Décision de référence : Cour de cassation, 3e chambre civile • N° 90-21.168 • 8 avril 1992 • Consulter la décision →
Vous êtes propriétaire d’un local commercial à Paris et votre locataire vous annonce vouloir sous-louer. Vous acceptez verbalement, sans trop vous en préoccuper, puis vous autorisez même le sous-locataire à réaliser des travaux. Peut-on, des mois plus tard, revenir sur cet accord et contester la sous-location ? La Cour de cassation répond par la négative dans une décision qui, bien que rendue en 1992, conserve toute son actualité.
Le scénario est banal : un locataire commercial informe son bailleur de son intention de sous-louer. Le propriétaire, par son comportement, laisse entendre qu’il ne s’y oppose pas — il donne son aval sans réclamer le contrat de sous-location, puis autorise le sous-locataire à engager des travaux dans les lieux. Tout porte à croire que l’opération est validée. Mais que se passe-t-il si, par la suite, le bailleur tente de faire annuler la sous-location en invoquant un vice de forme ?
Le 8 avril 1992, la troisième chambre civile de la Cour de cassation a jugé que, dans de telles circonstances, la sous-location est opposable au bailleur. Autrement dit, ce dernier ne peut plus se prévaloir du non-respect des formalités légales pour en refuser les effets. Une solution qui protège les sous-locataires tout en rappelant aux propriétaires l’importance de clarifier leur position dès les premiers échanges.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L’affaire prend racine en région parisienne. Une société, locataire de locaux à usage commercial, souhaite sous-louer une partie des surfaces à une autre entreprise. Le bail commercial comporte une clause autorisant les sous-locations, mais impose, conformément à l’article L. 145-31 du Code de commerce (qui régit les rapports entre bailleur et preneur dans le statut des baux commerciaux), que le propriétaire soit appelé à concourir à l’acte de sous-location.
Concrètement, « concourir à l’acte » signifie que le bailleur doit être officiellement informé des conditions de la sous-location et, le cas échéant, donner son accord explicite ou formuler des observations. C’est une garantie pour lui : il peut ainsi contrôler le profil du sous-locataire et les termes financiers. Pourtant, dans cette affaire, le propriétaire adopte une attitude pour le moins ambiguë.
Alerté par le locataire, il ne s’oppose pas à la sous-location. Mieux : il accepte directement que le sous-locataire réalise des aménagements dans les lieux. Mais il ne réclame jamais le contrat de sous-location, ni ne demande à en connaître les stipulations. Plus tard, sans doute lorsque les relations se dégradent, il tente de déclarer la sous-location inopposable, estimant que les formes n’ont pas été respectées. L’affaire est portée devant les tribunaux.
La cour d’appel de Versailles, dans un arrêt du 20 septembre 1990, donne raison au sous-locataire : la sous-location est valable et opposable au propriétaire. Ce dernier se pourvoit en cassation, espérant faire reconnaître que l’absence de concours formel à l’acte rendait la sous-location inopposable. La Haute juridiction va trancher.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette le pourvoi du bailleur. Pourquoi ? Parce que, même si les formalités prévues par l’article L. 145-31 du Code de commerce n’ont pas été scrupuleusement suivies, le comportement du propriétaire a privé ce dernier du droit d’invoquer l’inopposabilité. La décision repose sur deux piliers.
Premièrement, le bailleur a été informé de la sous-location et a donné son accord. Cet accord, bien que verbal, n’est pas anodin. En affirmant qu’il ne s’opposait pas à l’opération, il a manifesté sa volonté d’accepter la sous-location. Certes, il n’a pas exigé de voir le contrat. Mais cette négligence lui est imputable : c’est lui qui a renoncé à exercer son droit de contrôle. La Cour estime que ce renoncement tacite emporte consentement.
Deuxièmement, le propriétaire a directement autorisé le sous-locataire à effectuer des travaux dans les locaux. Ce geste est lourd de sens juridique. En traitant directement avec le sous-locataire, et en lui accordant une prérogative importante (modifier les lieux), le bailleur a reconnu implicitement la validité du sous-bail. Il n’est donc plus recevable à se contredire ensuite (c’est le principe de cohérence que les juristes appellent l’« estoppel »).
La solution n’est pas révolutionnaire : elle s’inscrit dans la lignée d’une jurisprudence qui protège la sécurité juridique et sanctionne les comportements contradictoires. Mais elle rappelle avec force que le formalisme du statut des baux commerciaux ne doit pas se retourner contre celui qui en bénéficie lorsqu’il a, par son attitude, fait croire à l’autre partie qu’il acceptait la situation. En quelque sorte, la protection du bailleur cède face à la bonne foi du sous-locataire.
