Décision de référence : cc • N° 91-18.842 • 1994-02-22 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Rethel et vous engagez des discussions avec un acheteur pour lui céder le fonds de commerce. Les semaines passent, un compromis est même signé, puis, sans raison valable, vous faites marche arrière. Le vendeur, qui comptait sur cette vente pour financer son départ à la retraite, se retrouve dans une impasse. Que risque-t-il ? Peut-il vous poursuivre ?
C'est exactement la question qui s'est posée devant la Cour de cassation en 1994 dans une affaire où une banque, propriétaire des murs, avait brusquement refusé de céder le bail, faisant échouer la vente du fonds de commerce. Les juges ont tranché : ce refus, motivé par une légèreté blâmable, constituait un abus du droit de rompre les négociations. Une leçon qui vaut aussi pour les propriétaires de Sedan ou d'ailleurs.
Cette décision, bien qu'ancienne, reste une référence. Elle montre que même avant la signature définitive, une partie ne peut pas se déroger sans motif sérieux, sous peine de devoir indemniser l'autre. Plongeons dans les détails.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, la société BMCE était propriétaire de locaux commerciaux où un fonds de commerce était exploité par les époux X... Ceux-ci souhaitaient vendre leur fonds à des acquéreurs, les époux Z... Le 16 décembre 1987, un compromis de vente du fonds est signé entre les époux X... et les époux Z..., sous vente immobilière devient caduque après 6 ans">condition suspensive de l'obtention de l'agrément du bailleur, la société BMCE.
Jusque-là, tout semblait bien parti. Mais le 30 décembre 1987, la BMCE refuse de céder le bail. Pourquoi ? Aucune raison valable n'est donnée. Les époux X... et Z... se retrouvent alors dans l'incapacité de finaliser la vente. Ils assignent la BMCE en réparation de leur préjudice.
La cour d'appel de Reims, saisie du litige, condamne la BMCE pour rupture abusive des négociations. Les juges retiennent que la BMCE a agi avec une légèreté blâmable : elle n'a fourni aucun motif légitime, et son comportement a directement causé l'échec de la vente. La banque se pourvoit en cassation, mais la Cour de cassation rejette son pourvoi le 22 février 1994.
Ce scénario, vous le voyez peut-être à Rethel ou à Sedan : un propriétaire qui change d'avis au dernier moment, un locataire qui perd son acheteur, un acquéreur qui a déjà contracté des emprunts. Les conséquences financières peuvent être lourdes.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le fondement juridique de cette décision est l'article 1382 du Code civil (ancien), devenu depuis 2016 l'article 1240. Ce texte dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». En clair, si une personne commet une faute et que cette faute cause un préjudice à une autre, elle doit l'indemniser.
Mais qu'est-ce qu'une « faute » dans le cadre de négociations ? La Cour de cassation précise que le simple fait de rompre des pourparlers n'est pas fautif en soi : chacun est libre de ne pas contracter. Cependant, cette liberté n'est pas absolue. Si la rupture intervient dans des conditions qui révèlent une intention de nuire, une légèreté blâmable ou une mauvaise foi, alors elle devient abusive.
Dans cette affaire, les juges du fond ont constaté que la BMCE avait, pendant plusieurs mois, laissé croire aux parties qu'elle donnerait son accord. Elle s'était même enquise de la date de signature du compromis. Puis, sans motif, elle avait refusé. Ce comportement a été qualifié de « légèreté blâmable » : une faute, donc, car la banque n'a pas pris la mesure des conséquences de son revirement.
La Cour de cassation a validé ce raisonnement, estimant que les juges d'appel avaient suffisamment caractérisé le lien de causalité entre le refus de cession et le préjudice subi par les époux X... et Z... La banque ne pouvait pas se retrancher derrière sa liberté contractuelle pour échapper à sa responsabilité.
