Décision de référence : cc • N° 06-15.318 • 2007-05-15 • Consulter la décision →
En 2007, la Cour de cassation a rendu une décision importante concernant le devoir d'information et de conseil du notaire envers toutes les parties à l'acte. Dans cette affaire, un propriétaire bailleur d'un local commercial avait signé un nouveau bail rédigé par son notaire. Quelques années plus tard, le locataire cédait son bail à une filiale en application d'une clause dont le bailleur n'avait pas pris conscience. La Cour a jugé que le notaire, en tant qu'officier public, doit informer et conseiller toutes les parties, et pas seulement celle qui le rémunère. Cette exigence s'impose quelle que soit votre qualité.
Qui n'a jamais signé un acte notarié en se fiant à la réputation de l'officier ministériel ? On imagine souvent que le notaire est là pour protéger tout le monde. Mais la réalité est plus subtile. La décision du 15 mai 2007 (pourvoi n° 06-15.318) vient rappeler que cette protection est une obligation légale, et non une simple courtoisie. Le notaire doit vous expliquer chaque clause, ses conséquences, et s'assurer que vous comprenez ce que vous signez. S'il manque à ce devoir, il engage sa responsabilité.
Dans cet article, nous allons décortiquer cette décision, comprendre comment elle s'applique à des situations concrètes, et vous donner des clés pour éviter les litiges. Ces règles s'appliquent à tous les actes notariés en France.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence à Rennes. Un propriétaire (le bailleur) donne à bail commercial un local à une société (le preneur). Le bail arrive à expiration, et les parties décident de le renouveler. Le propriétaire demande à son notaire – une SCP (société civile professionnelle) de notaires – de rédiger un nouveau bail. Mais le notaire, au lieu d'écrire un nouveau contrat, se contente de renouveler l'ancien bail, avec une clause particulière : le preneur peut résilier tous les trois ans et surtout, céder le bail à l'une de ses filiales.
Le propriétaire signe sans réaliser que cette clause de cession lui échappe. Quelque temps plus tard, le locataire cède effectivement le bail à une filiale. Le bailleur conteste, estimant que le notaire aurait dû l'informer de cette clause et de ses conséquences. Il assigne le notaire en responsabilité civile professionnelle.
La cour d'appel de Rennes, dans un arrêt du 14 mars 2006, donne raison au notaire, estimant que le devoir de conseil ne s'imposait pas dans ce cas. Mais le propriétaire se pourvoit en cassation. La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel et renvoie l'affaire devant la même cour d'appel de Rennes, mais autrement composée. Elle affirme que le notaire est tenu d'un devoir d'information et de conseil à l'égard de toutes les parties à l'acte, et qu'il aurait dû attirer l'attention du bailleur sur la clause de cession.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation se fonde sur l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382), qui dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». En clair, si un notaire commet une faute dans l'exercice de ses fonctions, il doit indemniser la personne qui en subit un préjudice. Ici, la faute est de ne pas avoir informé le bailleur de la portée de la clause de cession.
La décision est importante car elle confirme et précise une jurisprudence constante : le notaire n'est pas seulement le conseiller de la partie qui le rémunère, mais de toutes les parties à l'acte. Il doit vérifier que chaque signataire comprend les termes du contrat, et alerter sur les risques potentiels. La Cour de cassation insiste sur le fait que le notaire, en tant qu'officier public, a un devoir de neutralité et de loyauté envers tous.
Cette décision n'est pas un revirement : elle s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui renforcent la responsabilité des notaires. Dès 2004, la Cour avait jugé que le notaire devait éclairer les parties sur la portée des clauses (Civ. 1re, 20 avril 2004). Mais ici, elle va plus loin en précisant que le devoir s'applique même lorsque le notaire est mandaté par une seule partie.
Les arguments du notaire ? Il soutenait que son client était le bailleur, et que le preneur était représenté par son propre conseil. La Cour rejette cette défense : le notaire ne peut se retrancher derrière la présence d'un avocat pour se décharger de son obligation. Il doit personnellement s'assurer que chaque partie a compris l'acte.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur, cette décision vous protège. Imaginez que vous signez un bail commercial avec un locataire, et que le notaire oublie de vous signaler que le preneur peut céder librement son bail. Si le locataire cède le bail à une société insolvable, vous perdez des loyers. Désormais, vous pouvez engager la responsabilité du notaire pour défaut d'information. Mais attention : vous devez prouver que le préjudice est en lien direct avec la faute. Par exemple, si vous auriez refusé la clause si vous l'aviez connue, vous pouvez demander des dommages et intérêts.
Pour les locataires, c'est aussi une sécurité. Si le notaire du vendeur ne vous informe pas d'une servitude ou d'une restriction, vous pouvez le poursuivre. Ainsi, un acquéreur a pu obtenir réparation après avoir découvert un droit de préemption urbain qui ne lui avait pas été signalé par le notaire.
Pour les acquéreurs, le délai pour agir est de 5 ans à compter de la découverte du dommage, mais pas plus de 20 ans après l'acte. Les dommages et intérêts sont fonction du préjudice subi, qui peut inclure la perte de valeur du bien ou la perte de chance.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Lisez l'acte avant la signature, même si c'est long. Le notaire est tenu de vous conseiller, mais vous avez aussi un devoir de vigilance. Prenez le temps de poser des questions sur chaque clause.
- Exigez un projet d'acte en amont. Demandez à votre notaire de vous envoyer le projet quelques jours avant la signature. Cela vous permet de le relire calmement et de consulter un avocat si besoin.
- Vérifiez que le notaire interroge toutes les parties. Si vous êtes bailleur, demandez-lui s'il a informé le preneur de ses obligations. Si vous êtes preneur, assurez-vous qu'il vous a expliqué les conséquences du bail.
- Conservez tous vos échanges. Emails, courriers, notes manuscrites : tout peut servir en cas de litige. Si le notaire vous a donné un conseil oral, notez-le et faites-le confirmer par écrit.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans un mouvement plus large de responsabilisation des notaires. En 2004, la Cour de cassation avait déjà jugé que le notaire devait informer les parties sur les conséquences fiscales d'un acte (Civ. 1re, 20 avril 2004). En 2010, elle a étendu ce devoir aux vices cachés : le notaire doit signaler tout vice apparent lors de la vente (Civ. 1re, 10 juin 2010).
La tendance est donc à l'élargissement. Les tribunaux considèrent que le notaire est un professionnel du droit, payé pour sécuriser les transactions. Il ne peut pas faire l'économie de ses obligations. Cette responsabilisation est un gage de sécurité juridique pour tous les citoyens.

