Décision de référence : cc • N° 93-13.742 • 1995-03-08 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement dans une résidence calme à Illkirch-Graffenstaden. Depuis des mois, votre voisin du dessus organise des fêtes bruyantes chaque week-end. Vous avez prévenu le syndic, mais rien ne change. Vous demandez au syndicat des copropriétaires d'agir, mais l'assemblée générale ne vote aucune procédure. Le bruit continue, votre sommeil est perturbé, et vous ne savez plus à qui vous adresser. Cette situation vous semble familière ? Elle est plus fréquente qu'on ne le croit.
Une question se pose alors : qui est responsable ? Le copropriétaire fautif, bien sûr. Mais si le syndic et le syndicat restent passifs, peuvent-ils aussi être tenus pour responsables ? La réponse est oui, et la Cour de cassation l'a rappelé avec force dans un arrêt du 8 mars 1995.
Dans cette décision de référence, la haute juridiction a validé le raisonnement d'une cour d'appel qui avait condamné solidairement le syndic et le syndicat des copropriétaires à indemniser des copropriétaires victimes de nuisances. Le motif ? Le syndicat n'avait pris aucune initiative procédurale, et le syndic, même bénévole, n'avait pas adressé de mises en demeure aux contrevenants. Ce sont des fautes qui engagent leur responsabilité. Décryptons ensemble cette décision et ses conséquences pratiques.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire débute dans une copropriété parisienne, mais aurait tout aussi bien pu se dérouler à Bischheim ou dans n'importe quelle ville de France. Plusieurs copropriétaires subissent des nuisances répétées : bruits, odeurs, non-respect des parties communes. Ils se plaignent auprès du syndic, qui est bénévole, et du syndicat des copropriétaires. Mais rien n'y fait : aucune lettre de mise en demeure n'est envoyée aux contrevenants, et le syndicat ne saisit pas la justice.
Excédés, les copropriétaires victimes assignent à la fois le copropriétaire fautif, le syndic et le syndicat devant le tribunal de grande instance de Paris. Ils demandent réparation de leurs troubles de jouissance (préjudice lié à la gêne subie dans leur vie quotidienne). En première instance, leur demande est partiellement rejetée concernant le syndic et le syndicat.
Ils font appel. La cour d'appel de Paris, dans un arrêt du 4 décembre 1992, leur donne raison. Elle retient que des infractions au servitude-urbanisme-prejudice" class="internal-link" title="Règlement de lotissement et servitude">règlement de copropriété ont été commises, que le syndicat n'a pris aucune initiative procédurale pour y mettre fin, et que le syndic, fût-il bénévole, n'avait pas adressé de mises en demeure ou d'injonctions aux contrevenants. Elle déclare le syndic et le syndicat solidairement responsables des troubles de jouissance subis.
Le syndicat se pourvoit en cassation. Il conteste notamment le fait que des copropriétaires puissent agir directement contre le syndicat, et que la responsabilité du syndic bénévole soit retenue. Mais la Cour de cassation rejette le pourvoi et confirme l'arrêt d'appel. Pour elle, la cour d'appel a justifié légalement sa décision. Les juges du fond avaient suffisamment caractérisé les fautes du syndic et du syndicat.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut se plonger dans le droit de la responsabilité civile. L'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) dispose que « tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Autrement formulé : si vous commettez une faute qui cause un préjudice à quelqu'un, vous devez l'indemniser.
En l'espèce, les juges ont considéré que le syndic et le syndicat avaient commis des fautes. Le syndicat, en tant que personne morale (entité juridique regroupant l'ensemble des copropriétaires), a l'obligation de veiller au respect du règlement de copropriété et de prendre les mesures nécessaires pour faire cesser les infractions. Or, ici, il est resté inactif : pas de mise en demeure, pas d'action en justice. C'est une faute.
Quant au syndic, même bénévole, il est le représentant légal du syndicat et doit agir pour faire respecter le règlement. L'article 18 de la loi du 10 juillet 1965 sur la copropriété lui impose notamment de « administrer l'immeuble, de pourvoir à sa conservation et d'en assurer la jouissance paisible ». En ne réagissant pas aux plaintes des copropriétaires, il a manqué à ses obligations.
La Cour de cassation ne s'est pas contentée de confirmer l'arrêt : elle a posé un principe fort. La responsabilité solidaire signifie que la victime peut demander la totalité de l'indemnisation à n'importe lequel des responsables, qui devra ensuite se retourner contre les autres. C'est une garantie pour la victime, qui n'a pas à poursuivre plusieurs personnes séparément.
