Décision de référence : cc • N° 22-18.120 • 2024-02-28 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un petit immeuble à Bray-Dunes, et vous autorisez un réalisateur à tourner quelques scènes dans votre hall d'entrée. Le film sort, et vous constatez que votre hall a été utilisé pour une scène que vous jugez dégradante. Vous estimez que votre droit moral de propriétaire sur votre bien a été bafoué. Mais est-ce que le simple fait d'avoir autorisé l'utilisation permet de présumer une atteinte ?
Cette question se pose de façon similaire dans le monde de la musique. Lorsqu'un auteur ou un interprète autorise la synchronisation de son œuvre dans un film, peut-il ensuite se plaindre d'une atteinte à son droit moral au seul motif que des extraits ont été utilisés ?
La Cour de cassation, dans un arrêt du 28 février 2024 (n° 22-18.120), apporte une réponse claire : non. L'utilisation d'extraits musicaux par synchronisation ne porte pas automatiquement atteinte à l'intégrité de l'œuvre. C'est à celui qui invoque cette atteinte d'en justifier. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Au début des années 2010, le groupe Partenaire particulier enregistre une chanson éponyme. En 2016, les producteurs du film Alibi.com (une comédie à succès) souhaitent utiliser deux extraits de cette chanson dans la bande sonore. Ils obtiennent une autorisation de la société éditrice du morceau, qui leur concède une licence de synchronisation pour une durée limitée et un territoire donné.
Le film sort, et les ayants droit (auteurs et interprètes) de la chanson découvrent l'utilisation de ces extraits. Ils estiment que leur droit moral a été violé pour deux raisons : d'une part, l'utilisation d'extraits (et non de l'œuvre intégrale) dénaturerait l'œuvre ; d'autre part, le contexte audiovisuel (une comédie potache) serait incompatible avec l'esprit de la chanson. Ils assignent les producteurs du film en justice pour obtenir réparation.
Le tribunal de grande instance de Paris les déboute en 2020. Les ayants droit interjettent appel. La cour d'appel de Paris confirme le jugement en 2022, estimant que l'utilisation d'extraits musicaux par synchronisation ne constitue pas, en soi, une atteinte à l'intégrité de l'œuvre. Les ayants droit se pourvoient alors en cassation.
La Cour de cassation, dans son arrêt du 28 février 2024, rejette le pourvoi et valide le raisonnement de la cour d'appel. Elle énonce que « l'utilisation d'une œuvre musicale par synchronisation dans la bande sonore d'une œuvre audiovisuelle, se faisant nécessairement sous la forme d'extraits, ne saurait être regardée par principe comme réalisant une atteinte à l'intégrité de l'œuvre et au droit moral de l'auteur ou de l'artiste-interprète ». En d'autres termes, le simple fait de couper une œuvre pour l'insérer dans un film ne suffit pas à caractériser une violation du droit moral.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le droit moral de l'auteur est protégé par les articles L. 121-1 (pour les auteurs) et L. 212-2 (pour les artistes-interprètes) du code de la propriété intellectuelle. Ces textes garantissent notamment le respect de l'intégrité de l'œuvre, c'est-à-dire le droit de s'opposer à toute modification ou dénaturation.
Mais ce droit n'est pas absolu. Il doit être concilié avec la liberté de création et d'exploitation des œuvres audiovisuelles. La synchronisation consiste à incorporer une œuvre musicale dans la bande sonore d'un film. Par nature, cette incorporation implique de sélectionner des extraits, de les adapter à la durée des scènes, parfois de les modifier légèrement pour les synchroniser avec l'image.
Les juges du fond (cour d'appel) ont estimé que cette pratique, courante dans l'industrie cinématographique, ne peut être systématiquement qualifiée d'atteinte au droit moral. Ils ont examiné les circonstances concrètes : les extraits étaient-ils dénaturés ? Le contexte était-il susceptible de heurter la sensibilité des auteurs ? En l'espèce, les extraits utilisés respectaient l'esprit de la chanson, et le film, bien que comique, ne la ridiculisait pas.
La Cour de cassation approuve ce raisonnement. Elle rappelle que c'est à celui qui invoque une atteinte à son droit moral d'en apporter la preuve. En l'occurrence, les ayants droit n'avaient pas démontré en quoi l'utilisation des extraits portait concrètement atteinte à l'intégrité de l'œuvre ou à la réputation des artistes.
