Décision de référence : cc • N° 01-00.681 • 2002-11-06 • Consulter la décision →
Imaginez : vous recevez en donation un bien immobilier à Saint-Malo, mais avec une clause qui dit que l'usufruit (le droit d'utiliser le bien et d'en percevoir les revenus) reviendra à votre conjoint après vous. Vous pensez être tranquille, jusqu'au jour où un notaire vous réclame une attestation pour officialiser ce transfert. Faut-il vraiment payer des frais de notaire et attendre des mois pour constater ce qui était déjà écrit dans l'acte ?
Cette question, que se posent chaque année des centaines de propriétaires en Bretagne et ailleurs, a trouvé une réponse claire de la Cour de cassation le 6 novembre 2002. Dans cet arrêt, les juges ont rappelé un principe fondamental du droit des donations : lorsque l'acte est signé devant notaire et publié au service de la publicité foncière (l'ancienne conservation des hypothèques), le bénéficiaire de la clause de réversion est déjà propriétaire de l'usufruit, même s'il ne peut l'exercer qu'après le décès du premier usufruitier.
Concrètement, cela signifie qu'aucune attestation notariée complémentaire n'est nécessaire pour « prouver » ce droit. Et pour les héritiers ou légataires, c'est une économie de temps et d'argent non négligeable. Mais attention : encore faut-il que la clause soit rédigée avec précision et que l'acte ait été publié à temps. Décryptage de cette décision et de ses implications pratiques, avec des exemples pris à Vitré et ailleurs.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme Albert, un couple de retraités vivant à Rennes, souhaitaient organiser leur succession. En 1992, ils ont fait donation à leur fils unique, Paul, de la nue-propriété (le droit de disposer du bien, mais sans pouvoir l'utiliser ni en percevoir les loyers) d'une maison située à Saint-Malo, tout en se réservant l'usufruit (le droit d'habiter ou de louer). Dans l'acte de donation, une clause de réversion d'usufruit était prévue : si l'un des époux décédait avant l'autre, l'usufruit du défunt reviendrait automatiquement au survivant. L'acte a été régulièrement publié au bureau des hypothèques de Rennes.
M. Albert est décédé en 1998. Sa veuve, Mme Albert, a continué à jouir de la maison, comme prévu. Mais lorsque Paul a voulu vendre le bien quelques années plus tard, le notaire chargé de la vente a exigé une attestation notariée constatant le transfert de l'usufruit de M. Albert à Mme Albert. Selon lui, sans cette attestation, la vente ne pourrait pas être finalisée. Mme Albert a refusé de payer les frais de cette attestation (environ 800 € à l'époque), estimant que son droit était déjà établi par l'acte de donation.
Le litige a été porté devant le tribunal de grande instance de Rennes, puis devant la cour d'appel de Rennes. Celle-ci a donné raison au notaire : elle a jugé que la clause de réversion devait être constatée par un nouvel acte notarié, faute de quoi elle ne serait pas opposable aux tiers (c'est-à-dire aux acheteurs potentiels, aux créanciers, etc.). Mme Albert et Paul ont alors formé un pourvoi en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a cassé l'arrêt de la cour d'appel. Pour elle, les juges rennais ont violé les articles 938 et 939 du Code civil. Ces textes sont fondamentaux en matière de donations : l'article 938 dispose que la donation est parfaite par le seul consentement des parties, et que le donateur n'a plus besoin de livrer la chose ; l'article 939 ajoute que la donation doit être publiée pour être opposable aux tiers. Mais que disent-ils exactement ?
L'article 938 : « La donation dûment acceptée sera parfaite par le seul consentement des parties, et la propriété des objets donnés sera transférée au donataire sans qu'il soit besoin d'aucune tradition [remise matérielle]. » Autrement dit, dès que le donateur et le donataire sont d'accord, le bien est transféré juridiquement. L'article 939 précise que si la donation porte sur des biens immobiliers, elle doit être publiée au service de la publicité foncière pour que tout le monde (les tiers) sache que le bien a changé de main.
Dans cette affaire, la clause de réversion d'usufruit était contenue dans l'acte de donation initial, publié en 1992. La Cour de cassation a considéré que cette clause constituait une « donation à terme de biens présents » : le droit d'usufruit était donné dès le jour de l'acte, mais son exercice (le fait d'habiter ou de louer) était reporté au décès du premier usufruitier. Par conséquent, le bénéficiaire de la clause (ici, Mme Albert) était déjà propriétaire de l'usufruit depuis 1992. Il n'y avait donc pas besoin d'un nouvel acte pour constater ce qui existait déjà.
Cette solution est logique : pourquoi obliger les parties à repasser chez le notaire pour certifier un droit déjà acquis ? Cela irait à l'encontre de l'économie des actes et alourdirait inutilement les frais de succession. La Cour de cassation a ainsi rappelé que la publicité foncière n'a pas pour objet de créer des droits, mais seulement de les rendre opposables aux tiers. Si l'acte initial a été publié, le bénéficiaire de la clause est protégé.
