Décision de référence : cc • N° 68-14.257 • 1971-02-18 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un terrain à Villefranche-sur-Mer, avec vue imprenable sur la Méditerranée. Vous signez une promesse de vente avec un acquéreur, sous condition qu'il obtienne un certificat d'urbanisme (document officiel indiquant si le terrain est constructible et quelles constructions sont autorisées) permettant de bâtir. L'acquéreur obtient ce certificat, mais vous, en tant que vendeur, refusez de signer l'acte authentique (l'acte définitif chez le notaire). Peut-on vous y contraindre ? La question divise les tribunaux depuis des décennies.
Dans une décision du 18 février 1971, la Cour de cassation a tranché : si l'acquéreur a obtenu le certificat d'urbanisme, mais que c'est le vendeur qui fait obstacle à la signature de l'acte, la condition suspensive (celle qui suspend la vente jusqu'à l'obtention du certificat) est réputée accomplie. undefined, le vendeur ne peut pas se retirer en invoquant que la condition n'est pas réalisée de son propre fait. Une solution de bon sens, mais qui mérite d'être décortiquée.
Ce que vous devez retenir : une condition suspensive n'est pas « purement potestative » (laissée à la seule volonté de l'acquéreur) dès lors que l'acquéreur a fait le nécessaire pour la réaliser, et que l'échec vient du vendeur. Une protection essentielle pour tout acheteur immobilier.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En mai et juin 1956, Dame Y. s'engage à acheter un terrain à M. X., propriétaire à Villefranche-sur-Mer. La promesse de vente est conclue sous condition suspensive : l'obtention par l'acquéreur d'un certificat d'urbanisme permettant l'édification des constructions prévues. Dame Y. dépose une demande et obtient le certificat un an plus tard, en 1957. Mais M. X. refuse de réitérer la vente par acte authentique (signature chez le notaire). Pourquoi ? Le vendeur estime que la condition n'est pas réalisée, car le certificat aurait été obtenu tardivement, et que la condition serait « potestative » (c'est-à-dire dépendant de la seule volonté de l'acquéreur, ce qui la rendrait nulle). Dame Y. assigne M. X. en justice pour obtenir l'exécution forcée de la vente.
Le tribunal de première instance donne raison à Dame Y. : il ordonne la vente. M. X. fait appel. La cour d'appel confirme le jugement. M. X. se pourvoit en cassation. Il soutient que la condition suspensive est potestative, car l'acquéreur avait la possibilité de ne pas produire le certificat, et donc d'empêcher la vente. La Cour de cassation rejette son pourvoi : les juges du fond ont constaté que Dame Y. avait obtenu le certificat dès la conclusion de la vente, et que c'était par le fait du vendeur (son refus) que l'acte n'avait pas été passé. La condition n'est donc pas purement potestative.
undefined le vendeur ne peut pas se prévaloir de sa propre mauvaise foi pour échapper à ses obligations.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1178 du Code civil (aujourd'hui remplacé par l'article 1304-2 depuis la réforme du droit des contrats de 2016), qui dispose que la condition est réputée accomplie lorsque c'est le débiteur (ici le vendeur) qui en a empêché l'accomplissement. undefined, nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude.
Les juges du fond avaient constaté que Dame Y. avait bien obtenu le certificat d'urbanisme un an après la promesse, mais que ce délai était raisonnable et que le certificat permettait les constructions prévues. Le vendeur, M. X., avait refusé de signer l'acte authentique sans motif valable. En conséquence, la condition suspensive était réalisée par le fait de l'acquéreur, et l'empêchement venait du vendeur.
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Avant cette décision, certains tribunaux considéraient que toute condition dépendant de l'obtention d'un document par l'acquéreur était potestative, car l'acquéreur pouvait volontairement ne pas le demander. La Cour de cassation met fin à cette incertitude : si l'acquéreur a fait les démarches et obtenu le document, la condition n'est pas potestative, même s'il avait théoriquement pu ne pas le faire. Ce qui compte, c'est le comportement effectif des parties.
Attention toutefois : la décision ne remet pas en cause la validité des conditions suspensives classiques. Elle précise simplement que le vendeur ne peut pas invoquer la potestativité pour se soustraire à ses engagements alors que l'acquéreur a rempli son obligation.
undefined, c'est que la Cour de cassation a également rappelé que la condition suspensive est toujours réputée stipulée dans l'intérêt de l'acquéreur (sauf clause contraire). Ainsi, c'est à l'acquéreur de décider s'il veut ou non lever la condition. Mais si le vendeur fait obstacle, l'acquéreur peut demander l'exécution forcée.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes acquéreur d'un bien immobilier sous condition suspensive d'obtention d'un certificat d'urbanisme (ou d'un permis de construire, d'un prêt, etc.), cette décision vous protège. Le vendeur ne peut pas se rétracter en invoquant que la condition n'est pas réalisée si vous avez fait toutes les démarches et que c'est lui qui bloque la signature.
