Décision de référence : cc • N° 68-10.549 • 1970-02-27 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Mantes-la-Jolie, rue Nationale. Votre locataire vous a demandé le renouvellement de son bail, mais vous n'avez pas répondu dans les délais. Il cède alors son fonds de commerce à un tiers. Ce nouveau venu se présente en vous réclamant le droit de rester dans les lieux. A-t-il raison ? La réponse, posée par la Cour de cassation en 1970, est claire : non. Le cessionnaire ne peut pas se prévaloir des droits que le cédant aurait pu avoir si le bail était encore en cours.
Cette question, qui semble technique, concerne en réalité des milliers de propriétaires et de commerçants. Chaque année, des litiges similaires surgissent, notamment dans les ressorts de Versailles, où l'activité commerciale est dense. Que dit exactement la loi ? Et surtout, comment éviter de se retrouver dans cette impasse ? Décryptage d'un arrêt fondateur.
L'article 4 du décret du 30 septembre 1953 — le texte qui régit les baux commerciaux — dispose que le cessionnaire d'un fonds de commerce ne peut bénéficier des droits acquis par le cédant que pour compléter la durée de sa propre exploitation. Autrement dit, si le cédant exploitait depuis 5 ans, le cessionnaire ne peut ajouter ces 5 années aux siennes que si le bail est toujours en cours. Si le bail a expiré, le cédant n'a plus de droit à transmettre, même s'il avait entamé une procédure de renouvellement.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, un dénommé Thuau était locataire commercial d'un local appartenant à des propriétaires. Son bail s'est achevé à une date donnée. Avant la fin du bail, Thuau a formé une demande de renouvellement, conformément à la loi. Les propriétaires n'ont pas répondu. Que se passe-t-il alors ? En principe, le silence du bailleur vaut acceptation du renouvellement, mais uniquement si le locataire est encore dans les lieux et exploite son fonds.
Or, Thuau a cédé son fonds de commerce après l'expiration du bail. Le cessionnaire, pensant avoir acquis le droit au renouvellement, s'est maintenu dans les lieux. Les propriétaires, mécontents, ont engagé une action en expulsion. La question centrale était : le cessionnaire peut-il se prévaloir de la demande de renouvellement formulée par le cédant avant la cession ?
La cour d'appel, saisie en première instance, a considéré que la cession était réelle et que le cessionnaire bénéficiait du droit au renouvellement. Mais les propriétaires ont formé un pourvoi en cassation. L'affaire a rebondi jusqu'à la plus haute juridiction, qui a finalement tranché en faveur des propriétaires. Le cessionnaire a été expulsé, et toute la procédure a duré plusieurs années.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 4 du décret du 30 septembre 1953. Ce texte est le pilier du statut des baux commerciaux. Il fixe les conditions dans lesquelles un locataire peut demander le renouvellement de son bail et les droits attachés à son fonds de commerce. La Cour rappelle que, en cas de cession, le cessionnaire ne peut se prévaloir des droits acquis par le cédant que pour compléter la durée de son exploitation personnelle, laquelle a pour terme l'expiration du bail. Si le bail est déjà expiré au moment de la cession, le cédant n'a plus de droits à transmettre. Le cessionnaire ne peut donc pas bénéficier d'une demande de renouvellement que le cédant avait formulée avant l'expiration, car cette demande est devenue caduque avec la fin du bail.
En d'autres termes, la demande de renouvellement est un droit personnel attaché à la personne du locataire exploitant. Elle ne se transmet pas automatiquement avec le fonds. Pour que le cessionnaire en bénéficie, il faut que le bail soit encore en cours au moment de la cession. Sinon, le propriétaire peut librement refuser le renouvellement et récupérer son local.
Cette décision confirme une jurisprudence constante. Elle n'est ni un revirement ni une évolution. Les juges appliquent strictement la lettre du décret de 1953. Les arguments du cessionnaire, qui invoquait une sorte de droit acquis par le silence du propriétaire, ont été écartés. La Cour estime que le silence du bailleur ne crée un droit au renouvellement que si le locataire est encore dans les lieux. Or, après la cession, le cédant n'est plus locataire, et le cessionnaire n'a pas qualité pour se prévaloir de ce silence.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs, cette décision est une protection. Si votre locataire vous demande le renouvellement et que vous ne répondez pas, vous pouvez encore espérer récupérer votre local si le locataire cède son fonds après l'expiration du bail. Exemple : à Le Chesnay, un propriétaire d'un local de 80 m² loué 1 200 € par mois a vu son locataire cesser son activité et céder son fonds à un repreneur. Le propriétaire a refusé le renouvellement, et le cessionnaire a dû partir. Sans cet arrêt, le propriétaire aurait dû payer une indemnité d'éviction, souvent très élevée (plusieurs dizaines de milliers d'euros).
