Décision de référence : cc • N° 85-96.316 • 1986-06-25 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire à Vertou, et votre voisin, avec qui vous partagez un mur mitoyen, est accusé d'une infraction grave. L'affaire est renvoyée devant la cour d'assises. Mais voilà que l'un des co-accusés, un promoteur immobilier de Nantes, obtient la cassation de l'arrêt de renvoi. Que se passe-t-il pour vous ? La procédure recommence-t-elle à zéro ? Et surtout, quels éléments le jury va-t-il pouvoir examiner ?
La question est plus complexe qu'il n'y paraît. En droit pénal, l'arrêt de la chambre d'accusation qui renvoie des accusés devant la cour d'assises est un document clé : il énumère les charges retenues et les pièces de la procédure. Si cet arrêt est cassé pour l'un des accusés, mais pas pour les autres, la situation devient délicate. Le 25 juin 1986, la Cour de cassation a tranché : lors des débats, il faut lire intégralement l'arrêt initial ET l'arrêt de renvoi, même si ce dernier annule certaines pièces. Une décision qui protège les droits des accusés non pourvoyants, mais qui peut dérouter.
Pour les propriétaires, locataires ou professionnels de l'immobilier impliqués dans une procédure pénale (par exemple, pour une escroquerie locative ou une vente frauduleuse), cette décision rappelle que les règles de procédure sont strictes. Un simple vice de forme peut tout faire basculer. Alors, comment s'y retrouver ? Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire débute à Bordeaux, mais elle aurait pu se passer à Nantes ou à Vertou. Plusieurs personnes sont mises en examen pour des faits graves : trafic de stupéfiants, complicité, association de malfaiteurs. La chambre d'accusation de la cour d'appel de Bordeaux rend un arrêt de renvoi devant la cour d'assises de la Gironde. Parmi les accusés, un certain Y... décide de se pourvoir en cassation. Son pourvoi est admis, et l'arrêt de la chambre d'accusation est cassé. La Cour de cassation renvoie l'affaire devant une autre chambre d'accusation, celle de la cour d'appel de Poitiers (par un jeu de procédure, ce sera finalement la chambre d'accusation de Bordeaux, mais avec des juges différents).
Cette nouvelle chambre d'accusation rend un second arrêt de renvoi, qui annule certaines pièces de la procédure initiale (des écoutes téléphoniques, par exemple). Mais attention : les autres accusés, qui n'avaient pas formé de pourvoi, sont définitivement liés par le premier arrêt de renvoi. La question se pose alors : lors du procès devant la cour d'assises, faut-il lire le premier arrêt (celui qui n'a pas été cassé pour les autres) ou le second (celui qui annule des pièces) ?
La cour d'assises de Bordeaux, dans un premier temps, a choisi de ne lire que le second arrêt, estimant que le premier était devenu caduc. Mais la Cour de cassation censure cette pratique. Elle impose la lecture des deux arrêts, afin que la cour et le jury puissent prendre connaissance de l'intégralité de la procédure, y compris des pièces annulées — mais en sachant qu'elles ne peuvent plus être utilisées. Un casse-tête procédural qui illustre la complexité des renvois partiels.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur un principe fondamental : l'autorité de la chose jugée. L'article 567 du Code de procédure pénale (qui régit les pourvois en cassation) dispose que la décision de la chambre d'accusation devient définitive à l'égard des accusés qui n'ont pas exercé leur droit de recours. En l'espèce, les autres accusés n'avaient pas formé de pourvoi : le premier arrêt de renvoi était donc devenu définitif pour eux.
Mais alors, pourquoi lire le second arrêt ? Parce que la cassation partielle a créé une situation hybride. Pour l'accusé Y..., le premier arrêt est annulé et remplacé par le second. Pour les autres, le premier arrêt reste valable. La cour d'assises doit donc donner lecture du premier arrêt (car il constitue le titre de renvoi pour les accusés non pourvoyants) et du second arrêt (car il est le titre de renvoi pour Y... et qu'il annule des pièces).
La Cour précise que cette double lecture est obligatoire « alors même que l'arrêt de la chambre d'accusation de renvoi aurait prononcé l'annulation de pièces de la procédure dont il était fait état dans l'arrêt de la chambre d'accusation initialement saisie ». Autrement dit, même si le second arrêt annule des pièces, on doit quand même lire le premier arrêt qui mentionne ces pièces. Le jury est ainsi informé que ces pièces existent mais qu'elles ne peuvent pas être utilisées. Une solution pragmatique qui évite de vider le premier arrêt de son sens, tout en respectant la décision d'annulation.