À noter : la décision ne crée pas une obligation de conclure le contrat, mais une obligation de négocier loyalement. C'est une nuance fondamentale, souvent mal comprise.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs (comme à Sedan), cette décision est un avertissement : vous ne pouvez pas, sans raison valable, faire échouer une vente de fonds de commerce à laquelle vous avez donné votre aval de principe. Si vous le faites, vous risquez de devoir indemniser le vendeur et l'acquéreur. Exemple chiffré : un fonds de commerce à Rethel estimé à 120 000 €, perte de clientèle, frais d'agence, honoraires d'avocat : le préjudice total peut atteindre 150 000 €.
Pour les locataires exploitants (les vendeurs du fonds), la décision est protectrice. Si votre bailleur refuse abusivement de céder le bail, vous pouvez lui réclamer des dommages et intérêts. Vous devrez prouver la légèreté blâmable (absence de motif, revirement soudain, etc.) et chiffrer votre préjudice (perte de la vente, frais engagés, manque à gagner).
Pour les acquéreurs (comme les époux Z...), vous n'êtes pas sans recours. Si la vente échoue à cause du bailleur, vous pouvez aussi agir contre lui. Vous avez peut-être déjà versé un acompte, contracté un prêt, ou renoncé à une autre opportunité. Tout cela peut être indemnisé.
En pratique, le délai pour agir est de 5 ans à compter du fait dommageable (article 2224 du Code civil). Les montants en jeu dépendent de la valeur du fonds et des frais exposés. N'attendez pas : plus vous tardez, plus il sera difficile de prouver le lien de causalité.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Formalisez par écrit vos intentions : dès le début des discussions, envoyez un courriel ou un courrier précisant que votre accord définitif est subordonné à certaines conditions. Évitez les promesses verbales qui pourraient être interprétées comme un engagement.
- Ne donnez pas votre accord sans réflexion : si vous êtes propriétaire, prenez le temps d'étudier la situation du repreneur (solvabilité, secteur d'activité). Un refus après un accord de principe trop rapide vous expose.
- Motiviez votre refus : si vous devez refuser une cession de bail, faites-le par écrit en exposant des raisons objectives et vérifiables (ex : non-respect des conditions suspensives, défaut de garantie).
- Consultez un avocat avant de rompre : une simple consultation peut vous éviter une condamnation coûteuse. À Rethel comme à Sedan, un conseil préventif vaut mieux qu'un procès.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1994 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà, en 1972, la chambre commerciale avait jugé que la rupture abusive de pourparlers pouvait engager la responsabilité de son auteur (Com. 20 mars 1972). Plus récemment, l'arrêt « Manoukian » (Ass. plén., 6 oct. 2006) a précisé que la faute doit être caractérisée, et que le simple fait de rompre n'est pas fautif.
Depuis 1994, la tendance est à la protection de la partie qui a légitimement cru à la conclusion du contrat. Les juges exigent de plus en plus souvent que la partie qui rompt justifie d'un motif sérieux. En matière de baux commerciaux, le refus de cession doit être motivé par un intérêt légitime et proportionné (ex : défaut de solvabilité du cessionnaire).
Si vous êtes en litige à Sedan ou à Rethel, sachez que les tribunaux locaux (tribunal de commerce de Reims, cour d'appel de Reims) appliquent cette jurisprudence. La décision commentée reste une référence pour les avocats spécialisés.
Questions fréquentes
- Puis-je rompre des négociations si je n'ai signé aucun document ? Oui, en principe. Mais si votre comportement a laissé croire à un accord ferme, la rupture peut être abusive. Mieux vaut toujours préciser que les pourparlers sont non engageants.
- Que dois-je prouver pour obtenir des dommages et intérêts ? Trois éléments : une faute (légèreté blâmable, mauvaise foi), un préjudice (perte de la vente, frais), et un lien de causalité entre les deux.
- Y a-t-il un délai pour agir ? Oui, 5 ans à compter du jour où vous avez eu connaissance du dommage. En pratique, dès la rupture, consultez un avocat.
- Puis-je demander l'exécution forcée de la vente ? Non, la liberté contractuelle empêche d'obliger quelqu'un à vendre. Vous ne pouvez qu'obtenir des dommages et intérêts.
- Un accord verbal peut-il suffire ? En droit, oui, mais il est très difficile à prouver. Toujours privilégier un écrit.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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