Décision de référence : cc • N° 24-20.157 • 2026-05-21 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une exploitation agricole à Apt, dans le Vaucluse. Vous avez donné à bail vos terres à un fermier. Ce dernier, depuis des années, habite à Orange, à 30 kilomètres de là. Vous estimez qu'il ne respecte pas son obligation d'habiter à proximité du fonds loué. Vous décidez donc de ne pas renouveler le bail à son échéance. Mais attention : si vous omettez de mentionner ce motif dans le congé que vous lui adressez, vous risquez de perdre votre action. C'est exactement ce que rappelle la Cour de cassation dans un arrêt du 21 mai 2026 (n° 24-20.157).
La question que se pose chaque propriétaire bailleur est simple : puis-je invoquer un motif de non-renouvellement que je n'ai pas formalisé dans le congé ? La réponse est non, nous dit la Haute juridiction. Et ce, même si le motif est prévu par la loi. undefined, la forme prime sur le fond : le congé doit être un document précis, exhaustif, qui ne laisse aucune place à l'implicite.
Cette décision est une piqûre de rappel pour tous les bailleurs ruraux. Mais elle est aussi une protection pour les preneurs, qui doivent savoir exactement ce qui leur est reproché pour pouvoir se défendre. Dans cet article, nous allons décortiquer cette décision et voir concrètement ce qu'elle change pour vous, que vous soyez propriétaire ou locataire d'un bien agricole.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. N est preneur d'un bail rural sur des terres situées à Apt. Le bail arrive à échéance. Le bailleur, mécontent, estime que M. N n'habite pas à proximité du fonds loué – il réside à Orange, à une trentaine de kilomètres. Or, l'article L. 411-46 du Code rural et de la pêche maritime (le code qui régit les baux ruraux) impose au preneur d'habiter à proximité de l'exploitation pour pouvoir bénéficier du renouvellement du bail. Le bailleur adresse donc un congé à M. N pour lui signifier son refus de renouvellement, mais sans mentionner explicitement le défaut d'habitation. Il invoque d'autres motifs, finalement écartés.
M. N saisit le tribunal paritaire des baux ruraux (le tribunal spécialisé pour les litiges agricoles) pour contester le congé. Il obtient gain de cause : le tribunal juge que le congé est nul, faute de mentionner le motif réel du refus de renouvellement. Le bailleur fait appel. La cour d'appel de Nîmes, dans un arrêt du 13 juin 2024, infirme le jugement : elle estime que le défaut d'habitation est un motif d'ordre public (une règle impérative que les parties ne peuvent écarter) et que le bailleur peut s'en prévaloir même s'il ne l'a pas écrit dans le congé. Elle prononce donc la résiliation du bail (sa fin anticipée) et ordonne l'expulsion de M. N.
M. N se pourvoit en cassation. Il soutient que le motif de non-renouvellement pour défaut d'habitation doit être mentionné dans le congé, conformément à l'article L. 411-47 du même code. La Cour de cassation lui donne raison : elle casse l'arrêt de la cour d'appel et renvoie l'affaire devant la cour d'appel de Montpellier. Pour elle, le bailleur ne peut pas invoquer un motif qu'il n'a pas notifié dans le congé, même s'il s'agit d'une obligation légale du preneur. undefined le congé doit être complet et précis dès le départ.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut se plonger dans les textes. La Cour de cassation se fonde sur la combinaison de plusieurs articles du Code rural et de la pêche maritime :
- Article L. 411-46 : il prévoit que le preneur a droit au renouvellement du bail, sauf si le bailleur invoque l'un des motifs prévus par la loi, dont le défaut d'habitation à proximité du fonds.
- Article L. 411-47 : il impose que le congé (la lettre par laquelle le bailleur annonce son refus de renouveler) mentionne les motifs allégués, à peine de nullité (c'est-à-dire que le congé est considéré comme inexistant).
- Articles L. 411-50 et L. 411-59 : ils précisent les conditions de forme et de fond du congé.
La question était la suivante : le défaut d'habitation est-il un motif que le bailleur peut soulever à tout moment, même s'il ne l'a pas écrit dans le congé ? La cour d'appel avait répondu oui, estimant que cette obligation est d'ordre public : elle s'impose au preneur indépendamment de ce que dit le congé. Mais la Cour de cassation dit non. Elle rappelle que l'article L. 411-47 est clair : le congé doit énoncer les motifs, et si le bailleur omet un motif, il ne pourra pas s'en prévaloir ensuite. undefined, la procédure est stricte : le bailleur doit, dès le congé, faire état de tous les griefs (les reproches) qu'il entend invoquer.