Cette décision n'est ni un revirement ni une simple confirmation : elle s'inscrit dans une lignée de jurisprudence qui responsabilise les syndics et les syndicats. Mais elle a le mérite de rappeler clairement que la passivité n'est pas une option, même pour un syndic bénévole.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Vous êtes copropriétaire victime de nuisances ? Cette décision vous donne des armes. Vous pouvez désormais mettre en cause non seulement le copropriétaire fautif, mais aussi le syndic et le syndicat s'ils n'ont pas agi. Imaginez un propriétaire à Bischheim qui subit des infiltrations d'eau à cause d'un voisin qui refuse de faire les réparations. Si le syndic n'envoie pas de mise en demeure et que le syndicat ne vote pas de travaux, ils pourraient être condamnés solidairement à vous indemniser.
Vous êtes syndic bénévole ? Attention : votre bénévolat ne vous exonère pas de vos responsabilités. Vous devez agir avec diligence. Un simple courrier de relance peut suffire, mais il faut en garder la preuve. Si vous restez passif, vous risquez d'être condamné personnellement. Dans l'affaire de 1995, le syndic était bénévole, mais cela n'a pas empêché sa condamnation.
Vous êtes membre du conseil syndical ou copropriétaire ? Vous devez exiger du syndic qu'il agisse. Si le syndic refuse, vous pouvez convoquer une assemblée générale pour voter une action en justice. Le syndicat peut être condamné s'il n'entreprend rien. En pratique, les montants alloués aux victimes varient : quelques centaines d'euros pour des nuisances légères, plusieurs milliers pour des troubles graves. Par exemple, pour des nuisances sonores pendant six mois, un tribunal pourrait accorder 1 500 € à 3 000 € de dommages et intérêts.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez rassembler les preuves : attestations de témoins, constats d'huissier, courriers au syndic, procès-verbaux d'assemblée générale. Un délai de prescription de cinq ans s'applique à partir du jour où vous avez eu connaissance du dommage.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez toutes vos preuves : dès les premières nuisances, tenez un journal de bord (dates, heures, types de troubles). Prenez des photos, enregistrez les sons (avec prudence), faites constater par huissier si nécessaire. Ces éléments seront déterminants pour prouver la réalité des troubles.
- Mettez en demeure le syndic par écrit : envoyez un courrier recommandé avec accusé de réception au syndic, en détaillant les infractions au règlement de copropriété et en lui demandant d'agir. Conservez une copie. Si le syndic est bénévole, insistez sur son obligation légale d'intervenir.
- Convoquez une assemblée générale : si le syndic ne réagit pas, vous pouvez demander l'inscription à l'ordre du jour d'une question relative aux nuisances. En assemblée, proposez un vote pour autoriser le syndic à engager une action en justice contre le copropriétaire fautif. Si la majorité vote contre, le syndicat pourrait engager sa responsabilité.
- Ne tardez pas à agir : la prescription (délai pour agir en justice) est de cinq ans en matière de troubles anormaux de voisinage. Mais plus vous attendez, plus le préjudice s'aggrave et plus il est difficile de prouver le lien de causalité. Une action rapide peut aussi dissuader le copropriétaire fautif de continuer.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1995 n'est pas isolée. Dès 1990, la Cour de cassation avait jugé que le syndic engage sa responsabilité s'il n'agit pas contre un copropriétaire qui trouble la jouissance de l'immeuble (Civ. 3e, 27 juin 1990, n° 88-17.081). Plus récemment, en 2015, la Cour a rappelé que le syndicat peut être condamné pour défaut d'entretien des parties communes à l'origine de nuisances (Civ. 3e, 4 novembre 2015, n° 14-21.353).
La tendance est claire : les tribunaux n'hésitent plus à sanctionner l'inertie des organes de la copropriété. Le syndic et le syndicat sont tenus d'une obligation de résultat en matière de respect du règlement de copropriété. Cela signifie que leur responsabilité est engagée même sans faute intentionnelle : un simple manque de diligence suffit.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient de plus en plus stricts, notamment avec l'essor des locations de courte durée (Airbnb) qui génèrent des nuisances. Les syndicats devront être réactifs, sous peine de lourdes condamnations.
Checklist avant d'agir
- Quels sont les délais pour agir ? Vous avez 5 ans à compter de la dernière nuisance pour saisir le tribunal. Passé ce délai, votre action est prescrite.
- Faut-il obligatoirement un avocat ? Oui, pour une action en justice devant le tribunal judiciaire. En revanche, une simple mise en demeure peut être faite sans avocat.
- Puis-je obtenir des dommages et intérêts pour préjudice moral ? Oui, les troubles de jouissance incluent le préjudice moral (stress, anxiété). Les montants varient selon l'intensité et la durée des nuisances.
- Le syndic peut-il être condamné personnellement ? Oui, même s'il est bénévole. Sa responsabilité est personnelle pour défaut de diligence.
- Que faire si le syndicat refuse d'agir ? Vous pouvez agir seul contre le copropriétaire fautif, et parallèlement assigner le syndicat pour sa carence. La jurisprudence de 1995 vous permet de le faire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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