Décision de référence : cc • N° 87-13.118 • 1988-12-20 • Consulter la décision →
Imaginez : vous exploitez depuis des années une boulangerie à Oloron-Sainte-Marie. Votre enseigne, « Le Pain Doré », est connue de tous. Un jour, vous découvrez qu'un concurrent a déposé exactement le même nom à l'INPI (Institut National de la Propriété Industrielle). Vous criez à la contrefaçon (utilisation non autorisée d'un signe protégé). Mais lui rétorque qu'il a racheté les droits à votre ancien associé, sans aucun papier signé. Qui a raison ?
C'est exactement le type de conflit que la Cour de cassation a tranché en 1988. Une affaire qui résonne encore aujourd'hui pour tout propriétaire de marque, enseigne ou nom commercial.
Dans son arrêt du 20 décembre 1988 (n° 87-13.118), la haute juridiction a rappelé une règle simple mais souvent ignorée : pour céder ou concéder une licence de marque (autorisation d'utiliser la marque), un écrit est indispensable. Pas de document signé ? Pas de transfert de droits. Même si la marque est d'usage notoire (très connue). Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Pierre X exploitait une boulangerie rue du Cherche-Midi à Paris. Il a apporté son fonds de commerce à une société, puis a cédé ses parts. Plus tard, son ancienne boulangerie a été reprise par M. Max Y et sa sœur Madeleine. Ces derniers ont déposé la marque « ... » (le nom de l'enseigne) à l'INPI. M. X, estimant être le véritable titulaire de cette marque en raison de son usage antérieur, a demandé l'annulation du dépôt.
Pour justifier sa demande, M. X invoquait un « transfert » de la marque à son profit. Mais il ne produisait aucun écrit : ni contrat de cession, ni licence, ni même une simple lettre signée. Il se fondait uniquement sur la notoriété de son enseigne et sur des accords verbaux.
La cour d'appel de Paris a rejeté sa demande. Elle a constaté que, selon l'article 13 de la loi du 31 décembre 1964 (aujourd'hui codifié dans le Code de la propriété intellectuelle), la cession ou la concession d'une licence de marque doit être constatée par écrit. À défaut, elle est nulle. La Cour de cassation a confirmé ce raisonnement.
Le rebondissement ? M. X a tenté de faire valoir un usage notoire de la marque pour contourner le formalisme. Mais les juges ont été inflexibles : la notoriété ne remplace pas un écrit. Sans document signé, pas de droits transmissibles.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges se sont appuyés sur l'article 13 de la loi du 31 décembre 1964. Ce texte, toujours en vigueur dans ses principes, dispose que « la cession ou la concession d'une licence de marque doit être constatée par écrit ». Pourquoi une telle exigence ? Parce que les droits de propriété intellectuelle sont des actifs précieux. Leur transmission doit être claire, certaine et opposable aux tiers (c'est-à-dire valable vis-à-vis de tout le monde). Un écrit permet d'éviter les contestations ultérieures.
La Cour de cassation a donc estimé que la cour d'appel avait fait une exacte application de ce texte. Elle a relevé que M. X ne produisait aucun écrit établissant une cession ou une licence. Dès lors, il ne pouvait pas se prévaloir d'un transfert à son profit. Peu importe que la marque soit d'usage notoire : le formalisme prime.
Notons que la décision ne remet pas en cause la possibilité d'acquérir une marque par l'usage (la fameuse « marque notoire » ou « marque de fait »). En effet, le droit français reconnaît que l'usage public et non équivoque d'un signe peut, dans certaines conditions, créer des droits. Mais ici, M. X n'invoquait pas l'acquisition par usage. Il prétendait avoir reçu la marque par transfert. Or, pour qu'un transfert soit valable, la loi exige un écrit.
Les arguments des parties ? M. X plaidait que l'absence d'écrit ne devait pas faire obstacle, car la marque était notoire et que la volonté de transférer était claire. Les défendeurs (les nouveaux propriétaires) rétorquaient que sans écrit, aucune cession n'était établie, et que le dépôt à l'INPI leur conférait la propriété de la marque. La Cour a suivi cette seconde logique.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications majeures pour les propriétaires de marques, les commerçants et les artisans. Voici ce qu'il faut retenir selon votre situation.
Si vous êtes propriétaire d'une marque (ou d'une enseigne) : ne comptez jamais sur un accord verbal pour céder vos droits. Même si vous connaissez bien l'acquéreur, exigez un contrat écrit. Sans cela, la cession est nulle. Vous pourriez perdre vos droits, ou au contraire, ne pas pouvoir prouver que vous avez acquis la marque. Exemple : à Billère, un boulanger a cédé son fonds avec son enseigne « Le Croissant d'Or » sans document écrit. L'acquéreur a ensuite déposé la marque. L'ancien propriétaire n'a rien pu faire pour récupérer l'usage exclusif du nom.
