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Droit de reprise du bailleur : les juges apprécient souverainement le caractère adapté du logement
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Droit de reprise du bailleur : les juges apprécient souverainement le caractère adapté du logement

📅 Décision du 02 octobre 1985⚖️ Cour de cassation👁️ 15 vues📖 7 min de lecture

La Cour de cassation rappelle que seuls les juges du fond peuvent décider si le logement proposé par un propriétaire qui exerce son droit de reprise répond bien aux besoins du locataire. Une décision qui protège les locataires contre les reprises abusives.

Décision de référence : cc • N° 84-11.187 • 1985-10-02 • Consulter la décision →

Imaginez : vous êtes locataire à Arles depuis vingt ans. Votre propriétaire vous annonce qu'il veut récupérer l'appartement pour y loger son fils. Il vous propose un autre logement, mais à Istres, à 40 kilomètres de là. Vous refusez, estimant que ce logement ne convient pas à votre famille. Le propriétaire vous assigne en justice. Qui va trancher ? La réponse est dans une décision de la Cour de cassation de 1985, toujours d'actualité.

La question que se pose chaque propriétaire qui veut récupérer son bien : est-ce que le logement que je propose à mon locataire est jugé « convenable » par la loi ? Et chaque locataire : puis-je refuser un logement qui m'éloigne de mon travail, de l'école de mes enfants, de mes proches ?

Cette décision du 2 octobre 1985 (n° 84-11.187) répond clairement : c'est aux juges du fond — ceux qui examinent les faits — d'apprécier si le logement proposé répond aux besoins du locataire et de sa famille. La Cour de cassation, elle, ne se prononce pas sur les faits. Elle vérifie seulement que les juges ont bien appliqué la loi.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

M. et Mme Y. sont locataires d'un appartement à Bordeaux. Leur propriétaire, M. X., souhaite exercer son droit de reprise (c'est-à-dire récupérer le logement pour l'occuper lui-même ou le donner à un proche) pour loger son fils. Conformément à la loi du 1er septembre 1948, il leur propose un autre logement, situé à Saint-Sulpice de Faleyrens, à plus de 40 kilomètres de leur domicile actuel.

Les époux Y. refusent. Leur fils habite sur le même palier, dans l'immeuble même où ils sont locataires. Il tisse avec eux des relations affectives et familiales quotidiennes. Déménager à Saint-Sulpice de Faleyrens, c'est perdre cette proximité et tout un réseau social, familial, amical. Pour eux, le logement proposé n'est pas équivalent.

Le propriétaire les assigne devant le tribunal d'instance de Bordeaux, qui leur donne raison. M. X. fait appel. La cour d'appel de Bordeaux, par un arrêt du 13 octobre 1983, confirme le jugement : le logement proposé ne répond pas aux besoins de la famille Y. Le propriétaire se pourvoit en cassation, arguant que les juges ont mal apprécié la situation.

La Cour de cassation rejette son pourvoi. Elle rappelle que l'appréciation de l'adéquation du logement relève du pouvoir souverain des juges du fond. Ce sont eux qui, en fonction des circonstances de chaque affaire, décident si le logement proposé est convenable. La Cour de cassation ne peut pas remettre en cause cette appréciation, sauf erreur de droit.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

Le fondement légal de cette affaire est l'article 10, paragraphe 9, de la loi du 1er septembre 1948. Ce texte permet au propriétaire de reprendre son logement pour l'occuper lui-même ou pour loger un proche, à condition de proposer au locataire un autre logement répondant à ses besoins et à ceux de sa famille.

La question centrale est : qu'est-ce qu'un logement « répondant aux besoins » ? La loi ne donne pas de définition précise. Elle laisse aux juges le soin d'apprécier au cas par cas. C'est ce qu'on appelle le « pouvoir souverain d'appréciation » des juges du fond.

Dans cette affaire, les époux Y. ont fait valoir que leur fils résidait sur le même palier, et que les liens affectifs et familiaux tissés quotidiennement ne pourraient pas être maintenus à Saint-Sulpice de Faleyrens, situé à plus de 40 kilomètres. La cour d'appel a estimé que cet éloignement rendait le logement proposé inadapté. Le propriétaire, lui, estimait que ce critère était trop subjectif.

