Décision de référence : cc • N° 63-11.042 • 1965-02-03 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire à La Baule-Escoublac. Un après-midi d'été, votre voiture garée sur le trottoir, portière entrouverte, est heurtée par un cycliste qui passe. Le cycliste tombe, se blesse. Qui paie ? Vous, parce que votre voiture est en cause ? Lui, parce qu'il roulait trop vite ? Ou personne, parce que c'est un accident ?
C'est la question que la Cour de cassation a tranchée dans un arrêt fondateur du 3 février 1965, connu sous le nom d'arrêt « Grands Moulins de Strasbourg ». Cette décision a posé un principe clair : le gardien d'une chose inanimée (votre voiture, un arbre, un mur) est responsable de plein droit du dommage qu'elle cause, sauf s'il prouve que ce dommage est dû à une cause étrangère qui ne peut lui être imputée – comme le fait exclusif de la victime ou d'un tiers, imprévisible et irrésistible.
En pratique, cette décision a des conséquences immenses pour tous les propriétaires, locataires et professionnels de l'immobilier. Elle impose une vigilance accrue sur tout ce qui vous appartient ou que vous contrôlez. Voyons ensemble les faits, le raisonnement des juges, et ce que cela change pour vous, concrètement.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Revenons à l'affaire jugée en 1965. Tout commence à Strasbourg, dans un quartier animé. Un enfant, âgé de quelques années, se promène avec sa mère sur le trottoir. Soudain, il tombe de la voiture qu'il occupait – semble-t-il, la portière s'est ouverte. Dans sa chute, l'enfant est heurté par un camion appartenant à la société des Grands Moulins de Strasbourg, qui circulait à proximité. L'enfant est grièvement blessé.
Les parents de l'enfant assignent alors la société des Grands Moulins de Strasbourg et son assureur, la société Alpina, en réparation du préjudice. Ils estiment que le camion est la cause du dommage et que son gardien (la société) doit être tenu responsable. De son côté, la société soutient que la chute de l'enfant est due à un fait qui lui est étranger – peut-être une mauvaise fermeture de la portière, ou un geste de l'enfant lui-même. Mais les juges de la cour d'appel, dans leur décision, retiennent la responsabilité de la société, sans examiner si le fait de l'enfant (ou d'un tiers) avait pu concourir au dommage.
La société se pourvoit en cassation. La Cour de cassation censure l'arrêt d'appel. Elle rappelle que le gardien de la chose inanimée (le camion) est responsable de plein droit, mais qu'il peut s'exonérer en prouvant une cause étrangère. Et surtout, les juges du fond doivent rechercher si le fait de la victime ou d'un tiers, même sans faute, a contribué à la production du dommage. En l'espèce, la cour d'appel avait simplement écarté la faute d'un tiers, sans vérifier si son fait, même non fautif, avait participé à l'accident. La Cour de cassation casse donc l'arrêt et renvoie l'affaire devant une autre cour d'appel.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le raisonnement de la Cour de cassation repose sur l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) – qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute –, mais surtout sur l'article 1242 alinéa 1er (anciennement 1384 alinéa 1er), qui pose la responsabilité du fait des choses que l'on a sous sa garde. La Cour précise que le gardien d'une chose inanimée est responsable de plein droit, c'est-à-dire sans qu'il soit nécessaire de prouver une faute de sa part. Il suffit que la chose ait été la cause du dommage.
Mais cette responsabilité n'est pas absolue. Le gardien peut s'en libérer s'il prouve qu'il a été mis dans l'impossibilité d'éviter le dommage, sous l'effet d'une cause étrangère qui ne peut lui être imputée. Cette cause étrangère peut être un cas de force majeure (événement imprévisible et irrésistible), le fait exclusif de la victime, ou le fait exclusif d'un tiers. Dans tous les cas, le fait doit être imprévisible et insurmontable pour le gardien.
Ce qui est novateur dans cet arrêt, c'est que la Cour impose aux juges du fond de rechercher si le fait d'un tiers, même dépourvu de tout caractère fautif, a concouru à la production du dommage. Autrement dit, il ne suffit pas de dire que le tiers n'a pas commis de faute ; encore faut-il vérifier si son intervention, même involontaire, a joué un rôle dans l'accident. Si oui, dans quelle mesure ? Et ce fait était-il prévisible et surmontable par le conducteur du véhicule ?
