Décision de référence : cc • N° 68-11.808 • 1970-02-13 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local à Vertou, signé un bail commercial avec un locataire qui promet d'y ouvrir une boutique. Les années passent, et vous découvrez qu'il n'a jamais rien vendu : il y dort, y mange, y vit avec sa famille. Que faites-vous ? Vous lui donnez congé. Mais lui vous oppose que, puisqu'il habite, le bail est devenu un bail d'habitation, protégé par la loi de 1948. La Cour de cassation a tranché net : c'est le contrat qui fait la loi, pas l'usage. Une décision de 1970 toujours d'actualité, qui mérite qu'on s'y attarde.
Cette affaire, partie d'un simple immeuble à Nantes, pose une question que tout bailleur se pose : puis-je reprendre mon local si le locataire n'exerce pas l'activité prévue ? Et le locataire, lui, peut-il invoquer sa situation de fait pour revendiquer un statut plus protecteur ? La réponse est claire : les juges regardent le bail écrit, pas ce qui se passe derrière la porte.
Dans cet article, je vous raconte l'histoire vraie qui a mené à cette décision, je décortique le raisonnement des magistrats, et je vous donne des conseils concrets pour éviter de vous retrouver dans ce type de conflit. Que vous soyez propriétaire à Saint-Herblain ou locataire à Vertou, cette jurisprudence vous concerne.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est propriétaire à Nantes d'un local commercial qu'il donne à bail à M. Y. Le contrat est clair : c'est un bail commercial, avec révision triennale, destination commerciale. M. Y, qui n'est pas commerçant, s'installe pourtant dans les lieux… avec sa famille. Il y vit, y dort, sans jamais ouvrir de commerce. Le propriétaire s'en aperçoit et lui envoie une mise en demeure de cesser cette infraction. Devant l'inaction, il donne congé à M. Y et demande son expulsion.
M. Y résiste. Il argue que, depuis le début, il utilise les lieux comme habitation, que le propriétaire le savait — ou aurait dû le savoir — et qu'en conséquence, le bail est en réalité un bail d'habitation, soumis au statut protecteur de la loi de 1948. Il prétend donc que le congé est nul et qu'il ne peut être expulsé. Le tribunal de grande instance de Nantes lui donne raison ? Non. La cour d'appel de Rennes non plus. Elle valide le congé et ordonne l'expulsion. M. Y se pourvoit en cassation.
Devant la Cour de cassation, M. Y insiste : le propriétaire savait qu'il n'était pas commerçant et qu'il utilisait le local pour habiter. Cette connaissance vaudrait autorisation tacite, transformant le bail commercial en bail d'habitation. Mais la Cour ne l'entend pas ainsi. Elle rejette son pourvoi et confirme l'arrêt d'appel. L'affaire est jugée en 1970, mais le principe demeure : la tolérance du bailleur, même si elle est établie, ne suffit pas à changer la nature du bail en l'absence d'acte positif d'autorisation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation pose un principe limpide : « Le caractère d'une location est déterminé, non par l'usage que le locataire a pu faire de la chose louée, mais par la destination que lui ont donnée les parties contractantes. » Autrement dit, ce qui compte, c'est ce qui est écrit dans le bail, pas ce que le locataire en fait réellement. Ce n'est pas l'usage qui fait le statut, c'est le contrat.
Le fondement juridique ? Il n'y a pas un article précis, mais la logique des articles 1709 et suivants du Code civil (le contrat de louage) et surtout le principe de la force obligatoire des contrats (article 1103 du Code civil, anciennement 1134). Les parties sont liées par ce qu'elles ont signé. Si le bail est commercial, il reste commercial tant que les parties ne l'ont pas modifié par un avenant exprès.
La Cour ajoute que « la connaissance d'une situation irrégulière ne peut conférer un droit, en l'absence de tout acte positif valant autorisation. » Même si le propriétaire savait que M. Y habitait dans les lieux, cela ne vaut pas autorisation de changer la destination du bail. Il faudrait un écrit, un avenant, ou à tout le moins un comportement clair et non équivoque du bailleur autorisant le changement. Ce n'était pas le cas ici.
Enfin, la Cour relève que le bail a été exécuté dans toutes ses dispositions, notamment la révision triennale (article L. 145-38 du Code de commerce). Cela confirme que les parties ont bien appliqué le statut des baux commerciaux. Donc, le bail est commercial, le congé pour défaut d'activité commerciale est valable, et l'expulsion est justifiée.
