Décision de référence : cc • N° 85-15.193 • 1987-07-08 • Consulter la décision →
Vous habitez à Nanterre, dans un immeuble calme, quand soudain votre nouveau voisin de palier, locataire, organise des soirées bruyantes chaque week-end. Vous frappez chez lui, rien n'y fait. Vous appelez le syndic, la police, mais les nuisances persistent. À qui demander réparation ? Au locataire, certes. Mais s'il est insolvable ou quitte les lieux, que faire ?
Cette question, des centaines de propriétaires et de locataires se la posent chaque année. La réponse est dans un arrêt de la Cour de cassation du 8 juillet 1987 (n° 85-15.193). Le principe est clair : le propriétaire d'un immeuble donné en location peut être tenu de réparer les troubles de voisinage causés par son locataire. Mais attention, ce n'est pas automatique.
Dans cet article, nous allons décortiquer cette décision fondatrice, comprendre son raisonnement, et voir ce qu'elle change concrètement pour vous, que vous soyez propriétaire bailleur, locataire ou copropriétaire victime. Nous illustrerons avec des exemples tirés de ma pratique à Paris, Nanterre et Pontoise.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est propriétaire d'un immeuble à Nanterre. Il loue des locaux à la société Sauvaire, qui y exploite un commerce. Très vite, les copropriétaires de l'immeuble voisin se plaignent : bruits, odeurs, va-et-vient incessants. Les nuisances sont telles que la vie paisible de la copropriété est compromise. Le syndicat des copropriétaires et plusieurs copropriétaires assignent M. X en justice pour obtenir réparation de leur préjudice.
Devant le tribunal, M. X se défend en disant : « Ce n'est pas moi qui fais le bruit, c'est mon locataire. Je ne suis pas l'auteur des troubles. » Les premiers juges lui donnent raison : la réparation des troubles de voisinage est une obligation personnelle qui pèse sur celui qui les cause, pas sur le propriétaire. Mais les copropriétaires victimes ne l'entendent pas ainsi. Ils font appel.
La cour d'appel infirme le jugement et condamne M. X à indemniser les victimes. M. X se pourvoit en cassation. Il soutient que la réparation du trouble de voisinage est « détachée du droit de propriété » et ne peut être mise à la charge du propriétaire non auteur. Mais la Cour de cassation rejette son pourvoi par un arrêt du 8 juillet 1987. Elle énonce un principe qui fera date : lorsque le trouble de voisinage émane d'un immeuble donné en location, la victime peut en demander réparation au propriétaire. Ce dernier dispose ensuite d'un recours contre son locataire si les nuisances résultent d'un abus de jouissance ou d'un manquement aux obligations du bail.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux piliers juridiques. D'abord, l'obligation de réparer le dommage causé par sa faute, prévue à l'article 1240 du Code civil (ancien article 1382). Ensuite, la théorie des troubles anormaux de voisinage, qui n'est pas écrite dans un texte mais dégagée par la jurisprudence : nul ne doit causer à autrui un trouble excédant les inconvénients normaux de voisinage.
Mais comment transposer cette obligation au propriétaire qui n'est pas l'auteur direct du trouble ? La Cour opère un raisonnement en deux temps. D'abord, elle considère que le propriétaire, en tant que détenteur du droit de propriété, a le devoir de veiller à ce que son bien ne cause pas de dommages aux voisins. C'est une extension de la responsabilité du fait des choses (article 1242 du Code civil) : le propriétaire est responsable des dommages causés par les choses dont il a la garde. Or, un immeuble loué reste sous la garde du propriétaire pour ce qui est de sa structure et de son usage normal.
Ensuite, la Cour précise que cette responsabilité n'est pas absolue : le propriétaire peut se retourner contre son locataire si le trouble provient d'un abus de jouissance (par exemple, le locataire utilise le logement pour des activités non autorisées) ou d'un manquement aux obligations du bail (comme l'obligation d'user paisiblement des lieux). undefined, le propriétaire paie d'abord, puis se fait rembourser par le locataire si celui-ci est en faute.
