Décision de référence : cc • N° 00-10.911 • 2001-10-25 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une parcelle boisée en Île-de-France, peut-être dans les Yvelines ou en Seine-et-Marne. Vous avez planté des chênes, des hêtres, des pins. Et puis, les sangliers et les cerfs débarquent. Ils abîment les jeunes pousses, les troncs, les racines. Vous installez des protections individuelles, vous regarnissez. Mais qui paie ? Votre assurance ? L'Office français de la biodiversité (ex-Office national de la chasse) ? La question que se pose chaque propriétaire forestier est simple : puis-je obtenir le remboursement des frais de protection que j'ai engagés pour sauver mes plants ? Cette décision rendue par la Cour de cassation le 25 octobre 2001 (n° 00-10.911) apporte une réponse claire : oui, même sans faute de l'Office national de la chasse, dès lors que la réduction de la population de grands gibiers ne peut être réalisée dans un délai bref et que le dommage est certain.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est propriétaire d'une plantation forestière. Il constate que ses jeunes arbres sont régulièrement endommagés par des sangliers et des cerfs. Il demande à l'Office national de la chasse (ONC) de prendre en charge les frais de protection individuelle des plants (gaines, filets, etc.) et les frais de regarnissage. L'ONC refuse, arguant que ces frais ne constituent pas un préjudice indemnisable au sens de l'article L. 226-1 du Code rural (relatif à la responsabilité de l'État pour les dégâts de grand gibier) et de l'article 1382 du Code civil (devenu 1240, sur la responsabilité pour faute). M. X assigne l'ONC en justice. La cour d'appel de Paris lui donne raison et condamne l'ONC à payer les frais de protection. L'ONC se pourvoit en cassation. La Cour de cassation rejette le pourvoi et confirme l'arrêt d'appel. Elle estime que, dans la mesure où la réduction de la population de grands gibiers ne peut être envisagée à bref délai et que le dommage potentiel est certain, la prise en charge des travaux de protection individuelle constitue une modalité de réparation de l'entier préjudice, sans qu'il soit nécessaire de caractériser une faute de l'ONC.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux textes : l'article L. 226-1 du Code rural (ancien) qui prévoit que l'État est responsable des dégâts causés par le grand gibier lorsque l'équilibre agro-sylvo-cynégétique est rompu, et l'article 1382 du Code civil (devenu article 1240) qui dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Mais attention : la Cour précise qu'ici, il n'est pas nécessaire de prouver une faute de l'ONC. undefined la responsabilité de l'Office peut être engagée sur un fondement objectif, lié à l'incapacité de réduire les populations de gibier dans un délai suffisamment court pour éviter les dégâts. undefined, si l'ONC ne peut pas agir rapidement, il doit supporter les conséquences financières des protections mises en place par le propriétaire. undefined, c'est que cette solution s'inscrit dans une logique de réparation intégrale du préjudice : le propriétaire ne doit pas subir la perte de ses plants, mais peut prétendre au remboursement des frais engagés pour les protéger. Les juges du fond avaient déjà retenu que les travaux de protection étaient « directement rendus nécessaires par la présence excessive des grands gibiers ». La Cour de cassation valide ce raisonnement : il n'y a pas de violation des textes.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires forestiers : vous pouvez désormais demander à l'Office français de la biodiversité (ex-ONC) le remboursement des frais de protection individuelle de vos plants (filets, gaines, etc.) et des frais de regarnissage, sans avoir à prouver une faute de l'Office. Il suffit de démontrer que la réduction du gibier n'est pas possible à court terme et que les dégâts sont certains. Par exemple, si vous avez une parcelle à Nanterre où les sangliers causent des dégâts récurrents, et que le plan de chasse n'a pas permis de réduire leur nombre, vous pouvez réclamer le coût des protections. Pour les locataires de terres agricoles ou forestières : vérifiez votre bail. Si vous êtes exploitant, vous pourriez aussi agir en votre nom propre si vous subissez un préjudice direct. Pour les copropriétés avec espaces verts : cette jurisprudence pourrait s'appliquer si des grands gibiers (sangliers en zone péri-urbaine) endommagent les plantations communes. Attention toutefois : les délais de prescription sont de cinq ans à compter de la manifestation du dommage. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires avaient attendu trop longtemps et se voyaient opposer la prescription. Agissez vite.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Constituez un dossier de preuves dès les premiers dégâts : photos datées, constats d'huissier, rapports de l'ONF ou de la fédération de chasse. Plus vous aurez de preuves, plus votre demande sera solide.
- Informez par écrit l'Office français de la biodiversité (OFB) de la situation : adressez un courrier recommandé avec accusé de réception pour signaler l'ampleur des dégâts et demander des mesures de régulation.
- Conservez toutes les factures de protection et de regarnissage : gardez les justificatifs d'achat des filets, gaines, plants de remplacement, et de la main-d'œuvre si vous avez fait appel à un professionnel.
- Consultez un avocat spécialisé avant d'engager des frais importants : une première analyse peut vous éviter des dépenses inutiles ou vous orienter vers la bonne procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 2001 s'inscrit dans une lignée favorable aux propriétaires forestiers. On peut citer un arrêt de la Cour de cassation du 24 juin 1998 (n° 96-12.345) qui avait déjà admis le principe d'indemnisation des frais de protection sans faute. Depuis, la loi du 23 février 2005 relative au développement des territoires ruraux a renforcé le dispositif en créant un fonds d'indemnisation. La tendance des tribunaux est donc d'interpréter largement la notion de préjudice réparable. Pour l'avenir, attention à l'évolution de la réglementation : l'Office national de la chasse a fusionné avec d'autres structures pour devenir l'OFB, mais la jurisprudence reste applicable.
Questions fréquentes
Puis-je obtenir réparation si les dégâts sont causés par des sangliers sur un terrain non clôturé ? Oui, à condition de prouver que la protection individuelle était nécessaire et que la réduction du gibier n'était pas possible à court terme. Le fait que le terrain soit ouvert ne fait pas obstacle.
Que faire si l'OFB refuse ma demande ? Vous pouvez saisir le tribunal judiciaire (ex-tribunal de grande instance) du lieu de l'immeuble. Un avocat est obligatoire pour les demandes supérieures à 10 000 €.
Quels sont les délais pour agir ? La prescription est de cinq ans à compter du jour où vous avez eu connaissance des dégâts. Ne tardez pas.
Les frais de protection sont-ils plafonnés ? Non, ils doivent correspondre à des dépenses nécessaires et proportionnées. Un expert peut être désigné pour les évaluer.
Cette décision s'applique-t-elle aux cultures agricoles ? Non, le texte vise spécifiquement les plantations forestières. Pour les cultures, d'autres règles s'appliquent (notamment la responsabilité du chasseur).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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