Décision de référence : cc • N° 73-13.337 • 1975-02-11 • Consulter la décision →
Installation d'une hotte de cuisine, d'une VMC, d'un nouveau réseau d'évacuation... Dans un immeuble parisien comme dans toute copropriété, la question revient sans cesse : jusqu'où peut-on modifier les parties communes sans l'accord des autres propriétaires ? Certains croient pouvoir agir librement tant que le gros œuvre n'est pas touché. Une idée reçue que la Cour de cassation a balayée dans une décision du 11 février 1975, toujours d'actualité.
Un copropriétaire exploitant un local commercial à Paris avait entrepris des travaux de percement dans un mur porteur, commun à l'immeuble, pour y installer un conduit. L'assemblée générale (AG) lui avait pourtant refusé cette autorisation. Croyant bien faire, il était passé outre, persuadé que ces travaux ne dénaturaient pas la structure. Il a vite déchanté. La justice lui a rappelé une règle fondamentale : toute atteinte aux parties communes doit être autorisée, que l'ouvrage modifie ou non la substance du bâtiment.
Que vous envisagiez des travaux dans un appartement que vous louez, que vous veniez d'acheter ou que vous gériez un commerce dans une copropriété, cette décision vous concerne directement. Elle fixe une ligne claire : sans vote en assemblée générale, pas de percement. En cas de refus injustifié, il existe un recours, mais jamais on ne peut agir unilatéralement. Voyons en détail les leçons de cette affaire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans le quartier animé du 11e arrondissement de Paris, un immeuble en copropriété abritait des commerces au rez-de-chaussée. L'un des lots commerciaux, exploité par une société, nécessitait l'installation d'un conduit technique – probablement pour une hotte de cuisine ou une ventilation. Ce conduit devait traverser un mur porteur, c'est-à-dire une partie commune de l'immeuble au sens de l'article 3 de la loi du 10 juillet 1965 (les textes qui régissent la copropriété).
Le gérant du commerce, de bonne foi, a présenté son projet à l'assemblée générale des copropriétaires. Il demandait simplement l'autorisation de percer ce mur. Mais les autres copropriétaires ont refusé. Pourquoi ? On imagine les craintes classiques : nuisances sonores, risques pour la solidité, dégradation de l'aspect extérieur, ou simplement l'opposition de principe. Peu importe la raison. Le refus était acté.
Que fallait-il faire ? Contester ce refus en justice en démontrant son caractère abusif. Mais le commerçant a choisi une autre voie : il a exécuté les travaux malgré l'interdiction. Le syndicat des copropriétaires, veillant au respect du règlement de copropriété (ce document qui fixe les droits et obligations de chacun), a alors saisi le tribunal. Il reprochait à la société Gombert et Fils (c'est ainsi que la décision la désigne) d'avoir violé les règles de la copropriété.
Premier rebondissement : le tribunal d'instance saisi en première instance a donné raison au commerçant. Selon les juges du fond, les travaux n'affectaient pas la substance de l'immeuble – c'est-à-dire qu'ils n'en compromettaient ni la solidité, ni la destination. Partant de ce constat, le tribunal a estimé qu'aucune autorisation de l'assemblée générale n'était nécessaire. Une décision qui aurait pu décomplexer bien des propriétaires pressés.
Mais le syndicat des copropriétaires n'a pas lâché l'affaire. Il s'est pourvu en cassation, et c'est dans ce cadre que la haute juridiction parisienne (le siège de la Cour de cassation est à Paris) a rendu son arrêt. Elle a censuré le jugement, rappelant d'une manière éclatante la primauté de l'accord collectif.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a dû trancher une question de principe : un copropriétaire peut-il percer une partie commune sans l'accord de l'assemblée générale, dès lors que ce percement ne porte pas atteinte à la substance de l'immeuble ? La réponse est non, et les magistrats l'ont exprimé sans ambiguïté.
Le fondement de cette interdiction réside dans la nature même des parties communes. Dans une copropriété, les murs porteurs, les planchers, les canalisations collectives, les couloirs, etc., appartiennent indivisiblement à l'ensemble des copropriétaires. Leur usage et leur modification sont donc encadrés par la loi du 10 juillet 1965. Cette loi, en ses articles 25 et 26, détermine les majorités nécessaires selon la nature des travaux. Mais au-delà de ces seuils, elle pose un principe intangible : nul ne peut, de sa propre autorité, apporter une modification aux parties communes, même minime, sans un vote de l'assemblée générale.
