par un tiers ; il doit démontrer qu'il a mis en œuvre tous les moyens raisonnables pour l'éviter. En clair (pour une fois, utilisons l'expression) : ce n'est pas parce que vous avez fermé la porte à clé que vous êtes irréprochable. Si une alarme aurait pu dissuader les cambrioleurs, son absence peut constituer une faute.
Notons que la décision ne condamne pas définitivement Mme Anglaise : elle renvoie l'affaire pour que les juges du fond examinent si l'absence d'alarme est effectivement fautive. Mais le message est clair : la charge de la preuve pèse lourdement sur le dépositaire.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires qui confient un bien (voiture au garage, meubles au garde-meubles, objet de valeur à un commissaire-priseur), cette décision est une protection : si le bien disparaît, vous n'avez pas à prouver la faute du professionnel. C'est à lui de prouver qu'il n'a pas failli. En pratique, cela signifie que vous pouvez obtenir réparation sans avoir à démontrer une négligence précise – le simple fait que le bien ait été volé ou perdu suffit à engager sa responsabilité, sauf s'il prouve un cas de force majeure (catastrophe naturelle, acte de terrorisme…) ou son absence de faute.
Pour les professionnels (garagistes, brocanteurs, gérants de parking…), l'arrêt est un avertissement. Vous devez sécuriser vos locaux : alarme, vidéosurveillance, coffre, double verrouillage… Si vous ne le faites pas, vous risquez d'être tenu responsable d'un vol, même si vous n'êtes pas le propriétaire des lieux. Exemple chiffré : un client confie une voiture de collection estimée à 80 000 € à un garage de Pacé. Le garage est cambriolé et la voiture volée. Le propriétaire réclame 80 000 €. Si le garage ne prouve pas qu'il avait un système d'alarme et une surveillance adaptée, il devra payer. Pour les salariés comme Mme Anglaise, la responsabilité peut aussi être engagée personnellement s'ils ont commis une faute lourde (par exemple, laisser la porte ouverte).
Pour les locataires d'un box de stockage ou d'un parking, la situation est similaire : si le bien confié au gardien disparaît, c'est au gardien de prouver son absence de faute. Mais attention : si vous louez simplement un emplacement sans service de garde (parking libre-service), le contrat n'est pas un dépôt mais un bail, et la responsabilité du bailleur est moins lourde.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Pour les professionnels : installez des dispositifs de sécurité adaptés à la valeur des biens. Une alarme sonore, comme le mentionne l'arrêt, est un minimum. Pour des biens de grande valeur, ajoutez une vidéosurveillance, un coffre ou un gardiennage. Conservez les factures d'installation et les contrats de maintenance pour prouver votre diligence.
- Pour les particuliers : avant de confier un bien, vérifiez les conditions de sécurité. Demandez au professionnel quelles mesures sont en place. Si vous confiez un objet de valeur, exigez une clause écrite précisant les garanties. Photographiez l'objet avant de le laisser.
- Pour les deux parties : formalisez le contrat de dépôt par écrit. Un reçu ou un bon de dépôt décrivant l'objet, sa valeur et les conditions de garde est essentiel. En cas de litige, il fera foi. Précisez si le dépôt est gratuit ou onéreux – la responsabilité est plus lourde en cas de rémunération.
- En cas de vol : agissez vite. Déposez plainte auprès de la police ou de la gendarmerie dans les 24 à 48 heures. Informez le dépositaire par lettre recommandée avec accusé de réception. Conservez tous les justificatifs (facture d'achat, photos, expertise). Si le professionnel refuse d'indemniser, saisissez le tribunal judiciaire (jusqu'à 10 000 €, c'est le tribunal de proximité).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1989 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà, dans un arrêt du 18 février 1971 (n° 69-13.024), la Cour avait jugé que le dépositaire devait prouver son absence de faute en cas de vol. Plus récemment, dans un arrêt du 12 février 2020 (n° 18-26.434), la chambre commerciale a rappelé que le gardien d'une marchandise (un transporteur) ne peut s'exonérer en invoquant le vol si les mesures de sécurité étaient insuffisantes. La tendance est donc au renforcement de la responsabilité du dépositaire professionnel.
Depuis l'arrêt de 1989, la loi a évolué : la loi n° 2018-287 du 20 avril 2018 a renforcé les obligations des professionnels du stockage (garde-meubles) en imposant une assurance obligatoire. Mais le principe de la charge de la preuve reste inchangé. Attention toutefois : pour les dépôts bénévoles entre particuliers (prêter sa cave à un ami), la responsabilité est moins sévère : le dépositaire n'est tenu que d'une obligation de moyens simple.
Si vous êtes confronté à un litige, sachez que les juges apprécient au cas par cas. Une alarme défectueuse, une porte mal fermée, un défaut de surveillance… tout peut être retenu comme une faute. L'arrêt de 1989 reste une référence pour les avocats et les juges : il pose le principe que le dépositaire doit « prendre les précautions suffisantes », sans que la liste soit exhaustive.
Questions fréquentes
1. Que faire si je confie un bien à un professionnel et qu'il est volé ?
Déposez plainte immédiatement, puis adressez une réclamation écrite au professionnel (lettre recommandée avec AR). S'il refuse d'indemniser, vous pouvez saisir le tribunal judiciaire. Vous n'avez pas à prouver sa faute : c'est à lui de prouver qu'il a pris toutes les précautions nécessaires.
2. Puis-je être tenu responsable en tant que salarié si je garde des biens pour mon employeur ?
Oui, si vous commettez une faute personnelle (négligence, oubli de fermeture, absence d'alarme que vous deviez actionner). L'arrêt Anglaise le confirme : le salarié dépositaire doit prouver son absence de faute. Mais si la faute vient d'un défaut d'équipement imputable à l'employeur, c'est l'employeur qui est responsable.
3. Quels délais pour agir en justice après un vol ?
Le délai de prescription est de 5 ans à compter du vol (article 2224 du Code civil). Mais pour les contrats de dépôt, le délai court à partir de la date à laquelle le dépositaire a refusé de restituer le bien. Ne tardez pas : rassemblez les preuves et consultez un avocat rapidement.
4. Un contrat de dépôt doit-il être écrit pour être valable ?
Non, le contrat de dépôt peut être verbal (article 1919 du Code civil). Mais sans écrit, il sera difficile de prouver l'existence du dépôt, la nature du bien et sa valeur. Mieux vaut un écrit, même simple (un reçu manuscrit).
5. Que faire si le professionnel invoque la force majeure pour refuser d'indemniser ?
La force majeure (catastrophe naturelle, guerre, etc.) est très rarement retenue en matière de vol. Le simple fait qu'un tiers ait commis le vol n'est pas un cas de force majeure, car il était prévisible et évitable par des mesures de sécurité. Si le professionnel l'invoque, demandez-lui de prouver que le vol était imprévisible et irrésistible (par exemple, un braquage à main armée avec violence).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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