La Cour de cassation confirme que c'est bien aux juges du fond d'apprécier souverainement si le logement proposé est adapté. Elle ne contrôle pas cette appréciation, sauf si les juges ont violé une règle de droit. En l'espèce, ils ont correctement appliqué la loi. La décision est donc définitive.

Cette jurisprudence est constante depuis 1985. Elle a été rappelée dans de nombreux arrêts ultérieurs. Elle protège les locataires contre des propositions abusives, mais elle impose aussi au propriétaire de proposer un logement véritablement équivalent.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour le propriétaire bailleur : si vous voulez récupérer votre bien pour l'occuper ou le donner à un proche, vous devez proposer un logement qui répond réellement aux besoins du locataire. Ne vous contentez pas d'un logement plus petit, plus loin, ou moins bien situé. Les juges examineront des éléments précis : la distance avec le travail, l'école, les commerces, les liens familiaux. Par exemple, à Arles, si vous proposez un studio à Istres à une famille de quatre personnes, c'est un risque certain de refus.

Pour le locataire : vous avez le droit de refuser un logement qui ne vous convient pas. Mais vous devez motiver votre refus par des raisons objectives : éloignement du travail, impossibilité de scolariser les enfants dans les mêmes conditions, perte de soutien familial. Un simple « je ne veux pas déménager » ne suffira pas. Si vous êtes assigné, vous devrez prouver que le logement proposé ne répond pas à vos besoins.

Pour l'acquéreur d'un immeuble : avant d'acheter un logement occupé, vérifiez si le vendeur a déjà exercé un droit de reprise ou si les locataires sont protégés par la loi de 1948. Vous pourriez hériter d'un litige.

Exemple chiffré : un propriétaire à Istres propose à son locataire un appartement à 30 km. Le locataire travaille à Istres. Les frais de transport supplémentaires sont estimés à 150 € par mois. Le juge pourrait considérer que le logement n'est pas adapté. Si le propriétaire insiste, il risque de perdre et de devoir payer les frais de justice (plusieurs milliers d'euros).

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Proposez un logement équivalent en surface, prix et localisation : si vous êtes bailleur, ne sous-estimez pas l'importance de la proximité. Un logement dans la même ville ou à moins de 10 km a plus de chances d'être accepté. À Arles, proposez un logement dans le même quartier ou à proximité des transports.
  • Documentez les besoins du locataire : si vous êtes locataire, gardez des preuves de votre situation : attestation de l'employeur, certificat de scolarité, justificatifs de soins médicaux. Cela vous servira si vous devez refuser un logement.
  • Négociez à l'amiable avant d'aller en justice : un accord à l'amiable coûte moins cher qu'un procès. Proposez une indemnité de déménagement ou une réduction de loyer temporaire pour faciliter l'acceptation.
  • Consultez un avocat spécialisé dès les premières tensions : un avocat vous aidera à évaluer vos chances et à préparer votre dossier. Une consultation de 30 minutes peut vous éviter des mois de procédure.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

La décision de 1985 a été confirmée à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 19 mars 1997 (n° 95-14.912), la Cour de cassation a jugé que les juges du fond peuvent prendre en compte l'état de santé du locataire pour apprécier l'adéquation du logement proposé. Dans un arrêt plus récent du 8 novembre 2018 (n° 17-26.437), elle a rappelé que le juge doit vérifier que le logement proposé est décent et adapté à la composition familiale.

La tendance est donc à une protection accrue du locataire. Les juges examinent de plus en plus finement les circonstances personnelles. À l'inverse, certains propriétaires critiquent cette jurisprudence, estimant qu'elle rend trop difficile l'exercice du droit de reprise.

Pour l'avenir, il est probable que les critères d'appréciation continuent de s'affiner, notamment avec les enjeux de mobilité et de transition écologique. Un logement éloigné des transports en commun pourrait être jugé inadapté.