Cette décision s'inscrit dans une tendance jurisprudentielle qui tend à limiter les droits moraux lorsque l'exploitation est faite dans le cadre d'une œuvre audiovisuelle, afin de ne pas entraver la création. Elle confirme que le droit moral n'est pas un droit de veto absolu, mais un droit qui s'apprécie in concreto.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les auteurs et interprètes : si vous autorisez la synchronisation de votre œuvre dans un film, vous ne pourrez pas vous plaindre simplement parce que des extraits ont été utilisés. Il vous faudra prouver une dénaturation réelle, par exemple une modification substantielle de la mélodie, un contexte qui ridiculise l'œuvre, ou une utilisation dans un film à caractère pornographique ou diffamatoire. En pratique, cela signifie que vous devez être très vigilant lors de la rédaction du contrat d'autorisation : définissez précisément les droits cédés, la durée, le territoire, et surtout les conditions d'utilisation (extraits autorisés, modifications possibles, etc.).
Pour les producteurs et réalisateurs : cette jurisprudence vous sécurise. Vous pouvez utiliser des extraits musicaux sans craindre une action systématique pour atteinte au droit moral, à condition que l'autorisation ait été obtenue et que les modalités d'utilisation soient respectées. Mais attention : si vous modifiez l'œuvre au-delà de ce qui était convenu, ou si vous l'utilisez dans un contexte clairement préjudiciable, vous pourriez être condamné.
Imaginons un propriétaire à Bourbourg qui autorise l'utilisation de son image ou de son bien dans un film. Ce raisonnement pourrait être transposé : le simple fait d'être filmé ou de voir son bien apparaître ne constitue pas une atteinte à ses droits. Mais si le film le présente sous un jour dégradant, il devra en apporter la preuve.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un contrat de synchronisation détaillé : précisez les extraits autorisés (durée, moment dans le film), les modifications éventuellement permises (ajustement de tempo, mixage), et les limites d'utilisation (territoire, durée d'exploitation, supports).
- Conservez toutes les preuves de l'autorisation : échanges de mails, contrat signé, avenants. En cas de litige, vous devrez démontrer que l'utilisation était conforme à l'autorisation.
- Pour les ayants droit : visionnez le film avant sa sortie si possible. Exigez un droit de regard sur le montage final. Si vous estimez que l'utilisation est préjudiciable, vous pourrez alors agir en connaissance de cause.
- Pour les producteurs : ne vous reposez pas sur une autorisation verbale. Un contrat écrit est indispensable. Si vous utilisez une œuvre sans autorisation expresse, vous vous exposez à des dommages-intérêts potentiellement élevés.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision confirme une jurisprudence constante. Déjà en 2015, la Cour de cassation (n° 14-10.787) avait jugé que l'utilisation d'un extrait musical dans un film ne portait pas automatiquement atteinte au droit moral, à condition que l'extrait soit utilisé de manière à ne pas dénaturer l'œuvre. En 2018, la cour d'appel de Paris avait également retenu que la synchronisation d'une chanson dans un film publicitaire pouvait être licite si elle ne modifiait pas l'esprit de l'œuvre.
En revanche, dans une affaire de 2020 (CA Paris, 12 février 2020), la cour avait condamné une société de production pour avoir utilisé une chanson dans un film pornographique sans autorisation, estimant que le contexte portait atteinte à la réputation de l'interprète. La différence ? L'autorisation n'avait pas été donnée pour ce type de film.
La tendance est donc à un examen au cas par cas. Le droit moral n'est pas un droit absolu : il cède parfois devant la liberté de création, mais reste un bouclier efficace en cas d'utilisation dénaturante ou non autorisée. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient encore plus exigeants sur la preuve de l'atteinte.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist pour les ayants droit (auteurs, interprètes) :
- Avant d'autoriser une synchronisation, demandez à voir le scénario ou un extrait du film pour évaluer le contexte.
- Faites rédiger un contrat par un avocat spécialisé en propriété intellectuelle. N'acceptez pas de clauses trop larges.
- Si vous constatez une utilisation que vous estimez préjudiciable après la sortie du film, rassemblez des preuves : captures d'écran, comparatif avec l'œuvre originale, témoignages.
- Consultez un avocat rapidement : l'action en contrefaçon se prescrit par 5 ans à compter de la découverte de l'atteinte.
- N'oubliez pas que vous pouvez aussi agir sur le fondement du droit patrimonial si l'autorisation n'a pas été respectée (exemple : utilisation au-delà de la durée convenue).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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