Décision de référence : cc • N° 23-10.119 • 2025-05-21 • Consulter la décision →
Imaginez : vous rachetez les parts d'une société civile immobilière (SCI) à un voisin de Villeneuve-d'Ascq. L'acte est signé, le prix payé. Mais à son décès, ses héritiers reviennent sur la vente, arguant qu'elle n'a pas été publiée. Vous risquez de perdre vos parts. Cette situation, des centaines de propriétaires la vivent chaque année.
La question centrale : un héritier peut-il se prévaloir du défaut de publication d'une cession de parts pour la rendre inopposable ? En d'autres termes, la formalité de publication (qui vise à informer les tiers) protège-t-elle aussi les héritiers du vendeur ?
La Cour de cassation, dans un arrêt du 21 mai 2025 (n° 23-10.119), répond par la négative : les héritiers ne sont pas des tiers au sens de l'obligation de publication. Ils ne peuvent donc pas contester une cession régulière au motif qu'elle n'a pas été publiée. Une décision qui sécurise les acquéreurs et clarifie un point souvent litigieux.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. [H] [R], propriétaire de 33 parts dans la SCI Vertour, les cède à son fils [T] [R] en 2015. L'acte est signé, mais n'est pas publié au registre du commerce et des sociétés (RCS). Quelques années plus tard, [H] décède. Ses autres héritiers – les frères et sœurs de [T] – découvrent la cession et contestent : selon eux, faute de publication, la cession leur est inopposable. Ils demandent donc la réintégration des parts dans la succession.
Le tribunal de grande instance de Lille, puis la cour d'appel de Douai, leur donnent raison : ils estiment que les héritiers, en tant que tiers, peuvent se prévaloir du défaut de publication. [T] [R] se pourvoit en cassation. L'affaire est jugée le 21 mai 2025.
Le litige illustre un conflit familial classique dans les SCI, très répandues dans le Nord pour gérer un patrimoine immobilier. À Loos, comme à Villeneuve-d'Ascq, ces sociétés permettent de transmettre des biens sans les diviser. Mais la formalité de publication est souvent négligée, créant des contentieux.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle se fonde sur trois textes : les articles 724, alinéa 1er, 1122 et 1865 du Code civil. L'article 724 dispose que les héritiers sont saisis de plein droit des biens du défunt : ils continuent la personne du défunt. L'article 1122 (dans sa version antérieure à l'ordonnance de 2016) précise que ce qui est stipulé pour le défunt l'est aussi pour ses héritiers, sauf clause contraire. L'article 1865 (ancien) impose la publicité des cessions de parts sociales.
Le raisonnement est le suivant : les héritiers ne sont pas des tiers par rapport au défunt. Ils lui succèdent à titre universel. Or, la publication des cessions de parts a pour objet d'informer les tiers (créanciers, autres associés, etc.) de la modification de l'actionnariat. Les héritiers, venant aux droits du cédant, ne peuvent pas se prévaloir de cette formalité pour contester un acte que leur auteur avait valablement conclu.
C'est une confirmation de jurisprudence : déjà en 2016 (Civ. 3e, 13 octobre 2016, n° 15-20.123), la Cour avait jugé que les héritiers ne sont pas des tiers. Mais ici, elle le réaffirme avec force, en visant explicitement les trois textes. La solution est logique : permettre aux héritiers de contester une cession en invoquant un défaut de publication reviendrait à vider la cession de son effet, ce qui irait à l'encontre de la volonté du défunt.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour l'acquéreur de parts (cessionnaire) : vous êtes protégé. Même si la cession n'a pas été publiée, les héritiers du vendeur ne peuvent pas la remettre en cause. Attention toutefois : la publication reste utile pour opposer la cession à d'autres tiers (créanciers, banques). Exemple : à Loos, M. Martin achète les parts de la SCI familiale à son père. Pas de publication. Au décès du père, ses autres enfants veulent récupérer les parts. Grâce à cet arrêt, la cession tient. Économie : 50 000 € de parts sauvées.
Pour le vendeur et ses héritiers : si vous héritez, vous ne pouvez pas contester une cession faite par votre auteur au seul motif qu'elle n'est pas publiée. En revanche, si la cession est frauduleuse (par exemple, vente à vil prix), vous pouvez agir sur un autre fondement (action en nullité pour dol ou lésion).
Pour le notaire ou l'avocat : rappelez à vos clients que la publication est une formalité de sécurité, mais que son absence ne rend pas la cession nulle entre les parties. Toutefois, pour éviter tout contentieux, mieux vaut la réaliser.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Publier systématiquement la cession : au RCS, dans le mois suivant la signature. Coût : environ 50 €. Cela évite toute contestation par les tiers (créanciers, autres associés).
- Rédiger un acte écrit détaillé : date, prix, identité des parties, nombre de parts. L'écrit est obligatoire (article 1865 ancien). Un acte sous seing privé suffit, mais un acte notarié apporte une force probante renforcée.
- Informer les autres associés : dans une SCI, la cession doit être notifiée à la société et aux autres associés. Une omission peut être contestée par eux, même si la publication est faite.
- Conserver tous les justificatifs de paiement : virement, chèque, reçu. En cas de litige, la preuve du paiement du prix est essentielle pour démontrer la réalité de la cession.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante. La Cour de cassation a déjà jugé (Civ. 3e, 13 octobre 2016, n° 15-20.123) que les héritiers ne sont pas des tiers pour contester une cession de parts. Elle avait également précisé (Com., 10 juillet 2018, n° 17-17.456) que la publication n'est pas une condition de validité de la cession entre les parties, mais une condition d'opposabilité aux tiers.
La tendance est donc claire : la Cour protège la sécurité juridique des cessions réalisées de bonne foi, même en l'absence de formalités. À l'inverse, les héritiers doivent agir sur d'autres fondements (dol, erreur, lésion) s'ils estiment que la cession est frauduleuse. À l'avenir, il est probable que la Cour précise encore les conditions de l'opposabilité aux autres associés, mais sur ce point, la solution est acquise.
Questions fréquentes
- Un héritier peut-il contester une cession de parts non publiée ? Non, selon cet arrêt, l'héritier n'est pas un tiers et ne peut pas se prévaloir du défaut de publication.
- La cession est-elle valable sans publication ? Oui, entre les parties. La publication n'est nécessaire que pour l'opposer aux tiers (créanciers, autres associés).
- Que faire si je suis héritier et que je découvre une cession suspecte ? Vous pouvez agir en nullité pour vice du consentement (dol, erreur) ou en rescision pour lésion, mais pas sur le défaut de publication.
- Quel est le délai pour publier une cession de parts ? Idéalement, dans le mois suivant la signature. Passé ce délai, vous pouvez encore publier, mais des intérêts de retard peuvent s'appliquer.
- Puis-je vendre mes parts sans notaire ? Oui, un acte sous seing privé suffit. Mais un notaire vous conseillera et assurera la publication.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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