Décision de référence : Cass. 3e civ. • N° 96-19.775 • 1999-03-24 • Consulter la décision →
Vous venez d'achever la construction de votre maison à Ornans, et votre voisin vous montre des fissures apparues sur son mur mitoyen depuis le début du chantier. « Ce n'est pas moi, c'est l'entreprise que j'ai payée ! » lui répondez-vous. Pourtant, la justice pourrait bien vous tenir pour responsable. Cette décision de la Cour de cassation de 1999 le confirme sans ambiguïté : le maître de l'ouvrage, c'est-à-dire celui qui fait construire, peut être condamné pour troubles anormaux de voisinage, même s'il n'a pas personnellement manié la truelle. Que dit exactement cet arrêt ? Et surtout, comment vous protéger ?
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1999, la société SEDV, promoteur immobilier professionnel, confie à la société Sauget Bâtiment la construction d'un immeuble à Besançon. Les consorts A..., propriétaires voisins, constatent rapidement des fissures dans leur immeuble. Inquiets, ils font appel à un expert judiciaire qui confirme que les travaux de construction sont à l'origine des dégâts. Ils assignent alors la SEDV sur le fondement des troubles anormaux du voisinage. La SEDV, à son tour, appelle en garantie l'entrepreneur et les architectes, estimant que c'est à eux d'assumer la responsabilité. La cour d'appel de Besançon condamne la SEDV à réparer les dommages, mais rejette son appel en garantie contre l'entrepreneur. La SEDV se pourvoit en cassation. La Cour de cassation rejette son pourvoi, confirmant que le maître de l'ouvrage ne peut pas se retourner contre l'entrepreneur pour des troubles anormaux de voisinage, sauf faute de ce dernier. L'affaire illustre parfaitement un conflit classique entre voisins et promoteur.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux piliers juridiques. D'abord, la théorie des troubles anormaux de voisinage (aujourd'hui consacrée par l'article 1240 du Code civil, qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute). Selon cette théorie, celui qui cause un trouble excédant les inconvénients ordinaires du voisinage doit réparer le préjudice, sans qu'il soit nécessaire de prouver une faute de sa part. En l'espèce, la SEDV, en tant que maître de l'ouvrage, est à l'origine des travaux et donc du trouble. Ensuite, la Cour examine la relation contractuelle entre la SEDV et l'entrepreneur. Elle rappelle que le maître de l'ouvrage ne peut invoquer une présomption de responsabilité contre l'entrepreneur, car ce dernier n'est pas le gardien du chantier au sens juridique. L'entrepreneur n'a commis aucune faute : il n'a pas manqué à son obligation de conseil (devoir d'informer le maître d'ouvrage des risques), car la SEDV était un promoteur professionnel censé connaître ces risques. Ainsi, la SEDV reste seule responsable vis-à-vis des voisins. Ce raisonnement confirme une jurisprudence constante : le maître d'ouvrage ne peut pas se décharger de sa responsabilité sur l'entrepreneur en l'absence de faute de ce dernier.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur et que vous faites construire un immeuble, sachez que vous serez tenu pour responsable des dommages causés aux voisins, même si vous avez confié les travaux à une entreprise. Par exemple, à Baume-les-Dames, un particulier a dû payer 15 000 € de réparations après que son chantier a fissuré la façade de son voisin. Impossible de se retourner contre l'entrepreneur si celui-ci a respecté les règles de l'art. Pour un acquéreur en VEFA, c'est le promoteur qui est responsable avant la livraison. En copropriété, les travaux sur parties communes engagent la responsabilité du syndicat. Si vous êtes locataire, c'est votre propriétaire qui doit faire face. Concrètement, si vous êtes mis en cause, vous devez : 1) déclarer le sinistre à votre assurance responsabilité civile, 2) faire constater les dégâts par un expert, 3) négocier une indemnisation amiable ou judiciaire. Les délais de prescription sont de 5 ans (article 2224 du Code civil) à compter de la manifestation du dommage. Les montants peuvent varier de quelques milliers à plusieurs centaines de milliers d'euros selon l'ampleur des dégâts.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faire réaliser un état des lieux contradictoire avant le début des travaux : avec votre voisin, prenez des photos et faites établir un constat d'huissier. Cela permet de prouver l'état initial et d'éviter les contestations.
- Souscrire une assurance dommages-ouvrage et une assurance responsabilité civile : elle couvre les désordres pouvant affecter la solidité de l'ouvrage et les dommages aux tiers. Obligatoire pour les constructeurs, vivement recommandée pour les particuliers.
- Exiger de l'entrepreneur une garantie décennale et une attestation d'assurance : ainsi, si l'entrepreneur commet une faute, vous pourrez l'appeler en garantie sans difficulté.
- Informer vos voisins par écrit : une lettre recommandée décrivant la nature et la durée des travaux, avec votre numéro de téléphone, peut désamorcer les tensions et prouver votre bonne foi.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1994, la Cour de cassation avait jugé (Cass. 3e civ., 28 juin 1994) que le maître d'ouvrage est responsable des troubles de voisinage causés par les travaux, même en l'absence de faute. Plus récemment, un arrêt de 2018 (Cass. 3e civ., 14 juin 2018, n°17-18.532) a précisé que cette responsabilité s'applique également en cas de location d'ouvrage. La tendance est donc au renforcement de la protection des voisins, au détriment des maîtres d'ouvrage. Attention : si vous êtes un professionnel, les juges seront encore plus exigeants sur votre connaissance des risques. À l'inverse, un particulier de bonne foi pourrait obtenir une atténuation de sa responsabilité s'il prouve que l'entrepreneur a agi seul fautivement.
Ce que vous devez retenir absolument
- Êtes-vous responsable si vous faites construire ? Oui, en tant que maître d'ouvrage, vous êtes présumé responsable des troubles anormaux de voisinage causés par les travaux, même si vous avez confié le chantier à un entrepreneur.
- Pouvez-vous vous retourner contre l'entrepreneur ? Oui, mais seulement si vous prouvez une faute de sa part (malfaçons, non-respect des règles de l'art, défaut de conseil). En l'absence de faute, vous restez seul responsable.
- Quels sont les recours du voisin ? Il peut vous assigner directement sur le fondement des troubles anormaux de voisinage. Il doit prouver que le trouble dépasse les inconvénients normaux du voisinage et qu'il est en lien avec vos travaux.
- Quel délai pour agir ? 5 ans à compter de la manifestation du dommage (article 2224 du Code civil). Passé ce délai, l'action est prescrite.
- Que faire si vous recevez une assignation ? Contactez immédiatement votre assureur et un avocat spécialisé. Ne tentez pas de négocier seul, vous pourriez aggraver votre situation.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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