Pourquoi cette décision est-elle importante pour vous ? Parce qu’elle montre que les juges ne s’arrêtent pas à la lettre de la loi. Ils scrutent le comportement des parties. Un propriétaire qui laisse faire, valide ou encourage une sous-location ne pourra plus ensuite se cacher derrière l’absence de signature au bas d’un document.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d’un local commercial à Paris, cette décision vous invite à la plus grande prudence. Donner un accord verbal, tolérer la présence d’un sous-locataire, ou pire, autoriser des travaux, peut vous lier de manière irréversible. Vous pourriez être contraint de reconnaître le sous-bail, même si le loyer de sous-location est très inférieur à la valeur locative, ou si le sous-locataire exerce une activité concurrente de la vôtre. Imaginez : vous possédez une boutique rue de Rivoli que vous louez à un commerce de prêt-à-porter. Le locataire sous-loue à un pressing sans que vous ayez vérifié les clauses. Un an plus tard, vous découvrez que le loyer de sous-location est deux fois moindre que ce que vous auriez exigé. Trop tard, vous êtes engagé.
Pour le locataire principal, c’est une arme à double tranchant. Si votre bailleur a agi de manière équivoque, vous pouvez opposer la sous-location. Mais attention : vous devez pouvoir prouver cet accord ou ces actes. Un simple courriel, un échange de SMS, une réunion dont vous avez gardé un compte rendu peuvent faire la différence. Dans un dossier que j’ai eu à traiter, un locataire avait conservé une lettre manuscrite du propriétaire disant « Je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous sous-louiez ». Ce bout de papier a été déterminant.
Si vous êtes sous-locataire, cette jurisprudence est rassurante. Elle signifie que vous n’êtes pas forcément à la merci d’un bailleur qui voudrait vous expulser en invoquant un vice de forme. Encore faut-il que le propriétaire ait eu connaissance de votre présence et l’ait tolérée. À Paris, où le foncier commercial est rare et cher, cette sécurité est précieuse.
Enfin, pour les acquéreurs d’un bien loué, il est essentiel de vérifier l’historique : un local peut cacher une sous-location opposable dont vous devrez assumer les conséquences. Avant d’acheter un immeuble de rapport dans le quartier du Marais, vérifiez non seulement le bail principal, mais aussi tout indice d’une sous-location tolérée.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Pour le bailleur : formalisez votre réponse. Dès que votre locataire vous informe d’une intention de sous-louer, répondez par écrit. Soit vous refusez (en motivant votre position), soit vous donnez un accord conditionné à la communication préalable du projet de contrat de sous-location. Ne restez jamais silencieux.
- Pour le locataire : gardez des preuves. Si vous obtenez un accord oral, faites-le confirmer par un courrier simple ou un mail récapitulatif. Conservez toute trace des autorisations données pour les travaux, les visites du bailleur en présence du sous-locataire, etc.
- Pour les deux parties : respectez le formalisme légal. L’article L. 145-31 du Code de commerce prévoit que le bailleur doit être appelé à concourir à l’acte de sous-location. Cela passe par une convocation officielle (lettre recommandée avec accusé de réception, ou exploit d’huissier) contenant toutes les stipulations. Ne faites pas l’impasse, cela évite bien des contentieux.
- En cas de litige naissant, agissez vite. Un propriétaire qui découvre une sous-location non autorisée doit réagir sans délai, sous peine de laisser croire à un consentement implicite. La tolérance prolongée peut être interprétée comme un accord.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision n’est pas isolée. Déjà, dans un arrêt du 17 décembre 1991, la Cour de cassation avait jugé que le bailleur qui avait encaissé les loyers directement du sous-locataire ne pouvait plus dénier sa qualité. Plus récemment, un arrêt du 12 septembre 2019 (pourvoi n° 18-18.350) a rappelé que l’acceptation tacite du bailleur peut résulter d’une simple tolérance prolongée de la sous-location.
La tendance est claire : les tribunaux privilégient la réalité des relations contractuelles sur le formalisme pur. Un propriétaire qui, par ses actes, manifeste son accord, ne peut ensuite invoquer l’irrégularité. Cela s’inscrit dans un mouvement plus large de lutte contre l’abus de droit et de protection de la loyauté contractuelle. Pour l’avenir, cette approche devrait se confirmer, notamment avec le développement des nouvelles formes d’occupation commerciales (pop-up stores, coworking) où les sous-locations se multiplient.
Ce qu'il faut retenir
Voici l’essentiel à mémoriser, en quatre points pratiques :
1. Un accord peut être implicite. Le bailleur qui, informé de la sous-location, ne s’y oppose pas ou autorise des travaux, est réputé avoir accepté celle-ci. L’absence de concours formel à l’acte ne le protège plus.
2. Les preuves comptent beaucoup. En cas de litige, le juge analysera les échanges, les comportements, les autorisations données. Chaque détail peut faire basculer la décision.
3. Le statut des baux commerciaux est impératif mais pas rigide. L’article L. 145-31 du Code de commerce doit se lire à la lumière du principe général de bonne foi. On ne peut se contredire au détriment d’autrui.
4. Anticipez pour ne pas subir. Un propriétaire avisé consulte un avocat dès qu’il a vent d’une sous-location. Une simple mise en demeure ou un refus motivé peut éviter des années de procédure.
En somme, cette décision, bien que rendue il y a plus de trente ans, trace une ligne de conduite claire : dans le commerce, les paroles et les actes engagent autant que les écrits, surtout quand ils rassurent celui qui investit et aménage.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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