Décision de référence : cc • N° 90-17.319 • 1992-07-08 • Consulter la décision →
Vous avez signé une promesse de vente pour un appartement à Annecy, mais l'acheteur se rétracte au dernier moment. Vous voulez l'assigner en justice pour obtenir des dommages et intérêts. Où déposez-vous votre requête ? Au tribunal de votre domicile, de celui de l'acheteur, ou du lieu de l'immeuble ? La question paraît anodine, mais elle peut déterminer l'issue de votre procédure — et son coût.
Cette question, pourtant cruciale, est tranchée par un arrêt de la Cour de cassation du 8 juillet 1992 (n° 90-17.319). L'affaire concerne un propriétaire ayant promis de vendre un immeuble à Strasbourg. Les bénéficiaires, domiciliés en région parisienne, refusent de signer l'acte authentique. Le promettant les assigne devant le tribunal de Strasbourg, lieu de l'immeuble. Les bénéficiaires soulèvent l'incompétence : ils veulent être jugés à Paris, leur domicile. La cour d'appel leur donne raison, estimant que le lieu d'exécution du contrat (Strasbourg) était compétent. Mais la Cour de cassation censure ce raisonnement : en l'absence de livraison effective ou de prestation de service, le seul lieu de situation de l'immeuble ne suffit pas à fonder la compétence.
Pourquoi cette décision est-elle toujours d'actualité ? Parce qu'elle rappelle une règle simple mais souvent méconnue : en matière contractuelle, le demandeur peut choisir entre le tribunal du domicile du défendeur et celui du lieu de livraison ou d'exécution de la prestation. Mais si le contrat n'a pas été exécuté, ce second critère tombe. Un immeuble qui n'a pas été vendu n'est pas "livré". Alors, que faire si vous êtes dans cette situation ? Suivez le guide.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Dupont (nom d'emprunt), propriétaire à Saint-Julien-en-Genevois, avait conclu une promesse de vente portant sur un immeuble situé à Strasbourg. Les bénéficiaires, un couple domicilié à Paris, s'étaient engagés à acheter. Mais le jour de la signature de l'acte authentique, ils se sont rétractés, invoquant un changement de situation professionnelle. M. Dupont, furieux, a perdu plusieurs mois de négociations et a dû remettre le bien en vente. Il a donc assigné les bénéficiaires devant le tribunal de grande instance de Strasbourg, estimant que le litige devait être jugé là où se trouvait l'immeuble.
Les bénéficiaires ont immédiatement soulevé une exception d'incompétence (c'est-à-dire un moyen de défense visant à contester la compétence du tribunal). Leur argument : selon l'article 46 du nouveau Code de procédure civile (aujourd'hui article 42 du Code de procédure civile), le demandeur peut saisir, en matière contractuelle, soit le tribunal du domicile du défendeur (Paris), soit celui du lieu de livraison effective de la chose ou d'exécution de la prestation de service. Or, selon eux, la promesse de vente n'avait pas été suivie d'une livraison ni d'une prestation de service : le seul fait que l'immeuble soit à Strasbourg ne suffisait pas à rendre ce tribunal compétent.
La cour d'appel de Paris, saisie du litige, a rejeté l'exception d'incompétence. Elle a considéré que l'action en paiement pour refus de signer l'acte authentique était une action contractuelle, et que le lieu d'exécution du contrat était Strasbourg (lieu de l'immeuble). Les bénéficiaires se sont pourvus en cassation. La Haute juridiction a donné raison aux bénéficiaires : la cour d'appel a violé l'article 46, paragraphe 2, du nouveau Code de procédure civile, car il n'y avait eu ni livraison effective d'une chose, ni exécution d'une prestation de service. Le seul rattachement à l'immeuble était insuffisant. L'affaire a été renvoyée devant la cour d'appel de Versailles.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cet arrêt, il faut revenir au texte de l'article 46 du nouveau Code de procédure civile (NCPC), dans sa version alors en vigueur. Cet article prévoit que le demandeur peut saisir, à son choix, outre la juridiction du lieu où demeure le défendeur :
- en matière contractuelle, la juridiction du lieu de la livraison effective de la chose ou du lieu de l'exécution de la prestation de service ;
- en matière délictuelle, la juridiction du lieu du fait dommageable ou celle dans le ressort de laquelle le dommage a été subi ;
- en matière mixte, la juridiction du lieu de situation de l'immeuble.
L'enjeu était de qualifier la nature de l'action. L'action en paiement pour refus de signer un acte authentique est-elle contractuelle ? Oui, puisqu'elle découle d'une promesse de vente, qui est un contrat. Mais le contrat n'ayant pas été exécuté (aucune livraison, aucune prestation), le critère alternatif (lieu de livraison ou d'exécution) ne pouvait pas jouer. La cour d'appel avait commis une erreur en considérant que le lieu d'exécution était Strasbourg, alors qu'aucune exécution n'avait eu lieu. La Cour de cassation a rappelé que la simple localisation de l'immeuble ne suffit pas à caractériser une livraison ou une prestation. En d'autres termes, le demandeur ne peut pas "inventer" un lieu d'exécution fictif pour contourner la règle de compétence de droit commun (le domicile du défendeur).
Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante : la Cour de cassation est très attachée à la protection du défendeur, qui ne doit pas être attrait devant une juridiction éloignée sans raison valable. Ici, les bénéficiaires étaient domiciliés à Paris : ils auraient dû être assignés devant le tribunal de Paris, sauf si le demandeur pouvait démontrer une livraison effective ou une prestation de service à Strasbourg. Or, le refus de signer l'acte authentique avait précisément empêché toute livraison. La Cour de cassation a donc logiquement cassé l'arrêt.
Notons que la solution serait différente si le contrat avait été partiellement exécuté : par exemple, si l'acheteur avait pris possession des lieux ou versé un acompte. Dans ce cas, on pourrait considérer qu'il y a eu livraison effective ou commencement d'exécution. Mais en l'espèce, rien de tel.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires vendeurs : si vous signez une promesse de vente et que l'acheteur ne se présente pas chez le notaire, vous ne pouvez pas l'assigner devant le tribunal du lieu de l'immeuble si celui-ci est différent de son domicile. Vous devez l'assigner devant son tribunal (celui de son domicile) ou, si vous parvenez à démontrer une exécution partielle, devant le tribunal du lieu de cette exécution. Par exemple, si l'acheteur avait déjà emménagé ou payé une partie du prix, vous pourriez tenter le tribunal du lieu de l'immeuble. Mais sans cela, direction le tribunal du domicile de l'acheteur.
Pour les acheteurs : cet arrêt vous protège. Si vous êtes poursuivi pour refus de signer un acte authentique, vous pouvez contester la compétence du tribunal du lieu de l'immeuble si vous n'y avez jamais mis les pieds et si aucune prestation n'y a été exécutée. Vous serez jugé devant votre tribunal de domicile, ce qui vous évite des frais de déplacement et une potentielle partialité.
Exemple chiffré : imaginons un bien à Annemasse, d'une valeur de 300 000 €. Le vendeur, domicilié à Lyon, assigne l'acheteur, domicilié à Marseille, devant le tribunal d'Annemasse. L'acheteur soulève l'incompétence : il n'y a eu ni livraison ni prestation. Le tribunal d'Annemasse se déclare incompétent. Le vendeur doit alors réassigner à Marseille, ce qui lui coûte du temps et des honoraires supplémentaires. Pour éviter cela, le vendeur aurait dû assigner directement à Marseille. Moralité : avant d'agir, vérifiez le domicile de l'autre partie et l'existence d'une exécution.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la compétence avant d'assigner. Consultez un avocat pour déterminer le tribunal compétent. Une erreur de compétence peut entraîner un rejet de votre demande et des frais supplémentaires. À Saint-Julien-en-Genevois, de nombreux propriétaires croient à tort que le tribunal du lieu de l'immeuble est toujours compétent.
- Incluez une clause attributive de compétence dans la promesse de vente. Vous pouvez convenir, par écrit, que tout litige sera porté devant un tribunal déterminé (par exemple, celui du lieu de l'immeuble). Cette clause doit être très claire et acceptée par les deux parties.
- Conservez toutes les preuves d'exécution partielle. Si l'acheteur a versé un dépôt de garantie, pris possession des lieux ou commencé des travaux, ces éléments peuvent justifier la compétence du tribunal du lieu de l'immeuble. Rassemblez les justificatifs dès le début.
- En cas de doute, optez pour le tribunal du domicile du défendeur. C'est la solution la plus sûre. Certes, cela peut vous obliger à plaider loin de chez vous, mais vous éviterez une exception d'incompétence qui retarderait la procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 1992 s'inscrit dans une lignée de décisions strictes sur l'interprétation de l'article 46. Par exemple, dans un arrêt du 15 février 2001 (n° 99-10.001), la Cour de cassation a jugé que le lieu de livraison d'un bien immobilier s'entend du lieu où le bien a été remis matériellement à l'acquéreur, et non du lieu de sa situation. De même, pour une prestation de service, le lieu d'exécution est celui où le service a été effectivement rendu, et non le lieu de conclusion du contrat.
Plus récemment, la Cour de cassation a eu l'occasion de préciser que la clause attributive de compétence doit être stipulée de manière très apparente et acceptée par les deux parties (Civ. 1re, 12 juillet 2012, n° 11-18.538). Si elle est noyée dans des conditions générales, elle peut être réputée non écrite.
La tendance est donc à la protection du défendeur : le tribunal compétent doit être celui qui présente un lien réel avec le litige. Le simple fait qu'un immeuble soit situé dans un ressort ne suffit pas si aucune prestation n'y a été exécutée. Pour les professionnels de l'immobilier, cela implique de rédiger des clauses de compétence précises et de conseiller leurs clients sur le tribunal à saisir.
Checklist avant d'agir
- Identifiez le domicile du défendeur. C'est le critère principal. En cas de doute, demandez un extrait K-bis (pour une société) ou une attestation d'hébergement.
- Vérifiez s'il y a eu livraison effective de la chose ou exécution d'une prestation de service. Exemples : remise des clés, emménagement, paiement d'un acompte, réalisation de diagnostics. Si oui, notez le lieu précis de cette exécution.
- Consultez la promesse de vente ou le contrat. Existe-t-il une clause attributive de compétence ? Si oui, est-elle claire et apparente ?
- Choisissez le tribunal compétent. En l'absence de clause, vous avez le choix entre le tribunal du domicile du défendeur et celui du lieu d'exécution. En cas de doute, privilégiez le premier.
- Assignez dans les délais. En matière de vente immobilière, le délai de prescription est de 5 ans (article 2224 du Code civil). Ne tardez pas.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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