Bail commercial ou bail meublé : la Cour de cassation tranche la compétence et la prescription
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Bail commercial ou bail meublé : la Cour de cassation tranche la compétence et la prescription

📅 Décision du 26 mars 2014⚖️ Cour de cassation👁️ 3 vues📖 6 min de lecture

La Cour de cassation unifie les contentieux en considérant que la demande en reconnaissance d'un bail commercial et l'action en expulsion poursuivent le même but : le droit au maintien dans les lieux. Conséquence : la prescription biennale de l'action en contestation du congé est interrompue par la demande antérieure.

Décision de référence : cc • N° 12-24.203 • 2014-03-26 • Consulter la décision →

En matière de baux commerciaux, la prescription biennale peut être interrompue par une action en reconnaissance du bail commercial, même portée devant une juridiction incompétente. Un locataire a saisi le tribunal de grande instance pour faire reconnaître l’existence d’un bail commercial alors que le bailleur lui avait délivré congé. Le bailleur conteste et engage une procédure en validation du refus de renouvellement. La question : la demande en reconnaissance du bail interrompt-elle la prescription biennale de l’action en contestation du congé ? La Cour de cassation répond oui.

La Cour de cassation, dans son arrêt du 26 mars 2014 (n° 12-24.203), apporte une réponse claire : lorsque les deux actions poursuivent le même but — obtenir le droit de rester dans les lieux —, elles sont liées. Et surtout, la demande en reconnaissance d’un bail commercial interrompt la prescription biennale (délai de deux ans) pour contester le congé. Ce qui signifie que le locataire qui a déjà saisi le tribunal de commerce ou le tribunal de grande instance pour faire reconnaître l’existence d’un bail commercial peut, même après deux ans, encore contester le congé devant le juge de l’expulsion.

Cette décision, rendue au profit d’un locataire, a des conséquences majeures pour les bailleurs : elle les oblige à être vigilants sur la qualification du bail dès le départ et sur le respect des procédures. Partout en France, mieux vaut anticiper que guérir.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

Le bailleur, propriétaire d’un local à usage commercial, avait donné à bail verbal un local au locataire, lequel y exerçait une activité commerciale. Le locataire a demandé le renouvellement de son bail. Le propriétaire a refusé et lui a délivré un congé. Le locataire a alors saisi le tribunal de grande instance pour faire reconnaître l’existence d’un bail commercial et obtenir une indemnité d’éviction.

Parallèlement, le propriétaire engage une procédure en validation du refus de renouvellement et en expulsion devant le tribunal d’instance. Mais il se heurte à une exception d’incompétence (contestation de la compétence du tribunal) soulevée par le locataire, qui argue que le litige est de nature commerciale et relève donc du tribunal de commerce. Le tribunal d’instance se déclare incompétent. Le propriétaire interjette appel.

Entre-temps, le locataire, dans l’instance en expulsion, demande à titre reconventionnel (en retour) une indemnité d’éviction. Le tribunal d’instance, après s’être déclaré incompétent sur le fond, avait déjà statué sur la demande reconventionnelle. La cour d’appel, saisie, doit trancher : la prescription biennale de l’action en contestation du congé a-t-elle été interrompue par la demande antérieure en reconnaissance d’un bail commercial ?

La cour d’appel répond oui, et la Cour de cassation la confirme. Pour les juges, les deux actions — l’une en reconnaissance d’un bail commercial, l’autre en contestation du congé — poursuivent un seul et même but : se voir reconnaître un droit au maintien dans les lieux. Elles sont donc indivisibles. La prescription a été interrompue par la première demande.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

Le raisonnement de la Cour de cassation s’articule autour de deux notions clés : l’interruption de la prescription et l’unicité du litige.

D’abord, la prescription biennale (délai de deux ans) prévue par l’article L. 145-60 du Code de commerce pour les actions relatives aux baux commerciaux. En principe, le locataire qui conteste un congé doit agir dans les deux ans suivant sa délivrance. Mais l’article 2241 du Code civil (anciennement 2244) prévoit qu’une demande en justice interrompt la prescription, même si elle est portée devant un tribunal incompétent.

