Aller au contenu principal
Droit de grève et service public : ce que les agents du Port de Bordeaux ont changé
Droit-immobilier

Droit de grève et service public : ce que les agents du Port de Bordeaux ont changé

📅 Décision du 16 juillet 1997⚖️ Cour de cassation👁️ 10 vues📖 8 min de lecture

Un arrêt de la Cour de cassation de 1997 rappelle que les règles de la grève dans les services publics s'appliquent aux personnels du Port autonome de Bordeaux, établissement public. Cette décision clarifie le régime applicable et ses conséquences pour les usagers et les employeurs.

Décision de référence : cc • N° 95-22.276 • 1997-07-16 • Consulter la décision →

Vous êtes propriétaire d'un appartement à Mulhouse et votre locataire vous appelle, paniqué : le port de Bordeaux est en grève, une cargaison de meubles destinée à son logement est bloquée. Ou vous êtes chef d'entreprise à Guebwiller, et vos marchandises importées par voie maritime n'arriveront pas à temps. La grève dans un service public, cela vous concerne directement, même à des centaines de kilomètres.

Mais savez-vous quelles règles encadrent ce droit de grève ? Le personnel du Port autonome de Bordeaux, un établissement public, est-il soumis au régime spécial des services publics ou au droit commun ? La question peut sembler technique, mais ses conséquences sont très concrètes : délai de préavis, service minimum, responsabilité de l'employeur... Une décision de la Cour de cassation de 1997 (n° 95-22.276) y répond clairement.

En l'espèce, la haute juridiction a jugé que les dispositions de la loi du 31 juillet 1963 (codifiées aux articles L. 521-2 et suivants du Code du travail, qui imposent un préavis de cinq jours et une notification individuelle) s'appliquent aux personnels des entreprises chargées de la gestion d'un service public, qu'il soit administratif (SPA) ou industriel et commercial (SPIC). Le Port autonome de Bordeaux, établissement public de l'État, entre dans cette catégorie. Voici l'histoire derrière cette décision.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

Au début des années 1990, le Port autonome de Bordeaux (PAB) est un établissement public industriel et commercial (EPIC, c'est-à-dire qu'il gère une activité marchande mais dans un but d'intérêt général). Ses personnels, dont une partie est syndiquée à la CGT, exercent régulièrement leur droit de grève. Mais fin 1993, le mouvement s'intensifie : à partir de décembre, des arrêts de travail sont organisés sans préavis.

Le Port autonome, employeur, saisit alors le juge des référés (le juge qui statue en urgence) du tribunal de grande instance de Bordeaux pour faire constater l'illégalité de ces grèves. Il demande que les grévistes soient condamnés à reprendre le travail sous astreinte (une pénalité financière par jour de retard). En première instance, le juge donne raison au Port : il ordonne la cessation du mouvement, estimant que le droit commun de la grève (loi de 1963) s'applique.

Mais le syndicat CGT fait appel. La cour d'appel de Bordeaux, dans un arrêt du 29 juin 1995, infirme (annule) cette ordonnance. Elle considère que le personnel du Port autonome de Bordeaux n'est pas soumis à la loi de 1963, car le PAB est un service public industriel et commercial, et que la loi ne viserait que les services publics administratifs. Le Port se pourvoit en cassation. La Cour de cassation, dans son arrêt du 16 juillet 1997, casse (annule) l'arrêt d'appel et rétablit la solution du juge des référés. Elle affirme que la loi de 1963 s'applique à tous les services publics, y compris industriels et commerciaux.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

Pour comprendre, il faut remonter à la loi du 31 juillet 1963 relative à certaines modalités de la grève dans les secteurs publics. Ce texte, aujourd'hui codifié aux articles L. 521-2 et suivants du Code du travail, impose notamment : un préavis de cinq jours francs (délai minimum avant le début de la grève) émanant d'une organisation syndicale représentative, et une notification individuelle de la participation à la grève par chaque agent.

La question était : cette loi s'applique-t-elle au personnel d'un EPIC comme le Port autonome de Bordeaux ? La Cour de cassation répond oui. Son raisonnement tient en deux temps. D'abord, elle rappelle que la loi vise « les personnels des entreprises, organismes et établissements chargés de la gestion d'un service public », sans distinguer selon la nature administrative ou industrielle et commerciale du service. Ensuite, elle constate que le Port autonome de Bordeaux est un établissement public de l'État chargé d'une mission de service public (gestion du port). Donc, ses personnels relèvent de la loi de 1963.

Ce faisant, la Cour de cassation opère une clarification importante. Jusqu'alors, certains tribunaux (comme la cour d'appel de Bordeaux) estimaient que les SPIC échappaient à ce régime spécial. Désormais, c'est l'inverse : seule la nature de service public importe, pas son caractère administratif ou commercial. C'est une confirmation d'une jurisprudence antérieure (par exemple, arrêt du 20 novembre 1990, n° 89-41.286) qui avait déjà appliqué la loi à un EPIC (EDF).

