Décision de référence : cc • N° 81-10.028 • 1982-06-03 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un domaine viticole à Villeneuve-lès-Avignon, dans le Gard. Vous recevez une offre d'achat intéressante d'un particulier, mais la SAFER (Société d'Aménagement Foncier et d'Établissement Rural) intervient et vous notifie qu'elle exerce son droit de préemption, mais « à titre conditionnel », en attendant que le tribunal fixe le prix. Que se passe-t-il ? Êtes-vous libre de vendre à votre acheteur initial ? Ce que la Cour de cassation a tranché le 3 juin 1982 est un cas d'école : la SAFER ne peut pas préempter sous condition ; sa demande en fixation du prix n'est pas un exercice du droit de préemption, mais un simple préalable. Cette décision, qui a fait date, protège le vendeur et l'acquéreur contre des manœuvres dilatoires.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, un domaine rural situé dans le ressort de la cour d'appel de Nîmes est mis en vente. Le propriétaire, M. X, trouve un acquéreur et signe une promesse de vente. La SAFER, estimant que le prix est trop élevé, notifie au vendeur qu'elle entend exercer son droit de préemption, mais en précisant que cet exercice est « conditionnel », subordonné à la fixation judiciaire du prix. En application de l'article 7 IV de la loi du 8 août 1962 (dans sa version antérieure à 1980) et de l'article 10 du décret du 20 octobre 1962, la SAFER saisit le tribunal de grande instance pour faire fixer la valeur vénale du bien. Le vendeur conteste : pour lui, la SAFER n'a pas valablement préempté, puisqu'elle a émis une condition. La cour d'appel de Nîmes lui donne raison : elle annule la préemption et dit n'y avoir lieu à fixation judiciaire du prix. La SAFER se pourvoit en cassation. Mais qu'a donc reproché la Cour de cassation à la cour d'appel ? Elle a estimé que les juges du fond avaient mal interprété la loi : la demande en fixation du prix n'est pas un exercice conditionnel du droit de préemption, mais une simple étape préalable. La SAFER peut donc saisir le tribunal pour faire fixer le prix, et ce n'est qu'après cette fixation, si elle accepte le prix dans le mois de la signification du jugement, que la préemption devient effective. En annulant la préemption, la cour d'appel a donc violé les textes.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le raisonnement de la Cour de cassation repose sur une distinction subtile mais cruciale : l'exercice du droit de préemption et la demande préalable en fixation du prix sont deux actes distincts. L'article 7 IV de la loi de 1962 prévoit que lorsque la SAFER estime le prix exagéré, elle peut demander au tribunal de fixer le prix. L'article 10 du décret de 1962 précise la procédure : la SAFER doit motiver sa décision dans le délai d'un mois à compter de la signification du jugement fixant le prix, si elle entend finalement préempter. undefined, la SAFER peut d'abord saisir le juge pour connaître le prix « juste », et ce n'est qu'ensuite, si elle accepte ce prix, qu'elle exerce effectivement son droit de préemption. undefined la cour d'appel de Nîmes a confondu la phase de contestation du prix (qui est un préalable) avec l'exercice même du droit de préemption. Les juges du fond avaient pourtant considéré que la SAFER avait préempté « à titre conditionnel », ce qui serait contraire au droit de préemption qui, par nature, est un acte unilatéral et définitif. Mais la Cour de cassation rappelle que la condition n'est pas dans l'exercice du droit, mais dans la procédure : la SAFER ne préempte pas sous condition, elle demande d'abord au juge de fixer le prix, et ensuite elle décide de préempter ou non. Ce faisant, la Haute juridiction protège l'équilibre entre l'intérêt général (l'aménagement foncier) et le droit du propriétaire de vendre à un prix juste. Attention toutefois : ce raisonnement ne vaut que pour la période antérieure à la loi du 4 juillet 1980, qui a modifié le régime. Mais l'arrêt reste une référence pour comprendre la mécanique du droit de préemption des SAFER.