Ce raisonnement est novateur pour l'époque. Il rompt avec l'idée que seul l'auteur direct du trouble peut être poursuivi. La Cour de cassation affirme que la réparation du trouble de voisinage n'est pas une obligation personnelle détachée du droit de propriété, mais au contraire une charge qui pèse sur le propriétaire en tant que tel. Ce principe a été confirmé depuis par de nombreux arrêts.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs, cette décision est un avertissement : vous ne pouvez pas vous cacher derrière votre locataire. Si votre immeuble cause des nuisances, vous serez le premier visé par les victimes. En pratique, si vous recevez une plainte de voisin, vous devez agir rapidement : mettre en demeure votre locataire de cesser les troubles, et si nécessaire, engager une procédure de résiliation de bail pour abus de jouissance.
Pour les locataires, sachez que vous êtes directement responsable des troubles que vous causez. Le propriétaire pourra se retourner contre vous pour obtenir le remboursement des dommages qu'il a dû payer. Par exemple, à Pontoise, un locataire qui organise des fêtes bruyantes tous les soirs peut voir son bail résilié et être condamné à payer 2 000 € de dommages aux voisins, plus les frais de justice.
Pour les copropriétaires victimes, cette décision vous offre une solution pratique : au lieu de poursuivre un locataire parfois insolvable, vous pouvez actionner le propriétaire, souvent plus solvable. Vous devez prouver le trouble anormal (bruit, odeurs, dégradations) et son lien avec l'immeuble loué. Conservez des preuves : constats d'huissier, témoignages, courriers.
Attention toutefois : si le trouble est dû à un vice de construction ou à un défaut d'entretien de l'immeuble, la responsabilité du propriétaire est directe, sans recours contre le locataire. Dans ce cas, c'est le propriétaire qui assume seul la réparation.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédiger un bail solide : incluez une clause d'usage paisible des lieux et une interdiction de toute activité bruyante ou dangereuse. Prévoyez une clause résolutoire pour faciliter l'éviction du locataire fautif.
- Réaliser un état des lieux d'entrée détaillé : avec photos, pour prouver l'état initial du logement. En cas de dégradation, vous pourrez imputer les réparations au locataire.
- Répondre rapidement aux plaintes des voisins : envoyez une mise en demeure au locataire par lettre recommandée avec accusé de réception. Conservez une copie pour prouver votre diligence.
- Souscrire une assurance responsabilité civile propriétaire non occupant : elle couvre les dommages causés par votre immeuble, y compris ceux issus du comportement de votre locataire. Vérifiez les exclusions.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt de 1987 a été conforté par une décision postérieure : l'arrêt de la Cour de cassation du 19 novembre 1986 (n° 85-10.708) qui retenait déjà la responsabilité du propriétaire pour les troubles causés par son locataire, mais sur le fondement de l'article 1384 du Code civil (responsabilité du fait des choses). La décision de 1987 affine ce fondement en le rattachant à la théorie des troubles de voisinage.
Depuis, la tendance des tribunaux est constante : le propriétaire est tenu pour responsable des troubles anormaux de voisinage provenant de son bien, qu'il l'occupe ou le loue. Cette jurisprudence s'applique aussi aux copropriétés : le syndicat des copropriétaires peut être poursuivi pour les nuisances émanant des parties communes (ex : ascenseur bruyant).
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient de plus en plus exigeants envers les propriétaires, notamment en matière de prévention. Si un propriétaire n'a rien fait pour empêcher les troubles, sa responsabilité sera aggravée. À l'inverse, s'il prouve avoir agi avec diligence, il pourra limiter sa condamnation.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Puis-je poursuivre directement le propriétaire pour les nuisances de son locataire ? Oui, c'est le principe posé par l'arrêt de 1987. Vous devez prouver un trouble anormal de voisinage.
- Que faire si je suis propriétaire et que mon locataire cause des troubles ? Mettez-le en demeure de cesser, et si nécessaire, engagez une procédure de résiliation de bail. Consultez un avocat pour préparer votre dossier.
- Quels sont les délais pour agir ? Vous avez 5 ans à compter de la manifestation du trouble (prescription de droit commun). Mais agissez vite pour éviter l'aggravation.
- Le propriétaire peut-il se retourner contre le locataire après avoir payé ? Oui, si le trouble résulte d'un abus de jouissance ou d'un manquement au bail. Il doit alors assigner le locataire en remboursement.
- Quel est le montant des dommages possibles ? Cela dépend du préjudice : troubles de jouissance, perte de valeur du bien, frais de procédure. undefined, j'ai vu des condamnations de 1 500 € à 10 000 € selon la gravité.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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