Les arguments du syndicat CGT ? Il soutenait que le personnel du Port relevait du droit commun de la grève, plus libéral (pas de préavis obligatoire, pas de notification individuelle). Mais la Cour a balayé cet argument : la loi de 1963 est d'ordre public (elle s'impose à tous) et ne souffre d'exception que pour les services publics à caractère non industriel ou commercial, ce qui n'est pas le cas ici, mais la loi elle-même ne fait pas cette distinction.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire d'un entrepôt à Mulhouse, ou gérant d'une société de transport à Guebwiller, cette décision a un impact direct sur vos relations avec les services publics portuaires, mais aussi avec d'autres établissements publics (aéroports, réseaux ferrés, etc.).

Pour les usagers : lorsqu'une grève survient dans un service public, l'employeur (l'établissement) doit respecter les règles de préavis et de notification. Si ce n'est pas le cas, vous pouvez contester la légalité de la grève et demander des dommages et intérêts (réparation financière) pour le préjudice subi (par exemple, marchandises bloquées, chantier retardé). Concrètement, si le Port autonome de Bordeaux déclenche une grève sans préavis, un transporteur dont les conteneurs sont bloqués peut saisir le juge des référés pour faire cesser le mouvement et obtenir une indemnité.

Pour les employeurs (comme le Port) : vous devez imposer le respect de la loi de 1963 à vos personnels. En cas de grève illicite, vous pouvez obtenir en référé la reprise du travail sous astreinte. Exemple chiffré : une entreprise de logistique basée à Guebwiller perd 5 000 € par jour de grève illégale. L'astreinte demandée pourrait être de 1 000 € par jour de retard, dissuasive.

Pour les salariés grévistes : vous devez respecter le préavis de cinq jours et notifier individuellement votre participation. À défaut, votre grève est illicite et peut entraîner des sanctions disciplinaires (mise à pied, voire licenciement) et des dommages et intérêts à l'employeur.

En résumé, cette décision sécurise les relations contractuelles : les usagers savent que les grèves dans les services publics sont encadrées, et les employeurs disposent d'outils juridiques pour les contrer si elles sont illégales.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Vérifiez la nature juridique de l'organisme : avant de contracter avec un service public (port, aéroport, hôpital), assurez-vous qu'il est bien soumis à la loi de 1963. En cas de doute, demandez le statut de l'établissement.
  • Exigez le respect du préavis : si vous êtes directement concerné par une grève, demandez à l'employeur de vous communiquer le préavis syndical. S'il n'existe pas, vous pouvez contester.
  • Documentez votre préjudice : tenez un registre des retards, pertes de marchandises, surcoûts. Ces preuves seront essentielles pour obtenir une indemnisation.
  • Consultez un avocat avant d'agir : les procédures de référé sont rapides mais techniques. Un professionnel vous aidera à choisir la bonne voie (référé suspension, référé provision, etc.).

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà en 1990, dans l'arrêt n° 89-41.286 (EDF), elle avait appliqué la loi de 1963 à un EPIC. Plus récemment, en 2015, la Cour a confirmé ce principe pour le personnel de la SNCF (n° 14-10.431).

Une divergence existait avec certains tribunaux administratifs, mais la Cour de cassation a tranché : la loi de 1963 relève du droit du travail, et son application est uniforme. Depuis 1997, la jurisprudence est stabilisée. Aucune évolution majeure n'est à signaler, mais la question pourrait se poser pour de nouveaux services publics délégués à des entreprises privées. Par exemple, une société privée gérant un service public (concession autoroutière) : le personnel relève-t-il de la loi de 1963 ? La tendance est à l'extension, mais chaque cas est spécifique.

Ce que vous devez retenir absolument

FAQ :

  • Est-ce que la loi de 1963 s'applique à tous les services publics ? Oui, quel que soit leur caractère administratif ou industriel et commercial.
  • Quel est le délai de préavis ? Cinq jours francs avant le début de la grève.
  • Puis-je contester une grève illégale ? Oui, en référé devant le tribunal judiciaire, pour faire cesser le mouvement et obtenir des dommages et intérêts.
  • Quels sont les risques pour le gréviste ? Sanctions disciplinaires et responsabilité financière.
  • Et si l'employeur est une société privée gérant un service public ? La jurisprudence tend à appliquer la loi de 1963, mais à vérifier au cas par cas.

Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →

📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre rendez-vous pour une consultation  |  → Tous nos articles juridiques

Questions fréquentes

La loi de 1963 sur la grève s'applique-t-elle à tous les services publics ?

Oui, la Cour de cassation a jugé qu'elle s'applique aux personnels des entreprises chargées de la gestion d'un service public, qu'il soit administratif ou industriel et commercial.

Quel est le délai de préavis pour une grève dans un service public ?

Le préavis doit être de cinq jours francs avant le début de la grève, émanant d'une organisation syndicale représentative.