Le tribunal d'instance avait introduit une distinction inédite en opposant les travaux affectant la substance et ceux qui ne l'altèrent pas. La Cour de cassation a balayé cette analyse. Pour elle, le percement d'un mur, en ce qu'il touche à une partie commune, constitue en soi une modification qui requiert une décision collective. Peu importe que le trou soit petit, qu'il n'affaiblisse pas la structure ou qu'il soit invisible de l'extérieur. L'autorisation est obligatoire.
Ce faisant, la cour régulatrice (autre nom de la Cour de cassation) a rappelé une jurisprudence déjà ancienne, mais qu'il est toujours bon de réaffirmer. Dès 1968, elle avait jugé que le simple percement d'une gaine dans un plancher nécessitait l'accord des copropriétaires. L'arrêt du 11 février 1975 est donc une confirmation, pas une révolution. Mais il est d'autant plus important qu'il intervient après la réticence d'un juge du fond à appliquer ce principe.
L'argument de la société commerciale mérite d'être compris. Elle estimait que l'installation de ce conduit était indispensable à son activité, et que le refus de l'assemblée était abusif. Sur ce point, la Cour de cassation ne lui a pas donné tort sur le fond, mais sur la procédure à suivre. En effet, la loi prévoit un mécanisme : si l'assemblée générale refuse une autorisation de travaux portant sur des parties communes, le copropriétaire peut saisir le tribunal pour obtenir une autorisation judiciaire. Encore faut-il le faire avant de prendre la perceuse. En agissant unilatéralement, la société a court-circuité ce recours, et s'est mise en infraction.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cet arrêt, bien que datant de 1975, demeure une référence incontournable. Il concerne tous les acteurs de la copropriété : propriétaires occupants, bailleurs, locataires, syndicats.
Pour le propriétaire qui envisage des travaux. Avant de percer, creuser, sceller quoi que ce soit dans un mur, un plancher ou une colonne commune, vous devez inscrire une résolution à l'ordre du jour de la prochaine assemblée générale. La majorité requise dépendra de l'impact des travaux. À Paris, un simple trou pour une VMC peut relever de la majorité simple (article 24) s'il n'y a pas d'opposition, tandis que le percement d'un mur porteur exigera souvent la majorité absolue (article 25). Si l'AG refuse, ne passez pas en force. Saisissez le tribunal judiciaire en référé ou au fond pour faire annuler ce refus et obtenir l'autorisation. C'est une procédure qui peut durer quelques mois et coûter entre 1 500 et 3 000 euros d'honoraires d'avocat, mais elle vous évitera une condamnation à remettre les lieux en état, bien plus onéreuse.
Pour le locataire commercial ou d'habitation. Votre bail vous autorise peut-être à effectuer des aménagements, mais il ne peut vous dispenser de l'accord de la copropriété. En tant que locataire, vous devez obtenir à la fois l'accord de votre propriétaire ET celui de l'assemblée générale si vous touchez à des parties communes. Une déclaration de travaux en mairie ne suffit pas. J'ai récemment vu un bailleur parisien condamné pour avoir laissé son locataire percer une gaine technique sans autorisation.
Pour l'acquéreur d'un bien. Avant d'acheter un appartement ou un local, vérifiez si des travaux ont été réalisés sur les parties communes. Demandez les procès-verbaux d'assemblée générale des trois dernières années. Si vous constatez un percement non autorisé, vous pourriez hériter d'un litige. Vous pouvez exiger une régularisation avant la vente. Cela m'évoque une affaire dans le 15e arrondissement de Paris où l'acheteur a découvert une trémie sauvage dans le plancher, et a dû négocier une moins-value de 10 000 euros.
Pour le syndicat des copropriétaires. Si un copropriétaire outrepasse vos refus, agissez vite. Un constat d'huissier, puis une mise en demeure, et si nécessaire, une action en référé pour faire cesser les travaux sous astreinte. La Cour de cassation vous donne raison : vous pouvez exiger la remise en état des parties communes, aux frais du contrevenant.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites voter une autorisation précise. N'attendez pas la dernière semaine avant les travaux. Dès que votre projet est mûr, rédigez une résolution détaillée (nature des travaux, emplacement, dimensions, matériaux) et transmettez-la au syndic pour inscription à l'ordre du jour. Plus vous serez transparent, moins les autres copropriétaires s'opposeront.
