Décision de référence : cc • N° 91-16.433 • 1993-10-27 • Consulter la décision →
Lorsqu'une servitude de passage est supprimée par un jugement rendu dans une instance où le bénéficiaire n'était pas partie, ce dernier peut-il agir pour protéger son droit ? Telle est la question à laquelle la Cour de cassation a répondu le 27 octobre 1993.
Cette question, c'est celle que se pose chaque propriétaire dont l'accès dépend d'une servitude. Et la réponse, la Cour de cassation l'a donnée en 1993 dans un arrêt qui reste une référence pour tous les litiges de copropriété et de servitude. En clair, la Haute juridiction a jugé que le copropriétaire d'un lot bénéficiant d'un droit d'accès sur deux rues peut former une tierce opposition (recours d'une personne qui n'était pas partie au procès) contre le jugement qui supprime la servitude. Pourquoi ? Parce qu'il a un droit distinct de celui de la copropriété.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire ? Beaucoup. Décryptons ensemble cette décision, ses faits, son raisonnement, et surtout ce qu'elle implique concrètement dans votre quotidien.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1959, une propriétaire vend un terrain en le divisant en plusieurs lots. Le lot n°1, vendu à une société, est enclavé. L'acte de vente prévoit une servitude de passage sur le lot n°2, resté la propriété de la venderesse. Après constitution de la copropriété, le lot n°1 est acquis par un particulier, le copropriétaire. Le lot n°2 est la propriété d'une copropriété voisine.
En 1982, le syndicat de la copropriété voisine assigne le syndicat de la copropriété du copropriétaire pour faire constater que l'enclave a cessé, car le lot n°1 bénéficie désormais d'un accès sur deux rues. Le tribunal de grande instance donne raison au syndicat demandeur en 1988 : la servitude de passage est éteinte. Le copropriétaire, non partie au procès, forme tierce opposition. Il fait valoir que son lot dispose toujours d'un droit d'accès sur les deux rues et que la suppression de la servitude lui cause un préjudice. La cour d'appel le déclare recevable. Le syndicat voisin se pourvoit en cassation.
Ce que peu de gens savent, c'est que le droit d'accès sur deux rues n'empêche pas nécessairement l'enclave : si l'un des accès est impraticable ou insuffisant, la servitude peut subsister. Dans ma pratique, j'ai rencontré des dossiers où un accès secondaire était trop étroit ou fermé par un portail, rendant le passage principal indispensable.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation devait répondre à une question simple : un copropriétaire peut-il contester un jugement qui supprime une servitude de passage, alors que c'est le syndicat qui a été partie au procès ? La réponse est oui, mais à une condition : que le copropriétaire ait un intérêt distinct de celui de la copropriété.
En l'espèce, la cour d'appel avait constaté que le copropriétaire, en tant que propriétaire du lot n°1, bénéficiait d'un droit d'accès sur deux rues. Ce droit était personnel à son lot, et non au syndicat. Or, le jugement attaqué avait constaté la cessation de l'enclave et donc de la servitude, ce qui privait le copropriétaire d'un accès direct qu'il estimait nécessaire. La Cour de cassation valide ce raisonnement : le copropriétaire a un droit distinct pour assurer le maintien de la servitude. Autrement dit, la défense de ce droit ne peut pas être assurée par le seul syndicat, qui représente l'intérêt collectif, pas les intérêts particuliers de chaque lot.
Attention toutefois : la tierce opposition n'est recevable que si le jugement préjudicie aux droits de la personne qui l'exerce. Ici, le préjudice était évident : sans servitude, le copropriétaire perdait un accès. La Cour rappelle que l'article 583 du Code de procédure civile (qui régit la tierce opposition) exige un intérêt né et actuel. En clair, il ne suffit pas de dire « je suis copropriétaire », il faut démontrer que vos droits personnels sont atteints.
Cette décision est une confirmation d'une jurisprudence antérieure : les tribunaux protègent les droits réels (comme une servitude) attachés à un lot, même si le syndicat a déjà plaidé. C'est une sécurité pour les copropriétaires qui pourraient être « trahis » par une décision du syndicat.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un lot en copropriété et que votre accès dépend d'une servitude de passage, cette décision vous offre une arme procédurale : vous pouvez agir en votre nom propre si le syndicat laisse tomber la servitude. Par exemple, un propriétaire d'un lot avec un droit de passage sur le chemin d'un voisin peut former tierce opposition si le syndicat accepte la suppression, même si le lot a un second accès (par exemple, une ruelle étroite). Le tribunal devra vérifier si cet accès est suffisant.
Pour les acquéreurs : avant d'acheter un bien en copropriété, vérifiez si l'accès est assuré par une servitude. Si oui, demandez au vendeur si le syndicat a déjà été impliqué dans un litige sur ce point. Un jugement passé inaperçu pourrait vous priver de votre passage. Si vous êtes locataire, vous n'avez pas ce droit d'agir directement, mais votre bailleur (propriétaire) peut le faire. Signalez-lui tout problème d'accès.
Si vous êtes copropriétaire et que votre syndicat vous annonce qu'il renonce à une servitude, ne restez pas passif. Vous avez un intérêt distinct à conserver votre accès. Exigez que le syndicat vous informe et, si nécessaire, prenez un avocat pour former tierce opposition. Les délais sont stricts : la tierce opposition doit être formée dans les deux mois suivant la signification du jugement si vous n'étiez pas partie, ou dans les deux mois suivant sa connaissance si vous n'avez pas été averti (article 586 du Code de procédure civile).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez vos titres de propriété : Avant tout achat, faites examiner l'acte notarié par un avocat spécialisé en droit immobilier. Assurez-vous que la servitude de passage est bien mentionnée et qu'elle est toujours nécessaire. Un acte de 1959 peut contenir des clauses oubliées.
- Participez aux assemblées générales : Le syndicat peut décider d'engager ou non une action en justice. Si un point concerne l'accès à votre lot, assistez à l'AG et faites inscrire vos réserves au procès-verbal. Vous pourrez ainsi contester une décision qui vous nuit.
- Conservez les preuves de votre usage : Photos, attestations de voisins, factures d'entretien du passage... Tout document montrant que vous utilisez la servitude depuis longtemps peut être utile pour démontrer votre droit et votre intérêt à la conserver.
- Consultez un avocat dès les premières menaces : Si votre voisin ou le syndicat évoque une possible suppression de servitude, ne tardez pas. Une consultation rapide (30 minutes) peut vous orienter sur la marche à suivre et les délais à respecter.