Que faire si une grève illégale bloque mes marchandises ?

Vous pouvez saisir le juge des référés pour faire cesser la grève et demander des dommages et intérêts pour le préjudice subi.

Quels sont les risques pour un agent gréviste en cas de non-respect de la loi ?

Il s'expose à des sanctions disciplinaires (mise à pied, licenciement) et à des dommages et intérêts envers l'employeur.

Cette jurisprudence s'applique-t-elle aux sociétés privées gérant un service public ?

La tendance est à l'extension, mais chaque situation doit être analysée au cas par cas. Consultez un avocat.

Informations juridiques

  • Numéro: 95-22.276
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 16 juillet 1997

Mots-clés

droit de grèveservice publicPort autonome de Bordeauxloi du 31 juillet 1963EPIC

Cas d'usage pratiques

1

Transporteur subissant une grève au Port de Bordeaux

Un transporteur basé à Guebwiller a des conteneurs bloqués au Port autonome de Bordeaux en raison d'une grève sans préavis. Il perd 5000 € par jour.

Application pratique:

Le transporteur peut saisir le juge des référés pour faire constater l'illégalité de la grève et demander la reprise du travail sous astreinte, ainsi que des dommages et intérêts pour son préjudice. Il doit prouver le préjudice (factures de retard, contrats non honorés).

2

Propriétaire d'un entrepôt à Mulhouse affecté par une grève portuaire

Un propriétaire a loué son entrepôt à une société qui importe des marchandises par le Port de Bordeaux. La grève retarde l'arrivée des stocks, et le locataire ne peut pas payer son loyer.

Application pratique:

Le propriétaire peut, si la grève est illégale, se retourner contre le Port pour obtenir réparation de son manque à gagner. Il doit démontrer le lien de causalité entre la grève et son préjudice. Il peut aussi négocier un délai de paiement avec son locataire.

3

Employeur d'un EPIC confronté à une grève sans préavis

Le directeur du Port autonome de Bordeaux doit gérer une grève de ses personnels déclenchée sans respect du préavis de cinq jours.

Application pratique:

Il peut immédiatement saisir le juge des référés pour obtenir une ordonnance enjoignant aux grévistes de reprendre le travail sous astreinte. Il doit prouver l'absence de préavis et l'imminence du dommage. L'astreinte peut être fixée à 1000 € par jour de retard.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

Prendre rendez-vous →

Avertissement: Les analyses présentées sur ce site sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas des conseils juridiques personnalisés. Pour une consultation adaptée à votre situation, contactez un avocat.

Articles similaires en Droit-immobilier

Voir tout →

Servitude de passage et tierce opposition : protéger son droit d'accès en copropriété

Un copropriétaire peut-il s'opposer à la suppression d'une servitude de passage qui profite à son lot, même si le syndicat accepte la fin de l'enclave ? La Cour de cassation répond oui, reconnaissant un intérêt distinct pour agir en tierce opposition.

23 juil. 2026Lire →

Enclave et servitude : quand le droit du travail ne crée pas de passage forcé

La Cour de cassation rappelle que l'état d'enclave d'un fonds ne peut résulter des obligations réglementaires imposées aux entreprises en matière d'issues et dégagements. Ainsi, un propriétaire ne peut exiger un passage sur le fonds voisin au seul motif que son bâtiment doit respecter des normes de sécurité incendie.

23 juil. 2026Lire →

Lorsque, faute de convention écrite ou dans le silence, le préavis s'impose

Lorsque, faute de convention écrite ou dans le silence de cette convention, les parties à un contrat de transport public routier de marchandises n'ont pas stipulé une durée de préavis de rupture, cette durée est fixée par un contrat-type approuvé par décret pris en application de l'article L. 1432-4 du code des transports. Les dispositions de l'article L. 442-6, I, 5°, devenu L. 442-1, II, du code de commerce ne trouvent alors pas à s'appliquer. Il en va de même lorsque la convention écrite renvoie expressément à la clause du contrat-type fixant une telle durée. Lorsque les parties ont conclu un contrat écrit stipulant la durée du préavis de rupture, les dispositions de l'article L. 442-1, II, du code de commerce sont applicables. Dans cette hypothèse, l'auteur de la rupture qui a consenti à son partenaire un délai de préavis au moins égal à celui prévu au contrat-type dans sa version en vigueur à la date de la notification de la rupture, ne saurait voir sa responsabilité engagée sur le fondement de ce texte

23 juil. 2026Lire →

Explorez plus d'analyses juridiques en droit droit-immobilier

Tous les articles Droit-immobilier
★★★★★4.9/5 — Avis Google

Un litige ? Une question juridique ?

Consultation vidéo avec Maître Zakine, Docteur en Droit — réponse sous 24h

Faites une visio : 1ère consultation 30 min = 45€
Consultation 30 min en visio 45€

🔒 Confidentiel • Sans engagement • Réponse rapide