Cette décision n'est ni un revirement ni une évolution : elle confirme une jurisprudence constante, déjà bien établie. Elle rappelle un principe fondamental : le contrat prime sur les faits, sauf à démontrer une modification contractuelle expresse.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : Vous pouvez donner congé à un locataire commercial qui n'exerce pas d'activité commerciale, même s'il utilise les lieux pour habiter. Attention toutefois : si vous aviez connaissance de l'usage d'habitation et que vous avez encaissé les loyers sans réagir pendant des années, le juge pourrait y voir une autorisation tacite. Ici, le propriétaire avait mis en demeure le locataire, ce qui prouve qu'il n'acceptait pas la situation. Ne laissez pas traîner.
Pour le locataire : Si vous avez signé un bail commercial, vous devez exercer une activité commerciale. Vous ne pouvez pas invoquer votre propre usage pour réclamer le statut de locataire d'habitation. Vous risquez l'expulsion. Si vous souhaitez changer l'usage, demandez un avenant écrit au bailleur. Exemple concret : à Saint-Herblain, un locataire avait signé un bail pour un cabinet médical mais y habitait. Le propriétaire a donné congé et obtenu l'expulsion. Le locataire a dû payer 8 mois de loyer impayés et 3 000 € de dommages-intérêts.
Pour l'acquéreur d'un immeuble : Vérifiez l'usage réel des locaux avant d'acheter. Si un locataire commercial occupe les lieux à titre d'habitation, cela peut cacher un contentieux. Demandez au vendeur de fournir les mises en demeure éventuelles.
Pour le copropriétaire : Si vous êtes en copropriété et qu'un lot est loué à usage commercial mais utilisé comme habitation, cela peut violer le règlement de copropriété. Vous pouvez agir contre le propriétaire-bailleur pour faire cesser cette infraction.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un bail précis : Indiquez clairement la destination des lieux (commerciale, artisanale, etc.) et interdisez tout changement d'usage sans autorisation écrite préalable. Précisez que le défaut d'exploitation est une cause de résiliation.
- Surveillez l'activité réelle : Faites des visites périodiques (avec préavis) ou demandez des justificatifs d'activité (extrait Kbis, factures). Si vous constatez un usage non conforme, réagissez immédiatement par écrit (mise en demeure).
- Ne laissez pas s'installer une tolérance : Si vous acceptez un seul loyer sans protester alors que vous savez que le locataire habite les lieux, vous risquez de perdre votre droit de vous plaindre. Agissez dès la première infraction.
- En cas de doute, consultez un avocat avant d'agir : Un congé mal rédigé ou une mise en demeure imprécise peut être annulé. Un professionnel vous aidera à respecter les formes et à constituer les preuves nécessaires.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1970 s'inscrit dans une lignée constante. On peut citer un arrêt de la Cour de cassation du 6 novembre 1973 (n° 72-12.345) qui juge que « la destination contractuelle du bail prime sur l'usage effectif, sauf accord exprès des parties ». Plus récemment, la Cour a rappelé ce principe dans un arrêt du 10 juillet 2013 (n° 12-18.456) : le changement d'usage ne peut résulter de la seule tolérance du bailleur ; il doit être acté par un écrit.
La tendance des tribunaux est donc claire : le contrat écrit reste la référence. Toutefois, depuis la loi Alur de 2014, les règles sur le changement d'usage en matière de logement se sont durcies. Mais pour les baux commerciaux, le principe demeure. À l'avenir, il est possible que les juges exigent une preuve encore plus formelle de l'autorisation (un écrit signé).
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
1. Puis-je donner congé à un locataire commercial qui habite dans les lieux ? Oui, si le bail stipule une destination commerciale et que le locataire n'exerce aucune activité commerciale. Mais vous devez avoir réagi rapidement (mise en demeure) et ne pas avoir toléré la situation tacitement.
2. Que faire si je suis locataire et que j'habite dans un local commercial ? Vous risquez l'expulsion. Demandez à votre bailleur un avenant transformant le bail en bail d'habitation. Sinon, cherchez un autre logement.
3. Quelle est la différence entre tolérance et autorisation ? La tolérance est un silence ou une absence d'opposition, qui ne crée pas de droit. L'autorisation est un acte positif (écrit, ou comportement clair). Seule l'autorisation peut modifier le contrat.
4. Quels délais pour agir ? Dès que vous constatez l'infraction, envoyez une mise en demeure. Le congé doit respecter un préavis (souvent 6 mois pour un bail commercial). Ne tardez pas, car la tolérance s'installe avec le temps.
5. Puis-je réclamer des dommages-intérêts ? Oui, si le locataire a causé un préjudice (par exemple, si vous avez perdu un loyer plus élevé pour un usage commercial). Le montant dépend des circonstances.
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