Décision de référence : cc • N° 73-12.915 • 1975-05-28 • Consulter la décision →
Imaginez : vous louez un local à Chemillé-en-Anjou pour y installer votre activité de post-synchronisation de films. Tout se passe bien jusqu'au jour où votre propriétaire entreprend des travaux dans l'immeuble. Bruit, vibrations, poussière — votre travail devient impossible. Qui doit supporter ces nuisances ? Vous, parce que votre activité est particulièrement sensible ? Ou le bailleur, qui a l'obligation de vous garantir une jouissance paisible ?
C'est exactement la question qui s'est posée dans une affaire jugée par la Cour de cassation en 1975. Un locataire, l'Union Générale Cinématographique, exploitait des studios de post-synchronisation et mixage. Le propriétaire a réalisé des travaux qui ont généré des troubles. Le locataire a demandé réparation. La cour d'appel avait estimé que le locataire devait supporter une partie des conséquences, car son activité était plus sensible au bruit que les émissions radiophoniques initiales, et que ses mesures d'isolation étaient insuffisantes.
La Cour de cassation a cassé cet arrêt. Elle a jugé qu'en l'absence de faute contractuelle du locataire, le bailleur est tenu de le garantir contre les troubles, conformément à l'article 1719 du Code civil (qui impose au bailleur de délivrer la chose louée en bon état et d'en faire jouir paisiblement le preneur). Une simple sensibilité accrue de l'activité ne constitue pas une faute. Cette décision, bien qu'ancienne, reste une référence pour tous les baux commerciaux et professionnels.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'Union Générale Cinématographique (UGC) louait, depuis plusieurs années, des locaux dans un immeuble parisien pour y exercer une activité de post-synchronisation et mixage de films. Ces activités nécessitent un silence absolu : le moindre bruit parasite ruine une prise de son. Le propriétaire, quant à lui, avait loué d'autres parties de l'immeuble à une société de spectacles de music-hall, qui organisait des représentations bruyantes.
Très vite, des nuisances sonores sont apparues. Le locataire s'est plaint, mais le propriétaire a poursuivi les travaux et les activités bruyantes. L'UGC a alors assigné le propriétaire en justice pour obtenir réparation des troubles subis. La cour d'appel de Paris, dans un arrêt du 18 mai 1973, a partiellement rejeté sa demande, retenant que l'UGC avait choisi une activité particulièrement sensible, et qu'elle n'avait pas pris toutes les mesures d'isolation nécessaires. Le locataire devait donc supporter une partie des conséquences.
L'UGC s'est pourvue en cassation. La Haute juridiction a censuré l'arrêt d'appel au motif que les juges du fond n'avaient pas caractérisé une faute contractuelle du locataire. Or, l'obligation de garantie du bailleur est de droit : elle ne cède que si le locataire a commis une faute, par exemple en ne respectant pas les clauses du bail ou en aggravant les troubles par son comportement. Aucune faute n'ayant été démontrée, le propriétaire devait indemniser intégralement le locataire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1719 du Code civil, qui dispose que le bailleur est obligé, par la nature du contrat, et sans qu'il soit besoin d'aucune stipulation particulière, de délivrer la chose louée en bon état, de faire jouir paisiblement le preneur pendant la durée du bail, et de garantir les vices et défauts de la chose. En langage courant : le propriétaire doit vous laisser utiliser le bien sans être dérangé. Si des travaux ou des activités dans l'immeuble vous causent un préjudice, c'est à lui de vous indemniser, sauf si vous avez vous-même commis une faute.
Ici, la cour d'appel avait retenu deux éléments pour exonérer partiellement le bailleur : la sensibilité particulière de l'activité (le mixage est plus exigeant que la radio) et l'insuffisance des mesures d'isolation prises par le locataire. Mais la Cour de cassation répond : ces éléments ne constituent pas une faute contractuelle. En effet, le locataire n'a pas violé une obligation du bail ; il a simplement exercé son activité dans des locaux adaptés. L'insuffisance d'isolation n'est pas une faute si le bail ne l'imposait pas.
