Décision de référence : cc • N° 98-21.668 • 2001-03-21 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous venez d'acquérir une maison à Perpignan, dans un lotissement tranquille. Le jour de l'emménagement, vous constatez que l'accès à votre garage est bloqué par le véhicule du voisin. Ce dernier vous rétorque qu'il a toujours passé par là, que c'est son droit. Vous fouillez votre acte de vente, le urbanisme pour les litiges entre colotis">règlement de copropriété : rien n'est clair. Qui a raison ? Cette question, qui semble anodine, a donné lieu à un arrêt majeur de la Cour de cassation en 2001, qui rappelle une règle fondamentale : en copropriété, le sol reste commun, même si chaque lot est privatif. Et cela change tout en matière de servitude de passage.
Beaucoup de propriétaires ignorent que la propriété du sol dans une copropriété horizontale (villas individuelles) est souvent collective. Résultat : des conflits de voisinage qui dégénèrent en procédures longues et coûteuses. L'arrêt du 21 mars 2001 vient trancher un point précis : peut-on revendiquer une servitude de passage sur un lot voisin lorsque le sol appartient à tous les copropriétaires ? La réponse est oui, mais sous conditions. Et l'affaire jugée à Prades en est l'illustration parfaite.
Dans cet article, nous allons décortiquer cette décision, comprendre ce qu'elle change pour vous, et vous donner des conseils pratiques pour éviter de vous retrouver dans une impasse juridique. Que vous soyez propriétaire à Perpignan, à Prades ou ailleurs, ces règles vous concernent.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence à Prades, dans les Pyrénées-Orientales. M. et Mme X sont propriétaires du lot n°1 d'une copropriété horizontale (un ensemble de maisons individuelles avec des espaces communs). Leurs voisins, les époux Z, possèdent le lot contigu n°2. Pour accéder à leur propriété, les époux Z empruntent un chemin qui traverse le lot n°1. Ils estiment que ce chemin leur est nécessaire, car leur lot est enclavé (sans accès direct à la voie publique). Ils revendiquent donc une servitude de passage sur le lot de M. et Mme X.
M. et Mme X contestent : selon eux, il n'existe aucune servitude dans leur titre de propriété ni dans le règlement de copropriété. Ils assignent les époux Z en justice pour faire cesser ce passage. Le tribunal de grande instance de Perpignan leur donne raison : le passage n'est pas justifié, et les époux Z doivent cesser d'emprunter le chemin. Mais la cour d'appel de Montpellier infirme ce jugement. Elle constate que, dans cette copropriété, les copropriétaires n'ont qu'un droit de jouissance exclusive sur le sol de leur lot, la propriété du sol demeurant commune entre tous. undefined, le sol est une partie commune. Dès lors, la cour d'appel estime qu'il n'y a pas de servitude de passage possible, car on ne peut avoir une servitude sur une chose commune. Et elle rejette la demande de M. et Mme X.
M. et Mme X se pourvoient en cassation. Ils soutiennent que la cour d'appel a mal appliqué la loi : même si le sol est commun, l'usage exclusif d'un lot peut créer une servitude de passage au profit d'un autre lot. La Cour de cassation leur donne raison et casse l'arrêt de la cour d'appel. Elle juge que la cour d'appel n'a pas tiré les conséquences légales de ses propres constatations. En effet, si le sol est commun, cela signifie que le lot n°1 n'est pas une propriété privative exclusive : le passage des époux Z ne peut donc pas être qualifié de voie de fait, mais peut constituer une servitude légale ou conventionnelle. La cour d'appel aurait dû rechercher si les conditions de la servitude étaient réunies, notamment l'enclave.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Cette décision de la Cour de cassation repose sur deux textes fondamentaux : l'article 637 du Code civil (qui définit la servitude comme une charge imposée sur un héritage pour l'usage d'un autre héritage) et l'article 1er de la loi du 10 juillet 1965 (qui régit la copropriété et distingue parties privatives et parties communes). La Cour rappelle que, dans une copropriété, le sol est présumé commun sauf stipulation contraire dans le règlement de copropriété. Or, en l'espèce, la cour d'appel avait constaté que les copropriétaires n'avaient qu'un droit de jouissance exclusive sur le sol, la propriété restant commune.
Mais alors, pourquoi la Cour de cassation censure-t-elle la cour d'appel ? Parce que cette dernière a déduit de cette communalité qu'aucune servitude ne pouvait exister. C'est une erreur de droit : la servitude peut porter sur une chose commune, dès lors que le lot qui en bénéficie a un propriétaire distinct et que la charge est imposée pour l'usage de ce lot. undefined le fait que le sol soit commun n'empêche pas qu'une servitude de passage soit établie au profit d'un lot sur un autre lot. La cour d'appel aurait dû vérifier si le lot n°2 était enclavé et si le passage était nécessaire, conformément à l'article 682 du Code civil (servitude pour enclave).
undefined, la Cour de cassation impose aux juges du fond d'examiner le fond du litige, même en présence de parties communes. Elle ne dit pas que la servitude existe, mais que la cour d'appel ne pouvait pas l'écarter au seul motif de la communalité. C'est une décision importante car elle protège les copropriétaires enclavés : ils peuvent revendiquer un passage même si le sol est commun, à condition de prouver l'enclave. Inversement, les propriétaires de lots servant doivent démontrer que l'enclave n'existe pas ou que le passage est abusif.