Exemple chiffré : vous achetez un terrain à Menton pour 300 000 €, sous condition d'obtenir un certificat d'urbanisme pour construire une villa. Vous l'obtenez au bout de 6 mois. Le vendeur, qui a reçu une meilleure offre, refuse de signer. Grâce à cette jurisprudence, vous pouvez le contraindre à vendre, ou obtenir des dommages et intérêts (par exemple, la différence entre le prix convenu et la valeur actuelle du terrain, qui pourrait être de 350 000 €, soit une perte de 50 000 €).
Si vous êtes vendeur, attention : ne comptez pas sur une condition suspensive pour vous dégager si l'acquéreur a fait son travail. Vous pourriez être condamné à vendre ou à verser des dommages-intérêts.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des vendeurs tentaient de se rétracter après que l'acquéreur ait obtenu un permis de construire. La jurisprudence leur est défavorable à moins qu'ils ne prouvent un changement de circonstances (par exemple, une modification du PLU qui rend le terrain inconstructible).
Comment réagir ? Si vous êtes acquéreur et que le vendeur refuse de signer, vous devez : 1) conserver toutes les preuves de l'obtention du certificat et du refus du vendeur ; 2) mettre en demeure le vendeur par lettre recommandée avec accusé de réception ; 3) saisir le tribunal judiciaire pour faire constater la vente.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une condition suspensive précise : mentionnez le délai d'obtention du certificat, les caractéristiques minimales attendues (constructibilité, surface, hauteur), et les conséquences en cas de non-obtention. Évitez les formules vagues comme « sous réserve d'obtention d'un certificat d'urbanisme favorable ».
- Conservez toutes les preuves : gardez les accusés de réception de vos demandes, les courriers avec l'administration, le certificat obtenu. En cas de litige, ces documents sont essentiels pour démontrer votre bonne foi.
- Faites constater le refus du vendeur : si le vendeur refuse de signer, adressez-lui une mise en demeure par lettre recommandée. En cas de silence, vous pouvez demander au notaire de dresser un procès-verbal de carence.
- Consultez un avocat avant de signer : un professionnel peut vérifier que la condition suspensive est équilibrée et conforme à la jurisprudence. Le coût d'une consultation (45 € pour 30 minutes avec Maître Zakine) est dérisoire face aux enjeux.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1971 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. On peut citer un arrêt du 20 mars 1972 (n° 70-13.678) qui juge que la condition suspensive d'obtention d'un prêt n'est pas potestative si l'acquéreur a déposé plusieurs demandes et que le refus de prêt est imputable à la banque, non à l'acquéreur. À l'inverse, si l'acquéreur ne fait aucune démarche, la condition est réputée défaillante et la vente caduque.
Plus récemment, la Cour de cassation a précisé dans un arrêt du 14 novembre 2018 (n° 17-21.394) que la condition suspensive d'obtention d'un permis de construire est réalisée si l'acquéreur a obtenu un permis, même si celui-ci fait l'objet d'un recours d'un tiers. Le vendeur ne peut pas se retrancher derrière l'incertitude du recours.
La tendance est donc à la protection de l'acquéreur de bonne foi, à condition qu'il ait réellement entrepris les démarches. Les tribunaux sanctionnent les vendeurs qui, par leur mauvaise foi, empêchent la réalisation de la condition.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ : Questions pratiques
- Puis-je contraindre le vendeur à vendre si j'ai obtenu le certificat d'urbanisme mais qu'il refuse ? Oui, vous pouvez saisir le tribunal pour faire constater la vente. La jurisprudence vous est favorable si vous prouvez que le refus est abusif.
- Que faire si le certificat d'urbanisme est défavorable ? La condition suspensive n'est pas réalisée, la vente est caduque. Vous récupérez votre acompte (sauf clause contraire).
- Le vendeur peut-il invoquer un changement du PLU après la promesse pour refuser de vendre ? Non, sauf si la promesse prévoit une clause d'adaptation. La condition suspensive se réfère au droit applicable au jour de la promesse.
- Quels sont les délais pour agir ? Vous avez 5 ans à compter du refus pour saisir le tribunal (prescription de droit commun). Mais il est conseillé d'agir rapidement, dans les 6 mois.
- Quel est le coût d'une procédure ? Comptez entre 1 500 € et 5 000 € d'honoraires d'avocat, selon la complexité. Des dommages-intérêts peuvent couvrir ces frais si vous gagnez.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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