Cette décision confirme une jurisprudence constante : la Cour de cassation veille à ce que les droits de la défense soient préservés, même en cas de cassation partielle. Elle rappelle que la procédure pénale ne tolère pas les raccourcis : chaque étape doit être strictement respectée, sous peine de nullité.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire à Nantes et que vous êtes impliqué dans une procédure pénale (par exemple, pour avoir loué un logement insalubre), cette décision a des conséquences pratiques. D'abord, elle souligne l'importance de ne pas négliger un pourvoi en cassation. Si vous êtes co-accusé, votre sort peut dépendre de celui qui se pourvoit. Mais si vous ne vous pourvoyez pas, vous serez lié par l'arrêt initial, même si celui-ci est cassé pour un autre.
Ensuite, pour les professionnels de l'immobilier (agents, promoteurs), cette décision rappelle que les nullités de procédure ne sont pas automatiquement étendues à tous les accusés. Si une pièce est annulée pour l'un, elle peut rester valable pour les autres. Il faut donc anticiper les stratégies de défense : ne pas compter sur la nullité obtenue par un co-accusé pour bénéficier d'un avantage.
Enfin, pour les locataires victimes d'une infraction (par exemple, une escroquerie au dépôt de garantie), cette décision montre que la procédure peut être longue et complexe. Si l'affaire est renvoyée en cour d'assises, le juge d'instruction n'est pas le seul à décider : la chambre d'accusation joue un rôle clé. Et si un seul accusé obtient une cassation, attendez-vous à des lectures d'arrêts multiples lors du procès. Rien de tel pour semer la confusion.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez systématiquement les délais de pourvoi : En matière pénale, le délai pour se pourvoir en cassation est de cinq jours francs après la notification de l'arrêt (article 568 du Code de procédure pénale). Ne laissez pas passer cette fenêtre si vous estimez que vos droits sont violés.
- Consultez un avocat dès la mise en examen : Les nullités de procédure doivent être soulevées avant tout débat au fond. Un avocat spécialisé en droit pénal immobilier pourra identifier les vices (écoutes illicites, perquisitions abusives) et les contester devant la chambre d'accusation.
- Ne misez pas sur la solidarité des co-accusés : Si vous êtes plusieurs dans le même dossier, chaque accusé a ses intérêts propres. Un pourvoi formé par l'un ne profite pas automatiquement aux autres. Soyez proactif.
- Documentez toutes les étapes de la procédure : Conservez copies des arrêts, notifications et correspondances. En cas de doute sur la lecture des arrêts en cour d'assises, votre avocat pourra demander des explications et, le cas échéant, former un pourvoi.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui garantissent le respect des droits de la défense en cas de cassation partielle. On peut citer l'arrêt de la Chambre criminelle du 12 janvier 1970 (Bull. crim. n° 21), qui avait déjà posé le principe de l'autorité de la chose jugée à l'égard des accusés non pourvoyants. Plus récemment, la Cour de cassation a rappelé (Crim., 8 mars 2017, n° 16-85.742) que la cassation d'un arrêt de renvoi ne peut pas porter atteinte aux droits acquis par les autres accusés.
La tendance est donc à la protection des droits individuels, même au prix d'une complexité procédurale. Pour les justiciables, cela signifie qu'il faut être extrêmement vigilant sur les actes de procédure. Un simple oubli de lecture d'un arrêt peut entraîner une nullité du procès. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que la Cour de cassation continue de préciser les modalités de cette double lecture, notamment en cas d'annulation de pièces essentielles.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Que se passe-t-il si je suis accusé avec d'autres personnes et que l'un d'eux obtient la cassation de l'arrêt de renvoi ? Votre arrêt de renvoi reste valable si vous n'avez pas formé de pourvoi. Lors du procès, la cour devra lire les deux arrêts : le vôtre et celui de votre co-accusé.
- Puis-je bénéficier de la nullité des pièces obtenue par un co-accusé ? Non, en principe. La nullité n'est prononcée que dans l'intérêt de celui qui l'a soulevée. Les autres accusés restent liés par les pièces non annulées.
- Quels délais pour former un pourvoi en cassation ? Cinq jours francs à compter de la notification de l'arrêt de la chambre d'accusation. Passé ce délai, la décision devient définitive.
- Cette décision s'applique-t-elle en matière correctionnelle ? La question ne se pose pas de la même manière, car les cours d'assises sont seules compétentes pour les crimes. Mais le principe de l'autorité de la chose jugée vaut pour toutes les juridictions.
- Que faire si la cour d'assises refuse de lire l'un des arrêts ? C'est un motif de nullité. Votre avocat doit soulever l'incident avant l'ouverture des débats, et le cas échéant, former un pourvoi.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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