- Anticipez le refus en préparant un dossier technique. Si les travaux sont sensibles (percement d'un mur porteur ou d'une façade), faites établir une étude par un bureau d'études structures. Présentez-la en AG. Un dossier solide rassure et réduit le risque de refus. En cas de refus, ce même dossier vous servira devant le tribunal.
- En cas de refus abusif, saisissez le juge, pas la perceuse. Le recours judiciaire n'est pas une option, c'est la seule voie légale. Le tribunal appréciera si le refus est contraire à la destination de l'immeuble ou porte atteinte à vos droits. S'il est abusif, il autorisera les travaux et pourra même condamner le syndicat aux dépens.
- Soyez vigilant lors de l'acquisition d'un bien. Incluez toujours dans l'avant-contrat une clause suspensive liée à la vérification de l'absence de travaux irréguliers sur les parties communes. Cela vous donne le temps de consulter les archives de la copropriété.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt du 11 février 1975 s'inscrit dans une ligne jurisprudentielle ferme. Déjà, un arrêt de la troisième chambre civile du 12 juin 1968 avait jugé que l'ouverture d'une gaine technique dans un plancher nécessitait une autorisation de l'assemblée. Plus tard, en 1990, la Cour de cassation a précisé que le percement d'un mur porteur pour l'évacuation d'une hotte de restaurant affecte « l'aspect extérieur » de l'immeuble et relève donc de la majorité de l'article 25.
Cette jurisprudence a été complétée sur la question du refus abusif. La haute juridiction admet que l'assemblée ne peut refuser une autorisation sans motif légitime. Si le refus repose sur des considérations personnelles ou un simple caprice, le juge le réformera. Ainsi, un copropriétaire dont l'activité professionnelle imposait un conduit a pu obtenir gain de cause en justice après un refus injustifié. Mais attention : vous devez impérativement saisir le juge avant d'exécuter les travaux. Cette double exigence – autorisation préalable par l'AG ou le tribunal – reste la clé.
Pour l'avenir, avec la multiplication des travaux de rénovation énergétique (isolation par l'extérieur, pompes à chaleur, VMC), la question du percement des parties communes est plus actuelle que jamais. Les syndicats sont de plus en plus sollicités, et les tribunaux restent intraitables : pas d'initiative individuelle.
Ce qu'il faut retenir
FAQ – Vos questions, nos réponses
Puis-je percer un mur porteur pour installer ma hotte de cuisine sans rien demander ?
Non, absolument pas. Tout percement d'une partie commune, même minime, doit être autorisé par l'assemblée générale. Si vous passez outre, vous risquez une condamnation à remettre en état et des dommages-intérêts.
Que faire si l'assemblée refuse mon autorisation ?
Vous devez assigner le syndicat des copropriétaires devant le tribunal judiciaire pour faire juger le refus abusif et obtenir une autorisation judiciaire. Ne faites jamais les travaux avant cette décision.
Suis-je concerné si je suis locataire et non propriétaire ?
Oui, doublement. Vous devez obtenir l'accord de votre propriétaire-bailleur ET celui de l'assemblée générale. Votre bail ne vous dispense pas des règles de la copropriété.
Quel est le coût d'une procédure pour obtenir l'autorisation en justice ?
Comptez entre 1 500 et 3 000 euros pour une procédure en référé ou au fond, selon la complexité et la durée. Une consultation préalable avec un avocat spécialisé (autour de 45 euros pour 30 minutes à Paris) vous permettra d'évaluer vos chances.
L'autorisation est-elle nécessaire si le trou est très petit ?
La taille n'a aucune importance. Dès que vous portez atteinte à une partie commune, l'autorisation est obligatoire. Un simple trou de quelques centimètres pour passer une gaine est aussi soumis à cette règle.
Quelle différence entre autorisation de l'AG et autorisation judiciaire ?
L'autorisation de l'AG est la voie normale. L'autorisation judiciaire est un recours subsidiaire : vous ne pouvez la demander que si l'AG a refusé, et vous devez démontrer que ce refus est abusif ou que les travaux sont nécessaires et non contraires à la destination de l'immeuble.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre RDV pour une consultation copropriété |
→ Tous nos articles juridiques
📌 Does this apply to your situation? Maître Cécile Zakine, French real estate lawyer, practises throughout France.
→ Prendre RDV pour une consultation copropriété |
→ Browse all our legal articles
📌 这与您的情况相关吗? 塞西尔·扎基内律师专注于法国房地产和土地法,在全法执业。
→ Prendre RDV pour une consultation copropriété |
→ 浏览所有法律文章