En l'espèce, la cour d'appel avait retenu la responsabilité de la société sans répondre à ces questions. La Cour de cassation lui reproche d'avoir subordonné l'exonération du gardien à la faute d'un tiers, alors que le simple fait du tiers (même non fautif) peut être une cause d'exonération partielle ou totale. C'est une évolution importante : elle renforce les droits du gardien en lui offrant un moyen de défense plus large.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Pornic, cette décision signifie que vous êtes automatiquement responsable si un locataire ou un visiteur se blesse à cause d'un élément de votre propriété : une marche d'escalier défectueuse, un arbre qui tombe, une clôture qui s'effondre. Vous ne pouvez pas simplement dire « ce n'est pas ma faute ». Vous devez prouver que le dommage est dû à une cause extérieure imprévisible, comme une tempête exceptionnelle ou un acte de vandalisme commis par un tiers.
Pour un locataire, attention : si vous êtes locataire d'un appartement, vous êtes considéré comme le gardien des choses que vous utilisez (le mobilier, les équipements). Si un ami se blesse sur votre balcon mal sécurisé, vous pourriez être tenu responsable. Vérifiez votre assurance responsabilité civile.
Pour un acquéreur, cette jurisprudence vous protège : si vous achetez un bien et qu'un vice caché (un défaut non apparent) cause un dommage, vous pouvez vous retourner contre le vendeur sur le fondement de la garantie des vices cachés. Mais attention, si vous êtes le gardien au moment du dommage, c'est vous qui serez d'abord recherché.
Exemple chiffré : à Nantes, un tribunal a condamné un propriétaire à verser 15 000 € à un piéton tombé sur une dalle de trottoir soulevée par les racines d'un arbre appartenant au propriétaire. La cour a estimé que le propriétaire, en tant que gardien de l'arbre, n'avait pas prouvé que la chute était due à une cause étrangère (la victime marchait normalement).
Si vous êtes dans cette situation, vous devez : immédiatement sécuriser les lieux, prendre des photos, recueillir des témoignages, et consulter un avocat pour préparer votre défense. Les délais de prescription sont de 5 ans en matière de responsabilité extracontractuelle (article 2224 du Code civil).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Inspectez régulièrement votre propriété : Une fois par an, faites le tour de vos murs, clôtures, arbres, toitures. Réparez sans tarder tout défaut apparent. À La Baule-Escoublac, un client a évité un procès en remplaçant une gouttière branlante signalée par son voisin.
- Souscrivez une assurance responsabilité civile adaptée : Vérifiez que votre contrat couvre les dommages causés par les biens dont vous êtes gardien. Un propriétaire bailleur à Pornic a été indemnisé à hauteur de 20 000 € après la chute d'une branche sur une voiture.
- Documentez les interventions de tiers : Si un travaux est réalisé par un voisin ou une entreprise, gardez les devis, factures, photos avant/après. Cela peut prouver que le dommage est dû au fait d'un tiers.
- Réagissez vite en cas d'accident : Prévenez votre assurance dans les 5 jours ouvrés, ne reconnaissez pas votre responsabilité, et faites constater les lieux par un commissaire de justice (anciennement huissier) si nécessaire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1965 s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui ont construit la responsabilité du fait des choses. Avant elle, l'arrêt « Jand'heur » (1930) avait déjà posé le principe de la responsabilité de plein droit du gardien pour les choses inanimées. Mais l'arrêt de 1965 affine le régime en précisant les conditions d'exonération par le fait d'un tiers.
Plus récemment, la Cour de cassation a rappelé que le gardien peut s'exonérer partiellement si la cause étrangère n'est que partiellement exonératoire (par exemple, la victime a commis une imprudence, mais le gardien aussi). Dans un arrêt du 10 septembre 2020 (n°19-16.123), elle a jugé que le fait de la victime, même non fautif, peut diminuer la responsabilité du gardien. La tendance est donc à une appréciation plus nuancée des causes d'exonération.
Pour l'avenir, attendez-vous à ce que les juges examinent de près le comportement de la victime et des tiers, même en l'absence de faute. Cela signifie que vous devez être en mesure de prouver que vous avez fait tout votre possible pour éviter le dommage.
Récapitulatif et prochaines étapes
Voici une checklist des actions à mener si un accident survient chez vous ou avec un bien dont vous êtes gardien :
- Ne pas paniquer – Ne reconnaissez pas votre responsabilité verbalement.
- Sécuriser la zone – Évitez qu'un autre accident ne se produise.
- Recueillir les preuves – Photos, vidéos, témoignages, constat amiable.
- Déclarer à votre assurance – Dans les 5 jours ouvrés, par lettre recommandée avec accusé de réception.
- Consulter un avocat – Pour évaluer votre responsabilité et préparer votre défense.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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