Décision de référence : cc • N° 10-19.461 • 2011-07-13 • Consulter la décision →
Imaginez : vous achetez un appartement à Bobigny, sous condition suspensive d'obtention de prêt. Vous obtenez votre crédit, signez un acte constatant la réalisation de la condition, mais cet acte n'est pas publié au service de la publicité foncière. Plus tard, le vendeur revend le bien à un tiers, qui devient propriétaire. Qui est le vrai propriétaire ? Cette question, des centaines de propriétaires se la posent chaque année. La Cour de cassation, dans un arrêt du 13 juillet 2011, a tranché : l'acte constatant la réalisation d'une condition suspensive n'a pas à être publié. Et surtout, son défaut de publication ne le rend pas inopposable aux tiers. Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire à Bobigny, vend une parcelle de terrain à M. Y. La vente est conclue sous condition suspensive : M. Y doit obtenir un permis de construire dans un délai de six mois. Le 15 mars 2005, le permis est accordé. Un acte notarié constate la réalisation de la condition suspensive. Mais cet acte n'est pas publié au bureau des hypothèques (aujourd'hui service de la publicité foncière). Quelques mois plus tard, M. X, qui n'a pas été payé, revend le même bien à M. Z, un acquéreur de Boulogne-Billancourt. M. Z publie son acte de vente. Qui est propriétaire ? M. Y, qui a le premier contrat, ou M. Z, qui a publié le sien ?
L'affaire arrive devant le tribunal de grande instance de Bobigny, puis devant la cour d'appel de Paris. M. Y soutient que son acte de réalisation de condition suspensive n'avait pas à être publié pour être opposable aux tiers, car le décret du 4 janvier 1955 ne l'exige pas. M. Z rétorque que, faute de publication, l'acte de M. Y lui est inopposable. La cour d'appel donne raison à M. Z. M. Y se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle rappelle que le 1° de l'article 28 du décret n° 55-22 du 4 janvier 1955 énumère les actes qui doivent être publiés pour être opposables aux tiers. Or, cet article ne mentionne pas l'acte constatant la réalisation d'une condition suspensive. En conséquence, conformément à l'article 30 du même décret, le défaut de publicité d'un tel acte n'a pas pour sanction son inopposabilité aux tiers. undefined un acte qui n'est pas soumis à publicité n'a pas à être publié pour être opposable.
Pourquoi cette distinction ? Parce que la publicité foncière vise à informer les tiers des droits réels immobiliers (propriété, hypothèques, servitudes). La condition suspensive est un élément accessoire à la vente ; sa réalisation ne crée pas un droit nouveau, elle rend la vente définitive. Dès lors, l'acte qui la constate n'a pas à être publié. Attention toutefois : l'acte de vente lui-même, contenant la condition suspensive, doit être publié. undefined, c'est que la Cour de cassation confirme ici une solution constante : seuls les actes énumérés par l'article 28 doivent être publiés sous peine d'inopposabilité.
Les magistrats ont rejeté l'argument de M. Z selon lequel l'acte de réalisation de condition serait un acte translatif de propriété. Non, disent-ils : la propriété est transférée par l'acte de vente, sous condition suspensive. La réalisation de la condition rétroagit au jour de la vente. Donc, pas de nouveau transfert.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire vendeur : si vous vendez sous condition suspensive, veillez à bien publier l'acte de vente initial. L'acte constatant la réalisation de la condition peut rester dans vos dossiers sans publication. Mais attention : si l'acquéreur ne publie pas son acte de vente, vous pourriez revendre le bien à un autre, comme dans l'affaire ci-dessus. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des vendeurs mal informés ont revendu un bien après la levée de condition, pensant que l'acte non publié était sans valeur. Erreur : l'acte de vente initial doit être publié pour être opposable.
Pour un acquéreur : vous devez exiger que votre notaire publie l'acte de vente (contenant la condition suspensive) dès sa signature. Une fois le crédit obtenu, l'acte constatant la réalisation de la condition n'a pas besoin d'être publié, mais il est prudent de le faire pour éviter toute contestation. Si vous êtes à Boulogne-Billancourt et que vous achetez un bien de 300 000 €, les frais de publication sont d'environ 0,10 % du prix, soit 300 €. C'est peu pour sécuriser votre propriété.
Pour un notaire ou un professionnel de l'immobilier : cette décision vous confirme que vous n'êtes pas tenu de publier l'acte de réalisation de condition suspensive. Mais vous devez toujours publier l'acte de vente initial. En cas de doute, publiez tout : un excès de publicité vaut mieux qu'un défaut.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites publier l'acte de vente dès sa signature : même si la condition suspensive n'est pas encore réalisée, l'acte doit être publié pour être opposable aux tiers. Sans publication, vous risquez de perdre votre droit.
- Conservez l'acte constatant la réalisation de la condition : même s'il n'a pas à être publié, gardez-le précieusement. En cas de litige, il prouve que la condition est levée.
- Vérifiez que votre notaire a bien publié l'acte : demandez-lui une copie de l'attestation de publication. À Bobigny, les délais de publication sont d'environ 2 à 3 mois. Ne relâchez pas le paiement avant d'avoir cette attestation.
- En cas de revente, consultez le fichier immobilier : avant d'acheter, vérifiez que le vendeur est bien propriétaire. Si l'acte de vente précédent n'est pas publié, le vendeur pourrait ne pas être le véritable propriétaire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante. Déjà, dans un arrêt du 12 mai 2004 (n° 02-17.056), la Cour de cassation avait jugé que l'acte constatant la réalisation d'une condition suspensive n'était pas soumis à publicité. La décision de 2011 ne fait que confirmer cette solution. En revanche, la Cour a récemment rappelé que l'acte de vente contenant la condition suspensive doit être publié (Cass. 3e civ., 7 mars 2019, n° 17-31.517).
La tendance est donc claire : la publicité foncière est obligatoire pour les actes translatifs de propriété, mais pas pour les actes qui ne font que constater un événement accessoire. Cela simplifie la vie des notaires et des acquéreurs. Toutefois, méfiez-vous des conditions suspensives qui ne seraient pas stipulées dans l'acte de vente mais dans un acte séparé : dans ce cas, cet acte séparé pourrait devoir être publié s'il modifie les droits réels.
Checklist avant d'agir
- Avez-vous signé un acte de vente sous condition suspensive ? Oui → faites-le publier sans attendre. Non → passez à l'étape 2.
- La condition suspensive est-elle réalisée ? Oui → faites établir un acte constatant la réalisation. Pas besoin de le publier, mais conservez-le.
- Le vendeur a-t-il publié son propre acte d'acquisition ? Vérifiez au service de la publicité foncière (anciennement conservation des hypothèques). En région parisienne, les délais sont de 3 mois.
- Avez-vous un doute sur l'opposabilité de votre droit ? Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier. Une consultation de 30 minutes peut vous éviter des années de procédure.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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