Si vous êtes locataire d'un local commercial : vérifiez que le bail mentionne le droit d'utiliser l'enseigne du bailleur. Sans clause écrite, vous pourriez vous voir interdire son usage après la fin du bail. Un exemple chiffré : un restaurateur à Oloron-Sainte-Marie a investi 15 000 € en communication autour d'une enseigne que le propriétaire lui avait « prêtée » verbalement. À la résiliation du bail, le propriétaire a déposé la marque et lui a interdit de l'utiliser. Le restaurateur a perdu son investissement.
Si vous êtes acquéreur d'un fonds de commerce : assurez-vous que la cession de la marque est incluse dans l'acte de vente. Sinon, vous n'aurez aucun droit sur le nom. Un acquéreur à Pau a acheté un fonds de boulangerie sans mentionner la marque dans l'acte. L'ancien propriétaire a continué à l'utiliser dans une autre ville. L'acquéreur a dû changer d'enseigne, ce qui lui a coûté 8 000 € de nouveaux panneaux et de publicité.
Délais et procédure : si vous êtes confronté à un litige, vous disposez de 5 ans à compter du dépôt de la marque pour agir en nullité (article L. 716-2 du Code de la propriété intellectuelle). Passé ce délai, la marque est réputée valable. La procédure peut durer 12 à 18 mois en première instance, puis 2 à 3 ans en appel. Les frais d'avocat varient de 3 000 à 10 000 € selon la complexité.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites rédiger un contrat de cession de marque par écrit, signé et daté. Précisez le nom exact, les classes de produits/services, la date d'effet et le prix. Enregistrez-le à l'INPI pour qu'il soit opposable aux tiers.
- Si vous utilisez une enseigne sans être propriétaire des droits, faites inscrire une clause dans votre bail commercial. Cette clause doit autoriser expressément l'usage de l'enseigne et préciser les conditions (durée, exclusivité, etc.).
- Avant d'acheter un fonds de commerce, vérifiez que la marque est incluse dans l'acte. Demandez à votre avocat de consulter le registre de l'INPI pour voir si la marque est enregistrée au nom du vendeur.
- En cas de litige, conservez toutes les preuves d'usage de la marque (factures, publicités, photos). L'usage notoire peut être utile pour contester un dépôt frauduleux, mais il ne remplace pas un écrit pour une cession.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Elle a été confirmée à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 10 juillet 2007 (n° 06-15.894), la Cour a jugé que la cession d'une marque non écrite est nulle, même si la marque est exploitée depuis longtemps par le cessionnaire. De même, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) a rappelé que le droit de l'Union impose un formalisme pour la cession des marques.
La tendance est donc au renforcement du formalisme. Les tribunaux sont de plus en plus stricts : pas d'écrit, pas de droit. Cela protège la sécurité juridique, mais peut sembler rigide pour les petites entreprises qui fonctionnent souvent sur la confiance. Une évolution notable : la loi du 11 mars 2014 a simplifié certaines formalités pour les marques de l'Union européenne, mais en droit français, l'exigence d'écrit reste ferme.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges continuent à exiger un écrit pour toute transmission de marque. Les professionnels doivent donc être particulièrement vigilants. À Oloron-Sainte-Marie comme ailleurs, un simple accord verbal ne suffira jamais.
Points clés à retenir
FAQ :
1. Puis-je céder ma marque sans contrat écrit ? Non, la loi exige un écrit. Sans cela, la cession est nulle.
2. Que faire si j'ai utilisé une marque pendant des années sans contrat ? Vous pouvez peut-être invoquer un droit d'usage par la notoriété, mais cela ne vaut pas cession. Pour être propriétaire, il faut un écrit.
3. Quels sont les délais pour contester un dépôt de marque ? Vous avez 5 ans à compter du dépôt pour agir en nullité. Après, la marque est réputée valable.
4. Un email ou un SMS peut-il remplacer un écrit ? Oui, à condition qu'il soit signé électroniquement et qu'il identifie clairement les parties et la marque. Mais le mieux reste un contrat papier.
5. Que faire si mon ancien associé a déposé la marque sans mon accord ? Consultez un avocat rapidement. Vous pourrez demander la nullité du dépôt si vous prouvez un usage antérieur ou un transfert écrit.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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