Ici, le locataire avait, le 18 décembre 2007, saisi le tribunal de grande instance pour faire reconnaître l’existence d’un bail commercial. Cette demande, bien que portée devant une juridiction incompétente (le tribunal de commerce aurait été compétent), était valable pour interrompre la prescription. La question était donc de savoir si elle interrompait également la prescription pour l’action en contestation du congé, qui est une action distincte.

La Cour de cassation répond par l’affirmative en raison de l’unicité du but poursuivi. Les deux actions, bien que distinctes sur le plan procédural, tendent au même résultat : permettre au locataire de rester dans les lieux. Dès lors, la première demande a interrompu la prescription pour la seconde.

Ce faisant, la Cour de cassation fait preuve de pragmatisme : elle évite au locataire de perdre son droit au maintien dans les lieux pour une simple question de forme. Mais elle met aussi en garde les bailleurs : une procédure mal engagée peut être anéantie par une action antérieure du locataire.

Notons que la Cour de cassation ne crée pas de règle nouvelle, mais applique une interprétation large de l’interruption de la prescription, déjà admise par la jurisprudence antérieure. Elle confirme ainsi une tendance favorable au locataire, mais qui peut surprendre le bailleur non averti.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour les propriétaires bailleurs, cette décision est un signal d’alarme : si vous donnez congé à un locataire qui a déjà engagé une action en reconnaissance d’un bail commercial, ne comptez pas sur la prescription pour gagner du temps. Vous devez être réactifs et vérifier qu’aucune procédure parallèle n’est en cours.

Prenons un exemple concret : vous êtes propriétaire d’un local commercial. Vous donnez congé à votre locataire le 1er janvier 2023. Le locataire, qui estime avoir droit à un bail commercial, vous assigne en reconnaissance de bail commercial le 15 janvier 2023. Vous, vous l’assignez en validation du refus de renouvellement le 1er mars 2024. Le locataire peut encore contester le congé, car sa demande de janvier 2023 a interrompu la prescription. Le délai de deux ans repart à zéro à compter de cette demande.

Pour les locataires, c’est une protection utile : si vous avez engagé une action pour faire reconnaître votre bail commercial, vous conservez le droit de contester un congé ultérieur, même si plus de deux ans se sont écoulés depuis le congé. Attention toutefois : il faut que les deux actions poursuivent le même but. Si vous demandez simplement la fixation du loyer, cela n’interrompt pas la prescription pour contester le congé.

Pour les professionnels de l’immobilier (agents, administrateurs de biens), cette décision rappelle l’importance de qualifier correctement le bail dès sa conclusion. Un bail verbal peut être requalifié en bail commercial si le locataire y exerce une activité commerciale. Mieux vaut un bail écrit précisant la nature du contrat.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Rédigez un bail écrit et précis : mentionnez clairement s’il s’agit d’un bail commercial, d’un bail meublé ou d’un bail d’habitation. Un bail verbal ou ambigu laisse la porte ouverte à une requalification par le juge, comme dans cette affaire.
  • Avant de donner congé, vérifiez l’absence de procédure en cours : interrogez le locataire par écrit ou consultez le registre du commerce et des sociétés (RCS) pour savoir s’il a engagé une action en reconnaissance de bail commercial.
  • Respectez les délais de prescription : si vous souhaitez contester une action du locataire, agissez vite. N’attendez pas que le délai de deux ans soit écoulé, car une demande antérieure du locataire a pu interrompre la prescription.
  • Faites-vous assister par un professionnel : un avocat spécialisé en droit immobilier pourra vous conseiller sur la conduite à tenir, notamment en cas de conflit de compétence ou de risque de prescription.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre un bail commercial et un bail meublé ?