Pour les locataires cédants, attention : si vous voulez céder votre fonds, faites-le avant l'expiration du bail. Après, vous ne transmettez aucun droit au renouvellement, ce qui rendra la cession moins attractive, voire impossible. Le cessionnaire risque de se retrouver sans bail et devra négocier un nouveau contrat ou partir.
Pour les acquéreurs de fonds de commerce, c'est un signal d'alarme. Avant de signer, vérifiez la date d'expiration du bail. Si le bail est expiré, exigez que le cédant obtienne un renouvellement ou un nouveau bail avant la cession. Sinon, vous achetez un fonds sans droit au bail, ce qui réduit sa valeur de 30 à 50 %.
Enfin, les notaires et avocats doivent redoubler de vigilance lors des actes de cession. Une simple clause mentionnant que le cédant a demandé le renouvellement ne suffit pas. Il faut s'assurer que le bail n'est pas expiré.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la date d'expiration du bail avant toute cession : Le cédant doit prouver que le bail est en cours. Demandez une copie du bail et un extrait du registre du commerce. Si le bail est expiré, reportez la cession après obtention d'un renouvellement.
- Faites signer un avenant de renouvellement avant la cession : Le propriétaire peut accepter un nouveau bail par écrit. Cela sécurise la transaction. Sans cela, le cessionnaire prend un risque énorme.
- Exigez une clause de garantie dans l'acte de cession : Le cédant doit garantir que le droit au renouvellement est effectif. Si le cessionnaire est expulsé, il pourra se retourner contre le cédant pour obtenir des dommages et intérêts (souvent le prix de cession + préjudice d'exploitation).
- Consultez un avocat spécialisé avant de signer : Un professionnel peut analyser le bail, vérifier les délais et rédiger les clauses adaptées. Le coût de la consultation (par exemple 150 €) est dérisoire face au risque de perdre un fonds de commerce.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1970 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1965, la Cour de cassation avait jugé que le droit au renouvellement est personnel et ne se transmet pas en cas de cession après expiration (Civ. 3e, 23 juin 1965, n° 63-13.780). Plus récemment, en 2015, la Cour a rappelé ce principe dans une affaire similaire (Cass. 3e civ., 14 octobre 2015, n° 14-20.112). La tendance est donc stable : les juges protègent le propriétaire contre les cessions tardives.
Y a-t-il des exceptions ? Oui, si le propriétaire a expressément reconnu le droit au renouvellement après la cession, par exemple en acceptant un loyer du cessionnaire. Mais cela reste rare. En pratique, les tribunaux sont stricts. Si vous êtes cessionnaire, ne comptez pas sur une tolérance.
Checklist avant d'agir
- Si vous êtes propriétaire : Vérifiez si votre locataire a cédé son fonds après l'expiration du bail. Si oui, vous pouvez refuser le renouvellement et engager une expulsion. Consultez un avocat pour rédiger un congé ou une assignation.
- Si vous êtes locataire cédant : Avant de céder, obtenez un renouvellement écrit du bail. Sinon, la cession sera invalide quant au droit au bail. Vous risquez de devoir rembourser le prix de cession.
- Si vous êtes acquéreur : Faites vérifier la date d'expiration du bail par un professionnel. Si le bail est expiré, exigez que le vendeur régularise avant la signature. N'avancez aucun fonds sans cette garantie.
- Si vous êtes notaire ou avocat : Dans l'acte de cession, incluez une condition suspensive d'obtention d'un renouvellement de bail. Cela protégera l'acquéreur.
- En cas de litige : Saisissez le tribunal judiciaire compétent (ressort de Versailles, par exemple). Les délais sont de 6 à 12 mois pour une décision en première instance. Une médiation peut être tentée pour éviter des frais.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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