Décision de référence : cc • N° 73-10.761 • 1974-05-20 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une maison avec terrain agricole à Bruay-la-Buissière. Votre mère en a l'usufruit (le droit d'en profiter) depuis des années. Elle a loué les terres à un agriculteur. Aujourd'hui, elle veut récupérer le terrain pour y planter un potager. Peut-elle donner congé au fermier toute seule, ou doit-elle obtenir votre accord ? Question cruciale pour des milliers de propriétaires.
Cette décision de la Cour de cassation du 20 mai 1974 apporte une réponse nette : l'usufruitier peut délivrer congé seul pour un bail rural, même si pour conclure ce bail, il lui faudrait l'accord du nu-propriétaire (vous) ou une autorisation judiciaire. Un équilibre subtil entre les droits de l'usufruitier et ceux du propriétaire.
Ne vous y trompez pas : cette jurisprudence de 1974 n'a pas pris une ride. Elle est régulièrement citée par les tribunaux, de Lens à Béthune, et s'applique encore aujourd'hui. Décryptage complet pour que vous sachiez exactement où vous en êtes.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1965, un partage successoral met fin à l'indivision entre plusieurs héritiers. La veuve Pigot conserve l'usufruit de biens ruraux, tandis que ses enfants deviennent nus-propriétaires. L'usufruit lui permet de jouir des terres et d'en percevoir les revenus, mais elle ne peut pas les vendre sans l'accord des nus-propriétaires.
Quelques années plus tard, un bail rural est conclu avec un fermier. Le bail court sur neuf ans. Mais la veuve Pigot souhaite y mettre fin avant le terme, pour reprendre les terres. Elle délivre donc un congé (un préavis écrit) au fermier, sans demander l'avis de ses enfants.
Le fermier conteste la validité du congé. Son argument : l'article 595 du Code civil exige que l'usufruitier soit assisté du nu-propriétaire pour conclure un bail rural. Puisque le congé est l'acte inverse (mettre fin au bail), il devrait suivre la même règle. Autrement dit, le congé serait nul s'il n'est pas signé par les nus-propriétaires. La veuve Pigot, elle, soutient que le congé est un acte de gestion courante de l'usufruit, et qu'elle peut agir seule.
L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, après un premier jugement favorable au fermier. La question est tranchée : le congé peut-il être donné par l'usufruitier seul ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel qui avait donné raison au fermier. Son raisonnement est limpide : les dispositions de l'article 595 du Code civil qui imposent le concours du nu-propriétaire pour la validité d'un bail rural ne s'étendent pas au droit de donner congé.
Pourquoi ? Parce que le bail a déjà été conclu avec l'accord des nus-propriétaires (ou autorisé par justice). Une fois le bail en cours, l'usufruitier gère le bien comme un bon père de famille. Donner congé, c'est mettre fin à une location existante, pas en créer une nouvelle. C'est un acte d'administration courante, pas un acte de disposition (qui engage le fonds sur le long terme).
La Cour précise que ce congé, délivré par l'usufruitier seul, est parfaitement valable. Elle ajoute que la reprise des terres par l'usufruitier ne fait que renforcer les droits des nus-propriétaires, puisqu'à l'extinction de l'usufruit (au décès de la veuve), ils récupéreront un bien libre de tout bail. Logique imparable.
Cette décision confirme une jurisprudence constante : l'usufruitier a des pouvoirs étendus sur la gestion du bien, tant qu'il n'aliène pas le fonds. Le congé n'est pas une aliénation, c'est une simple cessation d'un contrat de location. Le fermier ne peut donc pas s'opposer au congé sous prétexte que le nu-propriétaire n'a pas signé.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire nu-propriétaire (vous avez la propriété, mais pas la jouissance), cette décision vous concerne directement. Vous ne pouvez pas empêcher l'usufruitier de donner congé à un fermier, même si vous préférez que le bail continue. En revanche, vous avez votre mot à dire pour conclure un nouveau bail. Exemple : à Lens, un nu-propriétaire a voulu bloquer le congé donné par sa mère à un agriculteur. La cour d'appel lui a donné tort, se fondant sur cette jurisprudence de 1974.
Si vous êtes usufruitier, vous pouvez respirer : vous avez le pouvoir de mettre fin aux baux ruraux sans demander l'autorisation des nus-propriétaires. Attention toutefois : si le bail a été conclu sans leur accord (par exemple, sans autorisation judiciaire), le congé pourrait être contesté. Mais si le bail est régulier, vous êtes libre.
Si vous êtes fermier (preneur à bail rural), cette décision vous fragilise. Un congé signé par le seul usufruitier est valable. Vous ne pouvez pas exiger la signature du nu-propriétaire. Votre seule défense : prouver que le bail initial était irrégulier (par exemple, conclu sans le concours des nus-propriétaires). Sinon, vous devez quitter les lieux à la date d'effet du congé.
En chiffres : un bail rural standard court 9 ans. Si l'usufruitier donne congé à 3 ans, le fermier doit partir à la fin de l'année culturale en cours. Pas d'indemnité, sauf si le congé est abusif (par exemple, pour un motif non agricole).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez la preuve de l'accord des nus-propriétaires lors de la conclusion du bail. Si le bail a été signé avec leur consentement écrit, le congé ultérieur par l'usufruitier seul sera inattaquable. Faites signer un avenant ou un document attestant de cet accord.
- Pour l'usufruitier : formalisez le cong