Notons que la cour d'appel avait justifié sa position par la nécessité de protéger les acquéreurs : sans attestation, comment un acheteur pourrait-il savoir que Mme Albert a bien l'usufruit ? La Cour de cassation a répondu implicitement que l'acte de donation initial, consultable au fichier immobilier, suffit. Un notaire sérieux le vérifie toujours avant une vente.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques importantes pour plusieurs catégories de personnes. Voici ce qu'il faut retenir, selon votre situation.
Propriétaire bailleur ou usufruitier : Si vous avez consenti une donation avec réversion d'usufruit, vous n'avez pas à faire établir une attestation après le décès de l'usufruitier initial. Votre droit est déjà inscrit dans l'acte de donation. Toutefois, pour vendre le bien ou le donner en garantie, le notaire pourra demander une simple fiche d'identité et un extrait de l'acte de donation, mais pas une nouvelle attestation. Économie réalisée : entre 500 et 1 500 € selon la valeur du bien.
Héritiers et légataires : Imaginons que vous héritiez d'un bien à Vitré, avec une clause de réversion. Vous pouvez toucher les loyers ou occuper le logement sans attendre un acte notarié complémentaire. Attention : si l'acte de donation n'a pas été publié à l'époque, là, il faudra régulariser. Mais si la publication a eu lieu, vous êtes en règle.
Acquéreur d'un bien grevé d'usufruit : Si vous achetez une maison à Saint-Malo, et que le vendeur est nu-propriétaire (il a reçu le bien sans l'usufruit), vérifiez dans l'acte de donation si une clause de réversion existe. Si oui, l'usufruitier survivant aura un droit opposable même sans attestation. Le notaire doit vous informer de cette situation.
Notaires et professionnels de l'immobilier : Cette jurisprudence vous évite de rédiger des actes inutiles. Mais elle vous impose une vigilance accrue lors de l'examen des titres : une clause de réversion bien rédigée et publiée suffit. Ne réclamez pas systématiquement une attestation, sous peine d'engager votre responsabilité pour frais abusifs.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites rédiger la clause de réversion avec précision : elle doit indiquer clairement que le droit d'usufruit est transféré au bénéficiaire dès la signature de l'acte, et que l'exercice est simplement différé. Évitez les formules ambiguës comme « pourra bénéficier de l'usufruit après le décès ».
- Publiez l'acte de donation sans attendre : la publicité foncière (anciennement conservation des hypothèques) est obligatoire pour que la donation soit opposable aux tiers. Si vous tardez, le bénéficiaire de la clause pourrait être en difficulté. Le délai légal est de 3 mois à compter de l'acte, mais faites-le dès que possible.
- Conservez précieusement l'acte de donation original : en cas de vente ou de donation ultérieure, le notaire aura besoin de le consulter. Une copie certifiée conforme suffit, mais l'original est préférable.
- En cas de doute, demandez un avis juridique avant de payer une attestation : si un notaire vous réclame un acte complémentaire, expliquez-lui la jurisprudence de 2002. S'il insiste, demandez-lui de motiver sa position par écrit. Vous pouvez aussi consulter un avocat spécialisé en droit immobilier, comme Maître Zakine, pour une vérification rapide (45 € pour 30 minutes).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Dès 1991 (arrêt du 12 février, n° 89-15.123), la Cour avait jugé que la clause de réversion d'usufruit dans une donation était une donation à terme, et non une donation sous condition suspensive. La différence est cruciale : dans une donation à terme, le droit est acquis immédiatement ; dans une donation sous condition, il faut attendre la réalisation de la condition. La Cour a confirmé cette analyse en 2002, en précisant que la publication de l'acte initial suffit.
Plus récemment, un arrêt du 20 mars 2019 (n° 17-28.065) a rappelé que si la clause de réversion est prévue dans un testament, elle obéit à des règles différentes (le legs à terme). Mais pour les donations entre vifs, la solution reste inchangée.
La tendance des tribunaux est donc favorable à la simplification : pas de formalisme excessif. Cela signifie qu'à l'avenir, les notaires devraient de moins en moins exiger d'attestations posthumes. Si vous êtes confronté à une demande contraire, n'hésitez pas à invoquer cette jurisprudence.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Dois-je faire enregistrer le décès de l'usufruitier initial ? Oui, pour l'état civil, mais pas pour le droit d'usufruit. L'acte de décès suffit pour prouver que l'usufruitier est décédé et que le bénéficiaire peut désormais exercer son droit.
- Puis-je vendre le bien si l'usufruit est en réversion ? Oui, mais vous devez informer l'acquéreur de l'existence de la clause. Le nu-propriétaire et l'usufruitier doivent consentir ensemble à la vente.
- Que faire si l'acte de donation n'a pas été publié ? Dans ce cas, la clause de réversion n'est pas opposable aux tiers. Il faut régulariser la publication le plus vite possible, et éventuellement faire constater la donation par un acte notarié.
- Cette décision s'applique-t-elle aux donations antérieures à 2002 ? Oui, la jurisprudence interprète la loi en vigueur au moment des faits. Elle s'applique à toutes les donations, quelle que soit leur date, tant que le litige n'est pas définitivement jugé.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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