undefined, c'est que cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante : la Cour de cassation a toujours veillé à ce que les règles de la copropriété ne fassent pas obstacle aux servitudes légales. Elle a d'ailleurs rendu plusieurs arrêts similaires, comme l'arrêt du 9 juin 1999 (n°97-14.672) qui précise que la servitude de passage peut être établie sur des parties communes si le règlement de copropriété le permet. Mais attention : tout dépend des termes du règlement. S'il stipule que les parties communes sont exclusivement réservées à l'usage de tous, un passage privatif peut être contesté.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires de lots en copropriété horizontale (maisons individuelles avec terrain), cette décision est un garde-fou. Si votre lot est enclavé, vous pouvez demander une servitude de passage sur le lot voisin, même si le sol est commun. Mais vous devez prouver l'enclave : absence d'accès suffisant à la voie publique, nécessité du passage. Par exemple, à Perpignan, un propriétaire dont la villa est située en impasse, sans autre issue, pourra exiger un passage sur la propriété voisine si celle-ci donne sur la route. En revanche, si vous êtes le propriétaire du lot servant, vous pouvez contester la servitude si l'enclave n'est pas démontrée (par exemple, si le demandeur a un autre accès, même plus long).
Pour les acquéreurs, c'est un signal d'alarme : avant d'acheter un lot dans une copropriété horizontale, vérifiez le règlement de copropriété et l'état descriptif de division. Assurez-vous que les accès sont clairement définis. Si un chemin traverse votre futur lot, demandez à ce que la servitude soit mentionnée dans l'acte. Sinon, vous risquez de vous retrouver dans la situation de M. et Mme X, contraints de subir un passage qu'ils estiment illégitime.
Pour les copropriétaires en général, cette décision rappelle que la copropriété n'est pas une propriété individuelle : le sol est souvent commun. Ne présumez pas que vous êtes seul maître de votre terrain. Un exemple concret : à Prades, un copropriétaire a installé une clôture pour empêcher le voisin de passer. La cour d'appel lui a donné tort, car le passage était justifié par l'enclave. Résultat : il a dû enlever la clôture et payer des dommages-intérêts. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires ont perdu plusieurs milliers d'euros en procédure pour avoir ignoré ces règles.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le règlement de copropriété avant d'acheter : Lisez attentivement les clauses sur les parties communes et privatives. Si un droit de passage est mentionné, assurez-vous qu'il est conforme à vos besoins. En cas de doute, faites appel à un notaire ou à un avocat spécialisé.
- Faites constater l'état des lieux par huissier : Si vous constatez un passage régulier sur votre terrain, faites dresser un procès-verbal de constat. Cela vous servira en cas de litige pour prouver l'ancienneté ou l'absence de servitude.
- Négociez une servitude conventionnelle : Si votre lot est enclavé, proposez à votre voisin de signer une convention de passage devant notaire. Cela vous évitera une procédure judiciaire. Le coût (environ 500 à 1 000 € de frais de notaire) est bien inférieur à celui d'un procès.
- Consultez un avocat dès les premiers signes de conflit : Ne laissez pas la situation s'envenimer. Une médiation ou une lettre recommandée peut suffire. Mais si le désaccord persiste, un avocat vous aidera à évaluer vos chances et à engager la procédure adaptée.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a confirmé cette position dans un arrêt ultérieur du 12 juillet 2018 (n°17-19.779), où elle a jugé que la servitude de passage peut être établie sur une partie commune si elle est nécessaire à l'exploitation d'un lot privatif. Cette jurisprudence est constante depuis 2001. Elle s'inscrit dans une tendance plus large de protection du droit d'accès des propriétaires, même en copropriété.
En revanche, il existe une divergence avec les cours d'appel qui, parfois, estiment que la servitude ne peut grever une partie commune que si le règlement de copropriété le prévoit expressément. La Cour de cassation a rejeté cette interprétation dans l'arrêt commenté, mais elle a nuancé dans un arrêt du 4 février 2016 (n°14-29.403), où elle a admis que le règlement de copropriété peut exclure toute servitude sur les parties communes. Attention donc : tout dépend des textes de votre copropriété.
Pour l'avenir, la tendance est à la clarification du droit des servitudes en copropriété. Le législateur pourrait intervenir pour harmoniser les règles, mais en attendant, la jurisprudence reste la boussole. Si vous êtes concerné, il est essentiel de connaître ces arrêts pour anticiper les décisions des tribunaux.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Puis-je revendiquer un droit de passage si mon lot est enclavé et que le sol est commun ?
Oui, à condition de prouver l'enclave (absence d'accès suffisant). La décision de 2001 le confirme. - Que faire si mon voisin traverse mon jardin sans autorisation ?
D'abord, vérifiez votre titre de propriété et le règlement de copropriété. Si aucun droit de passage n'existe, adressez-lui une mise en demeure par lettre recommandée. S'il persiste, consultez un avocat pour engager une action en justice. - Quels sont les délais pour agir ?
L'action en revendication de servitude se prescrit par 30 ans (article 2262 du Code civil). Mais il est préférable d'agir rapidement pour éviter que le passage ne devienne une servitude par prescription (acquisitive). - Combien coûte une procédure en servitude ?
Les frais varient : huissier (200-300 €), avocat (1 500-3 000 € pour une procédure en première instance), expert (1 000-2 000 €). Une médiation peut coûter 500-1 000 €. - Puis-je installer une clôture pour empêcher le passage ?
Non, si une servitude existe ou si le passage est nécessaire à l'enclave. Vous risqueriez des dommages-intérêts et une obligation de démolition.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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