Un bail commercial est régi par le statut des baux commerciaux (Code de commerce) et offre une protection renforcée au locataire, notamment un droit au renouvellement et une indemnité d'éviction en cas de refus. Un bail meublé (ou bail d'habitation meublé) est régi par la loi du 6 juillet 1989 et ne confère pas de droit au renouvellement automatique. La qualification dépend de l'activité exercée et de l'importance des locaux.

Puis-je contester un congé après deux ans si j'ai déjà demandé la reconnaissance d'un bail commercial ?

Oui, selon l'arrêt du 26 mars 2014, la demande en reconnaissance d'un bail commercial interrompt la prescription biennale pour contester le congé, car les deux actions poursuivent le même but : le droit au maintien dans les lieux.

Quel tribunal est compétent pour un litige portant sur un bail commercial ?

Le tribunal de commerce est compétent pour les litiges entre commerçants relatifs à un bail commercial. Si le montant de la demande est inférieur à 10 000 €, c'est le tribunal de proximité ou le tribunal judiciaire. En cas de doute, il faut se référer à la nature de l'activité et au statut du bailleur.

Que faire si mon locataire prétend avoir un bail commercial alors que le contrat est un bail meublé ?

Vous devez contester cette qualification devant le tribunal compétent. Rassemblez les preuves de la nature du bail (contrat écrit, destination des lieux, absence d'inscription au registre du commerce). Un avocat vous aidera à démontrer que le locataire n'exerce pas une activité commerciale au sens du statut.

Quels sont les délais pour agir en justice après un congé ?

L'action en contestation du congé doit être intentée dans les deux ans suivant sa délivrance (prescription biennale). Toutefois, ce délai peut être interrompu par une demande en justice antérieure, même portée devant un tribunal incompétent, si elle poursuit le même but.

Informations juridiques

  • Numéro: 12-24.203
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 26 mars 2014

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire bailleur à Montpellier : congé donné à un locataire commerçant

Vous êtes propriétaire d'un local commercial rue de la Loge à Montpellier. Vous donnez congé à votre locataire pour reprise personnelle. Celui-ci vous assigne en reconnaissance d'un bail commercial et réclame une indemnité d'éviction. Vous engagez une procédure en expulsion. Le locataire soulève l'incompétence du tribunal d'instance.

Application pratique:

Cette jurisprudence vous apprend que votre action en expulsion peut être paralysée si le locataire a déjà engagé une action en reconnaissance de bail commercial, car la prescription pour contester le congé est interrompue. Vous devez vérifier avant d'agir si une telle procédure existe et, le cas échéant, négocier ou vous préparer à payer une indemnité d'éviction.

2

Locataire d'un local à Castelnau-le-Lez : comment protéger votre droit au maintien

Vous louez un local commercial à Castelnau-le-Lez depuis 10 ans sans bail écrit. Le propriétaire vous donne congé en 2023. Vous l'assignez en reconnaissance d'un bail commercial en janvier 2023. En mars 2024, il vous assigne en expulsion. Vous craignez d'avoir perdu le délai pour contester le congé.

Application pratique:

Rassurez-vous : votre demande de janvier 2023 a interrompu la prescription pour contester le congé. Vous pouvez donc soulever l'exception d'incompétence et demander à ce que le tribunal se déclare incompétent au profit du tribunal de commerce. Vous pourrez ainsi obtenir une indemnité d'éviction si le bail commercial est reconnu.

3

Acquéreur d'un immeuble à Montpellier : attention aux baux en cours

Vous achetez un immeuble comprenant un local loué à un commerçant. Le vendeur vous dit que le bail est un bail meublé, mais le locataire prétend avoir un bail commercial. Vous souhaitez donner congé pour libérer le local.

Application pratique:

Avant d'acheter, faites vérifier la nature du bail par un avocat. Si le locataire a déjà engagé une action en reconnaissance de bail commercial, vous pourriez être contraint de lui payer une indemnité d'éviction. Cette jurisprudence montre que les actions antérieures du locataire peuvent interrompre les prescriptions futures. Mieux vaut sécuriser la situation dès la vente.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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