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un terrain agricole ou rural, cette décision vous apprend que la SAFER ne peut pas vous bloquer indéfiniment. Concrètement, si la SAFER vous notifie une « préemption conditionnelle », elle n'a en réalité pas encore préempté. Elle dispose d'un délai d'un mois après la fixation judiciaire du prix pour accepter ou non. Pendant ce temps, vous n'êtes pas lié : vous pouvez toujours vendre à votre acheteur initial, sous réserve que celui-ci accepte d'attendre l'issue de la procédure. Pour les acquéreurs, c'est une sécurité : la SAFER ne peut pas se rétracter après avoir préempté. Si elle accepte le prix fixé par le juge, la vente est conclue ; si elle refuse, la vente à l'acquéreur initial peut reprendre. Prenons un exemple : à Villeneuve-lès-Avignon, un propriétaire vend un terrain de 2 hectares pour 150 000 €. La SAFER estime le prix excessif et saisit le tribunal. Le juge fixe la valeur vénale à 130 000 €. La SAFER a un mois pour accepter ce prix ; si elle le fait, elle devient propriétaire. Si elle ne le fait pas, le propriétaire peut vendre à son acheteur initial au prix convenu, ou à un autre. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des vendeurs étaient paralysés pendant des mois par une prétendue préemption conditionnelle. Cette jurisprudence leur permet de reprendre la main. Si vous êtes dans cette situation, vous devez contester la validité de la notification si elle est conditionnelle, et exiger que la SAFER soit claire : soit elle préempte ferme, soit elle demande la fixation du prix, mais pas les deux en même temps.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le contenu de la notification de la SAFER : si elle mentionne une condition (par exemple, « sous réserve de fixation du prix par le tribunal »), elle n'est pas valable. Exigez une notification claire et sans réserve.
- Conservez tous les délais : la SAFER dispose d'un délai de deux mois à compter de la déclaration d'intention d'aliéner (DIA) pour exercer son droit de préemption. Passé ce délai, la vente est libre. Marquez les dates sur un calendrier.
- Ne signez pas de promesse de vente définitive avant d'être certain que la SAFER n'a pas préempté : si elle saisit le tribunal, attendez le jugement et le délai d'un mois suivant sa signification pour savoir si elle accepte le prix.
- Consultez un avocat spécialisé dès que vous recevez une notification ambiguë : une simple lettre recommandée peut faire la différence. À Nîmes, les tribunaux sont habitués à ce type de contentieux ; un professionnel pourra vous conseiller sur la stratégie à adopter.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 1982 s'inscrit dans une lignée de décisions qui précisent les conditions d'exercice du droit de préemption des SAFER. Avant lui, la Cour de cassation avait déjà jugé (Civ. 3e, 10 mai 1978, n° 76-15.385) que la SAFER doit exercer son droit de préemption de manière non équivoque. L'arrêt de 1982 confirme et précise en distinguant la phase de contestation du prix. Par la suite, la loi du 4 juillet 1980 a modifié l'article 7 de la loi de 1962, mais la jurisprudence est restée constante sur le principe : la demande en fixation du prix n'est pas un exercice du droit de préemption. Plus récemment, la Cour de cassation a rappelé que la SAFER ne peut pas préempter à un prix inférieur à celui proposé par l'acquéreur sans motif sérieux (Civ. 3e, 14 septembre 2005, n° 04-14.747). La tendance est donc à la protection du vendeur et de l'acquéreur contre les abus de la SAFER. Pour les propriétaires, cela signifie qu'ils ne sont pas à la merci d'une préemption « sous condition » et peuvent négocier en toute connaissance de cause.
Points clés à retenir
- La SAFER ne peut pas préempter « à titre conditionnel » : sa demande en fixation du prix n'est pas un exercice du droit de préemption, mais un préalable.
- Après fixation du prix par le juge, la SAFER a un mois pour accepter : si elle accepte, la préemption est effective ; sinon, la vente initiale peut se poursuivre.
- Le vendeur n'est pas bloqué : il peut continuer à négocier avec son acquéreur initial, sous réserve de la procédure en cours.
- Les délais sont stricts : la SAFER doit agir dans les deux mois suivant la DIA, et le vendeur doit contester rapidement toute notification irrégulière.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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