Points clés à retenir

  • Qu'est-ce que le pouvoir souverain des juges du fond ? C'est le pouvoir des juges de première instance et d'appel d'apprécier les faits sans que la Cour de cassation ne puisse les contredire, sauf erreur de droit.
  • Puis-je refuser un logement proposé par mon propriétaire ? Oui, si vous démontrez qu'il ne répond pas à vos besoins (éloignement, surface, prix, etc.).
  • Que faire si mon propriétaire m'assigne ? Contactez un avocat. Vous devrez prouver que le logement proposé est inadapté. Rassemblez tous les justificatifs.
  • Quels sont les risques pour le propriétaire ? Si le juge estime que le logement proposé n'est pas adapté, le propriétaire perd son droit de reprise et doit payer les frais de justice.
  • Cette décision s'applique-t-elle encore aujourd'hui ? Oui, elle est toujours valable et régulièrement citée par les tribunaux.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le pouvoir souverain des juges du fond ?

C'est le pouvoir des juges de première instance et d'appel d'apprécier les faits d'une affaire sans que la Cour de cassation ne puisse les contredire, sauf erreur de droit. En matière de droit de reprise, cela signifie que ce sont eux qui décident si le logement proposé est adapté.

Puis-je refuser un logement proposé par mon propriétaire dans le cadre d'un droit de reprise ?

Oui, si vous démontrez que le logement ne répond pas à vos besoins personnels et familiaux : éloignement du travail, de l'école, des soins, rupture des liens affectifs. Vous devez motiver votre refus par des éléments objectifs.

Que faire si mon propriétaire m'assigne en justice pour refus de quitter les lieux ?

Contactez un avocat spécialisé en droit immobilier. Rassemblez tous les justificatifs de votre situation (contrat de travail, certificats de scolarité, attestations médicales). Vous devrez prouver que le logement proposé est inadapté.

Quels sont les risques pour un propriétaire qui propose un logement inadapté ?

Le juge peut refuser le droit de reprise, et le propriétaire devra payer les frais de justice (plusieurs milliers d'euros). Il devra également attendre un nouveau motif de reprise.

Cette décision de 1985 est-elle encore applicable aujourd'hui ?

Oui, elle est toujours d'actualité et régulièrement citée par les tribunaux. La Cour de cassation a réaffirmé ce principe dans de nombreux arrêts ultérieurs.

Informations juridiques

  • Numéro: 84-11.187
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 02 octobre 1985

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire bailleur à Arles voulant récupérer son logement

M. Dupont, propriétaire d'un appartement à Arles, souhaite y loger sa fille. Il propose à son locataire un appartement à Istres, à 40 km. Le locataire refuse, invoquant son emploi à Arles et l'école de ses enfants.

Application pratique:

Cette jurisprudence impose à M. Dupont de proposer un logement équivalent : même ville ou à proximité immédiate, même surface, même gamme de prix. Il doit également tenir compte des besoins spécifiques du locataire. S'il persiste, il risque de perdre en justice et de devoir payer les frais de procédure (2 000 à 5 000 €).

2

Locataire à Istres menacé d'expulsion pour droit de reprise

Mme Martin, locataire à Istres depuis 15 ans, reçoit un congé pour reprise au profit du fils du propriétaire. On lui propose un logement à Arles, à 30 km. Elle travaille à Istres et ses enfants y sont scolarisés.

Application pratique:

Mme Martin peut refuser en invoquant l'éloignement géographique qui perturbe sa vie professionnelle et familiale. Elle doit rassembler des preuves : contrat de travail, certificats de scolarité, attestations. Le juge appréciera souverainement si le logement proposé est adapté. Si elle gagne, elle reste dans les lieux.

3

Acquéreur d'un immeuble à Arles avec locataires protégés

M. Leroy achète un immeuble à Arles. Les locataires sont protégés par la loi de 1948. Il souhaite récupérer un logement pour son fils.

Application pratique:

M. Leroy doit vérifier si le précédent propriétaire a déjà exercé un droit de reprise. Il doit proposer un logement équivalent. Cette jurisprudence l'oblige à être très prudent : une proposition inadaptée peut bloquer son projet pendant des années. Il doit consulter un avocat avant d'engager une procédure.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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