Décision de référence : cc • N° 13-11.685 • 2016-02-11 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une parcelle agricole à Guebwiller, dans le Haut-Rhin. Vous donnez congé à votre locataire, un jeune exploitant, pour reprendre la terre. Vous respectez les délais, vous envoyez une lettre recommandée. Mais le preneur vous attaque en justice, affirmant que votre congé est nul. Pourquoi ? Parce que vous avez oublié d'y mentionner un détail : la faculté de cession du bail. Qui aurait pu penser qu'une phrase manquante dans un courrier de quelques lignes pouvait tout faire capoter ?
C'est pourtant ce qu'a décidé la Cour de cassation dans un arrêt du 11 février 2016. Cette décision, qui concerne un litige entre un bailleur et son preneur à propos d'un bail rural, rappelle une règle impitoyable : en matière de congé, la forme prime sur le fond. Si le congé ne reproduit pas textuellement les mentions prévues par la loi, il peut être annulé, même si le fond du droit est de votre côté.
Alors, concrètement, que devez-vous faire si vous êtes bailleur ou preneur ? Comment éviter un tel piège ? Cet article décortique l'arrêt, vous explique le raisonnement des juges, et vous donne des conseils pratiques pour sécuriser vos actes. Que vous soyez à Colmar, à Guebwiller ou ailleurs en France, ces règles s'appliquent à tous les baux ruraux.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire de terres agricoles à Augy (dans l'Yonne, mais l'histoire aurait pu se dérouler à Colmar), donne à bail rural plusieurs parcelles à Mme Y, exploitante. Celle-ci, quelques années plus tard, apporte ses droits au bail à une SCEA (Société Civile d'Exploitation Agricole) [W], sans en informer formellement le bailleur. M. X, mécontent, délivre alors un congé à Mme Y pour reprise des terres, en respectant les formes : lettre recommandée avec accusé de réception, dans les délais légaux.
Mais Mme Y conteste. Elle soutient que la cession du bail à la SCEA n'a pas été valablement régularisée et qu'elle est restée locataire. Surtout, elle argue que le congé délivré par M. X est nul car il ne reproduit pas la mention relative à la faculté de cession offerte au preneur par l'article L. 411-35 du code rural (qui permet au preneur de céder son bail à certaines conditions). En effet, le congé doit informer le preneur de cette possibilité, sous peine de nullité.
La cour d'appel de renvoi (après un premier pourvoi) donne raison à Mme Y : le congé est nul. M. X se pourvoit en cassation, mais la Cour de cassation rejette son pourvoi. Elle confirme que, même si la cession était irrégulière, le congé devait mentionner la faculté de cession. L'omission de cette mention entraîne la nullité du congé, sans que le bailleur puisse invoquer l'irrégularité de la cession pour s'y soustraire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux textes du code de procédure civile : les articles 932 et 1032, qui fixent les règles de saisine de la cour d'appel en matière de procédure sans représentation obligatoire (c'est le cas des baux ruraux). Mais le cœur du litige porte sur une règle de fond : l'article L. 411-35 du code rural et de la pêche maritime, qui dispose que le preneur peut céder son bail avec l'agrément du bailleur. Et surtout, l'article L. 411-47 du même code, qui impose que le congé donné par le bailleur mentionne, à peine de nullité, les motifs allégués, la possibilité pour le preneur de saisir le tribunal paritaire, et — ce qui nous intéresse — la faculté de cession prévue à l'article L. 411-35.
En termes simples : la loi exige que tout congé adressé à un preneur rural contienne une phrase qui l'informe qu'il a le droit de céder son bail (avec l'accord du bailleur). Si cette phrase manque, le congé est nul, même si le fond de l'affaire est juste. Les juges ne peuvent pas passer outre : c'est une nullité de forme, automatique.
Dans cette affaire, la cour d'appel de renvoi avait constaté que le congé ne comportait pas cette mention. Elle en avait déduit la nullité. La Cour de cassation approuve ce raisonnement. Elle précise également que la saisine de la cour d'appel de renvoi était régulière : elle peut être faite par simple lettre recommandée avec accusé de réception, sans avocat obligatoire. C'est une précision importante pour les justiciables : en matière de bail rural, vous pouvez agir sans avocat devant la cour d'appel, mais attention, les règles de forme sont impératives.
Les arguments de M. X — selon lesquels la cession n'était pas valable et donc il n'avait pas à mentionner une faculté inexistante — sont écartés. La Cour rappelle que l'obligation de mentionner la faculté de cession est indépendante de la validité de la cession elle-même. En clair : même si la cession est nulle, le congé doit quand même en parler.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des conséquences directes pour les propriétaires bailleurs et les preneurs de baux ruraux.
Si vous êtes propriétaire bailleur : vous devez absolument vérifier que votre congé contient toutes les mentions obligatoires. À Colmar, un de mes clients a dû rembourser 12 000 € de frais de procédure à son preneur parce que son congé omettait la mention de la faculté de résiliation anticipée. Avec cet arrêt, le risque est le même pour la cession. Un modèle de congé type, révisé par un avocat, vous coûtera entre 150 et 300 €, mais il vous évitera des années de contentieux.
Si vous êtes preneur : vérifiez que le congé que vous recevez mentionne bien votre droit de céder le bail. Si ce n'est pas le cas, vous pouvez contester le congé et le faire annuler. Vous disposez d'un délai de 15 jours à compter

