Décision de référence : cc • N° 22-18.642 • 2023-09-14 • Consulter la décision →
Vous avez signé un compromis de vente pour un appartement à Annecy. Le contrat est assorti d'une condition suspensive d'obtention de prêt — sans date butoir. Les semaines passent, votre banque tarde à répondre. L'autre partie veut résilier le contrat. Peut-elle le faire ? Jusqu'où va votre engagement ?
Cette question, des centaines de propriétaires et d'acquéreurs se la posent chaque année. La Cour de cassation, dans un arrêt du 14 septembre 2023, apporte une réponse nuancée : l'engagement subsiste tant que la condition n'est pas défaillie (c'est-à-dire tant qu'elle n'a pas été réalisée ou n'a pas définitivement échoué), mais les parties peuvent prévoir une faculté de résiliation unilatérale dans le contrat.
undefined si vous avez prévu une clause vous permettant de résilier, vous pouvez le faire, et la condition suspensive sera appréciée à la date de cette résiliation. Mais si aucune clause de résiliation n'existe, vous restez lié jusqu'à ce que la condition se réalise ou devienne impossible. Attention toutefois : cette décision ne bouleverse pas le droit antérieur, mais elle le clarifie utilement.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme Y., propriétaires d'une maison à Grenoble, souhaitent construire une extension. Ils signent un contrat d'architecte avec la société DCA le 15 mars 2017. Le contrat est soumis à une condition suspensive : l'obtention d'un prêt pour financer les travaux. Aucun terme (date butoir) n'est fixé pour la réalisation de cette condition.
Les mois passent. Les banques se montrent réticentes. Le 12 juin 2018, la société DCA, lassée d'attendre, notifie aux époux Y. la résiliation unilatérale du contrat. Elle estime que la condition suspensive n'étant pas réalisée dans un délai raisonnable, le contrat est caduc (annulé). Les époux Y. contestent : pour eux, la condition n'est pas défaillie puisqu'ils n'ont pas essuyé de refus définitif. En réalité, ils obtiennent finalement le prêt en 2020, soit après la résiliation.
Le litige monte jusqu'à la Cour de cassation. Les juges doivent trancher : la résiliation unilatérale était-elle valable ? Quelle est la portée d'une condition suspensive sans terme fixe ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rappelle d'abord le principe : l'engagement assorti d'une condition suspensive sans terme fixe subsiste aussi longtemps que la condition n'est pas défaillie. undefined, tant que la condition (ici, l'obtention du prêt) n'est pas réalisée ou n'a pas définitivement échoué, le contrat reste en vigueur. Aucune des parties ne peut y mettre fin unilatéralement sur ce seul fondement.
Mais la Cour ajoute une nuance essentielle : ce principe ne prive pas les parties du bénéfice des clauses contractuelles prévoyant une faculté de résiliation unilatérale. En d'autres termes, si le contrat contient une clause permettant à l'une des parties de résilier à tout moment (ou sous certaines conditions), cette clause est valable et peut être exercée. Dans ce cas, le sort de la condition suspensive s'apprécie à la date de la résiliation.
Appliqué aux faits : le contrat d'architecte ne prévoyait pas de clause de résiliation unilatérale. Par conséquent, la société DCA ne pouvait pas résilier unilatéralement le contrat au motif que la condition n'était pas encore réalisée. La résiliation était donc abusive. La condition suspensive d'obtention du prêt n'était pas défaillie au moment de la résiliation (le prêt a été obtenu plus tard). Les époux Y. étaient donc fondés à contester.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires et acquéreurs : cette décision vous protège contre les résiliations intempestives. Si vous avez signé un contrat avec une condition suspensive sans terme fixe (par exemple, un compromis de vente subordonné à l'obtention d'un prêt), l'autre partie ne peut pas se délier unilatéralement tant que la condition est encore possible. Vous avez le temps de réaliser vos démarches.
Prenons un exemple concret à Grenoble : vous achetez un bien à 250 000 €. La condition suspensive de prêt est prévue sans date. Votre banque vous répond au bout de 6 mois. Pendant ce temps, le vendeur s'impatiente et veut résilier pour vendre à un autre. La Cour de cassation lui donne tort : tant que vous n'avez pas essuyé de refus définitif, le contrat tient.
Pour les professionnels (architectes, promoteurs, agents immobiliers) : si vous souhaitez pouvoir résilier en cas d'attente trop longue, vous devez impérativement insérer une clause de résiliation unilatérale dans le contrat. Sans cela, vous êtes lié jusqu'à la défaillance de la condition.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier votre contrat. Cherchez une clause intitulée « résiliation », « faculté de résiliation » ou « clause résolutoire ». Si elle existe, vous pouvez résilier ; sinon, vous devez attendre.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Fixez un terme à la condition suspensive : dans votre contrat, indiquez une date butoir pour la réalisation de la condition (ex. « condition à réaliser avant le 31 décembre 2024 »). Cela évite toute ambiguïté.
- Prévoyez une clause de résiliation unilatérale : si vous voulez pouvoir sortir du contrat avant le terme, ajoutez une clause permettant à chaque partie de résilier moyennant un préavis ou une indemnité.
- Documentez vos démarches : conservez les preuves de vos demandes de prêt, les relances, les réponses des banques. En cas de litige, vous pourrez démontrer que vous avez activement cherché à réaliser la condition.
- Consultez un avocat avant de résilier : ne prenez pas l'initiative de résilier un contrat sans conseil. Vous pourriez être condamné pour résiliation abusive et devoir des dommages-intérêts.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une ligne jurisprudentielle constante. Déjà, dans un arrêt du 13 janvier 2021 (n° 19-21.045), la Cour de cassation avait jugé que la condition suspensive sans terme ne peut être anéantie unilatéralement. L'arrêt de 2023 confirme et précise : la possibilité de résiliation unilatérale dépend exclusivement des clauses contractuelles.
En revanche, certaines décisions antérieures avaient semblé admettre une résiliation fondée sur l'absence de réalisation dans un délai raisonnable. La Cour de cassation met un terme à cette incertitude : le délai raisonnable n'est pas un critère autonome. La tendance est donc à la protection de la partie qui ne peut pas réaliser la condition pour des raisons indépendantes de sa volonté.
Ce que ça signifie pour l'avenir : les rédacteurs de contrats devront être plus vigilants à inclure des clauses de résiliation. Les tribunaux seront probablement plus sévères envers les professionnels qui résilient sans base contractuelle.
Checklist avant d'agir
- Ai-je une clause de résiliation unilatérale dans mon contrat ? Si oui, vérifiez ses modalités (préavis, indemnité). Si non, ne résiliez pas.
- La condition suspensive est-elle défaillie ? Avez-vous reçu un refus définitif de prêt ? La condition est-elle devenue impossible (ex. autorisation administrative refusée) ?
- Quel est l'intérêt de l'autre partie ? Si vous êtes l'acquéreur, le vendeur peut vouloir résilier pour vendre plus cher. Si vous êtes le vendeur, l'acquéreur peut chercher à se dédire.
- Ai-je des preuves de mes démarches ? Rassemblez tous les documents : demandes de prêt, réponses, relances.
- Dois-je consulter un avocat ? Si le montant en jeu est élevé, une consultation rapide peut vous éviter des frais de procédure bien plus importants.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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