Ce raisonnement est important car il rappelle que la garantie du bailleur est une obligation de résultat, pas de moyens. Le propriétaire doit assurer une jouissance paisible, quels que soient les efforts du locataire. La seule exception est la faute de ce dernier : par exemple, s'il a accepté les risques en signant un bail avec une clause particulière, ou s'il a provoqué les troubles lui-même. En l'espèce, rien de tel.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur : vous devez anticiper que vos travaux ou les activités de vos autres locataires peuvent troubler un locataire. Vous ne pouvez pas vous exonérer en disant « il n'avait qu'à mieux s'isoler ». Vous devez soit réaliser les travaux sans nuire, soit indemniser. Par exemple, si vous louez à la fois un atelier bruyant et un studio de mixage à Beaupréau-en-Mauges, vous devez garantir à chacun une jouissance paisible. Un défaut d'isolation phonique entre les lots est à votre charge, sauf clause contraire acceptée.
Si vous êtes locataire commercial ou professionnel : cette décision vous protège. Vous n'avez pas à supporter les troubles causés par des travaux dans l'immeuble, même si votre activité est particulièrement sensible. Vous pouvez exiger une réduction de loyer ou des dommages-intérêts. Attention toutefois : si vous avez accepté une clause dans le bail qui vous impose de supporter certains troubles (par exemple, des travaux de rénovation), cette clause pourrait limiter votre recours. Vérifiez votre contrat.
Pour les copropriétaires : cette jurisprudence s'applique aussi aux troubles entre copropriétaires via le règlement de copropriété. Si un copropriétaire réalise des travaux qui gênent un locataire, le syndic ou le propriétaire peuvent être tenus responsables.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant de signer un bail, inspectez les lieux et l'immeuble. Renseignez-vous sur les activités des autres locataires et les travaux prévus. Si vous êtes sensible au bruit, exigez une clause d'insonorisation ou une garantie de tranquillité.
- Faites constater les nuisances par un commissaire de justice (anciennement huissier) dès leur apparition. Un constat daté et détaillé est une preuve solide en justice. Conservez aussi les mails, lettres recommandées et photos.
- Négociez une clause de médiation dans votre bail. Avant d'aller au tribunal, tentez une résolution amiable. La médiation peut éviter des frais et des délais.
- Si vous êtes bailleur, prévenez vos locataires des travaux à l'avance. Proposez des solutions alternatives (relogement temporaire, réduction de loyer). Cela peut démontrer votre bonne foi et limiter les contentieux.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1975 s'inscrit dans une lignée constante : le bailleur est garant des troubles de fait de ses autres locataires (Civ. 3e, 17 février 1999, n°97-11.157). En revanche, si le trouble provient d'un tiers extérieur à l'immeuble (voisin non lié au bailleur), la responsabilité de ce dernier n'est pas engagée. La tendance récente est d'exiger une faute du bailleur pour l'engager, mais l'obligation de jouissance paisible reste stricte.
Depuis 1975, la notion de « trouble anormal de voisinage » a évolué. Aujourd'hui, les tribunaux reconnaissent plus facilement un préjudice d'angoisse ou de perte d'exploitation. Les décisions récentes (Civ. 3e, 4 juillet 2019, n°18-19.866) confirment que le bailleur doit garantir même les troubles normaux si le locataire n'a pas été informé.
Pour l'avenir, attendez-vous à ce que les juges soient de plus en plus exigeants sur l'information précontractuelle. Le devoir de conseil du bailleur s'étend : il doit signaler les risques de troubles potentiels, surtout si l'activité du locataire est spécifique.
Checklist avant d'agir
FAQ : 5 questions essentielles
- Puis-je demander une indemnisation si des travaux dans l'immeuble me gênent ?
Oui, si le trouble excède les inconvénients normaux du voisinage. Vous devez prouver le préjudice (perte d'exploitation, frais d'isolation, etc.). - Le bailleur peut-il refuser en invoquant ma sensibilité ?
Non, sauf si vous avez commis une faute (ex : défaut d'entretien, non-respect des horaires). La sensibilité n'est pas une faute. - Quels délais pour agir ?
Vous avez 5 ans à compter du jour où vous avez connu le trouble (prescription de droit commun). Pour les loyers impayés, c'est 3 ans. - Que faire si le trouble est causé par un autre locataire ?
Mettez en demeure votre bailleur par lettre recommandée. S'il n'agit pas, vous pouvez l'assigner en justice pour manquement à son obligation de garantie. - Puis-je résilier le bail sans pénalité ?
Oui, si les troubles rendent l'usage des lieux impossible (exception d'inexécution). Mais mieux vaut obtenir une décision de justice pour éviter les litiges.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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