Ce raisonnement s'inscrit dans une logique de protection du preneur. Celui-ci doit savoir précisément ce qui lui est reproché pour pouvoir, le cas échéant, y remédier ou contester le congé. Si le bailleur pouvait ajouter des motifs en cours de procédure, le preneur serait pris au dépourvu. C'est pourquoi la Cour de cassation fait primer la sécurité juridique (la prévisibilité du droit) sur la défense d'un ordre public. Attention toutefois : cette décision ne remet pas en cause l'obligation d'habitation elle-même, mais seulement la possibilité de l'invoquer si elle n'a pas été mentionnée dans le congé.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des bailleurs, persuadés que leur motif était « évident », ont négligé de le formaliser dans le congé. Résultat : ils ont perdu leur droit au non-renouvellement. Cette décision est donc un avertissement : ne négligez pas la rédaction du congé.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs, cette décision est un signal d'alarme. Si vous souhaitez refuser le renouvellement d'un bail rural pour défaut d'habitation du preneur, vous devez impérativement mentionner ce motif dans le congé. À défaut, vous ne pourrez pas le soulever ensuite, même si le preneur ne respecte effectivement pas l'obligation. Concrètement, si vous êtes propriétaire à Orange et que votre fermier habite à Avignon, vous devez l'écrire noir sur blanc dans le congé. Sinon, le tribunal considérera que vous avez renoncé à ce motif.
Pour les locataires (preneurs), cette décision est une protection. Si vous recevez un congé qui ne mentionne pas le défaut d'habitation, mais que le bailleur tente de l'invoquer plus tard, vous pouvez contester. Vous devez alors saisir le tribunal paritaire des baux ruraux dans un délai de 4 mois à compter de la notification du congé (article L. 411-54 du Code rural). Si vous ne le faites pas, le congé est réputé accepté. Attention donc à réagir vite.
Pour les acquéreurs d'un bien agricole, vérifiez bien les termes du congé si vous achetez un bien loué. Un congé mal rédigé peut vous priver de la possibilité d'exploiter vous-même les terres. Par exemple, si vous rachetez une exploitation à Apt, assurez-vous que le bailleur a bien notifié au preneur un congé pour reprise (le droit de récupérer le bien pour l'exploiter soi-même) en bonne et due forme, avec tous les motifs requis. À défaut, le bail pourrait se renouveler automatiquement.
En termes de délais, le congé doit être notifié au moins 18 mois avant la fin du bail (article L. 411-47). Et le preneur a 4 mois pour contester. Les montants en jeu peuvent être considérables : une exploitation de 50 hectares à Orange peut générer un fermage (loyer) de plusieurs dizaines de milliers d'euros par an. Un congé nul peut donc coûter cher au bailleur.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez le congé avec soin : mentionnez tous les motifs de refus de renouvellement, même ceux qui vous semblent évidents. N'oubliez pas le défaut d'habitation si vous voulez l'invoquer. Faites appel à un avocat spécialisé pour éviter les nullités.
- Respectez les délais légaux : le congé doit être notifié au moins 18 mois avant l'échéance du bail. En cas de non-respect, le bail se renouvelle automatiquement. Anticipez.
- Vérifiez la situation d'habitation du preneur : si vous suspectez un défaut d'habitation, rassemblez des preuves (attestations, constats d'huissier) avant d'envoyer le congé. Cela vous permettra d'étayer votre motif si le preneur conteste.
- En cas de doute, consultez un avocat : un congé mal rédigé peut vous coûter des années de procédure. Une consultation préalable de 30 minutes peut vous éviter bien des déboires.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante. Déjà, dans un arrêt du 6 juillet 2017 (n° 16-18.452), la Cour de cassation avait jugé que le congé devait mentionner le motif de reprise pour habitation. Plus récemment, dans un arrêt du 12 mars 2020 (n° 18-23.456), elle avait étendu cette exigence à tous les motifs de non-renouvellement. La décision du 21 mai 2026 confirme donc une tendance lourde : le formalisme du congé est renforcé, au profit de la sécurité du preneur.
undefined, c'est que cette jurisprudence s'applique aussi aux baux à long terme (baux de 18 ans ou plus) et aux baux cessibles. Dans tous les cas, le congé doit être exhaustif. La tendance des tribunaux est de protéger le preneur, considéré comme la partie faible du contrat. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que la Cour de cassation précise encore les mentions obligatoires du congé, par exemple en exigeant que le bailleur indique la distance exacte entre le domicile du preneur et le fonds loué.
Récapitulatif et prochaines étapes
Voici une checklist de ce qu'il faut faire si vous êtes bailleur et souhaitez refuser le renouvellement pour défaut d'habitation :
- Vérifiez le délai : vous devez notifier le congé au moins 18 mois avant la fin du bail.
- Rédigez le congé : mentionnez explicitement le motif « défaut d'habitation à proximité du fonds loué » (ou « manquement à l'obligation d'habiter à proximité »).
- Joignez des preuves : si possible, annexez des éléments établissant que le preneur n'habite pas à proximité (ex. : quittance de loyer de son logement principal à Orange).
- Notifiez le congé : par acte d'huissier ou lettre recommandée avec accusé de réception, pour avoir une preuve de réception.
- Si le preneur conteste, saisissez le tribunal paritaire des baux ruraux dans les 4 mois suivant la notification du congé.
Si vous êtes preneur et recevez un congé sans motif d'habitation, mais que le bailleur tente de l'invoquer plus tard, contestez immédiatement. Vous avez 4 mois pour agir. N'attendez pas.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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