Décision de référence : cc • N° 10-16.089 • 2010-12-14 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un petit immeuble à Cabestany, près de Perpignan. Vous louez des locaux à une entreprise de 60 salariés. Un jour, l'un des employés conteste l'élection des membres du CHSCT (Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail) parce que la procédure de candidature n'a pas été organisée comme il le souhaitait. Il saisit le tribunal. Mais la question est : le juge peut-il, après coup, décider qu'il aurait fallu un appel à candidatures spécifique ?
Cette décision de la Cour de cassation du 14 décembre 2010 (n° 10-16.089) répond clairement : non. Une fois le scrutin passé, le juge ne peut pas inventer des règles qui n'étaient pas prévues. Il ne peut annuler les élections que si une irrégularité a été commise pendant le vote lui-même. Pas avant, pas après.
Pour les propriétaires bailleurs, les locataires et les professionnels de l'immobilier, cette décision est un garde-fou. Elle limite les risques de remise en cause des élections dans les entreprises qui occupent vos locaux. Et elle vous donne une certitude : tant que le vote s'est déroulé normalement, les résultats tiennent.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est membre du collège désignatif (l'ensemble des personnes qui élisent les représentants) d'un CHSCT dans une entreprise de la région d'Argelès-sur-Mer. Avant l'élection, les membres du collège ne parviennent pas à se mettre d'accord sur les modalités de présentation des candidatures. Certains veulent un appel à candidatures nominatif, d'autres préfèrent un scrutin de liste classique. Faute d'unanimité, l'élection se déroule finalement selon la règle par défaut : scrutin de liste avec représentation proportionnelle à la plus forte moyenne (c'est-à-dire que les listes obtiennent un nombre de sièges proportionnel à leurs voix, avec un système de répartition des restes).
M. X, mécontent, saisit le tribunal d'instance pour demander l'annulation de l'élection. Son argument : l'absence d'accord unanime aurait dû conduire à des modalités particulières, par exemple un appel à candidatures encadré par le juge. Le tribunal rejette sa demande, et M. X se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation est saisie. Elle doit trancher : le juge peut-il, une fois l'élection terminée, décider que les modalités de candidature auraient dû être différentes ? Peut-il annuler le scrutin parce que le collège désignatif n'a pas trouvé d'accord unanime sur la procédure de candidature ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt, rappelle un principe essentiel : le juge, saisi après le déroulement des élections, ne peut pas se substituer au collège désignatif pour décider de modalités particulières de désignation, comme un appel à candidatures. Son rôle se limite à vérifier si des irrégularités ont été commises pendant le scrutin (par exemple, un défaut de confidentialité, une erreur dans le décompte des voix).
Le fondement légal ? Il n'y a pas un article précis du Code du travail, mais la Cour s'appuie sur la règle générale de l'autonomie du collège désignatif. En substance : avant l'élection, le collège peut librement fixer les modalités des candidatures, à condition d'un accord unanime. À défaut, la loi prévoit que l'élection a lieu au scrutin de liste avec représentation proportionnelle à la plus forte moyenne, sans qu'il soit besoin d'un appel à candidatures spécifique. Une fois le vote passé, le juge n'a pas à revenir sur ce choix ou sur l'absence d'accord.
Cette décision confirme une jurisprudence constante : les juges du fond ne doivent pas se mêler de la phase préparatoire des élections, sauf si une fraude ou une manœuvre déloyale est démontrée. Ici, aucun vice n'a été constaté dans le déroulement des opérations électorales. Le pourvoi de M. X est donc rejeté.
Qu'est-ce que cela signifie pour vous ? Que les élections des représentants du personnel ne peuvent pas être attaquées après coup pour des questions de procédure de candidature, sauf si une irrégularité dans le vote lui-même est prouvée. Les propriétaires bailleurs peuvent dormir tranquilles : les résultats des élections dans les entreprises locataires sont solides.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : Vous louez un local commercial à une entreprise. Si cette entreprise connaît une contestation d'élections du CHSCT, vous n'avez pas à craindre une remise en cause qui perturberait la gestion locative. Les élections sont stables tant que le scrutin est régulier. Exemple chiffré : à Cabestany, une société de 40 salariés loue votre atelier de 200 m². Une élection interne contestée pourrait, dans d'autres circonstances, bloquer les décisions de l'entreprise sur les conditions de travail, et donc retarder le paiement de votre loyer ? Ici, non. Le juge ne peut pas annuler l'élection pour un désaccord sur les modalités de candidature.
Pour le locataire (particulier ou professionnel) : Vous êtes salarié et membre du CHSCT ? Vous devez savoir que les modalités de candidature doivent être fixées avant le scrutin, par accord unanime du collège. Si vous êtes en désaccord, vous devez agir avant l'élection, pas après. Une fois le vote fait, il est trop tard pour contester la procédure de candidature.
Pour le copropriétaire d'un immeuble de bureaux : Si un syndicat de copropriétaires accueille plusieurs entreprises, les élections internes à ces entreprises peuvent impacter l'ambiance générale. Mais cette décision vous rassure : les contestations post-électorales sont limitées aux vices de vote. Exemple à Argelès-sur-Mer : une copropriété de 15 lots dont 5 sont des bureaux loués à des PME. Les élections CHSCT de ces PME ne pourront pas être bloquées par un simple désaccord sur les candidatures.
Un conseil concret : Si vous êtes impliqué dans un collège désignatif, assurez-vous de formaliser un accord unanime avant le scrutin. Sinon, laissez la règle par défaut s'appliquer. Après le vote, ne comptez pas sur le juge pour rattraper un désaccord.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez les modalités de candidature : Avant toute élection, réunissez le collège désignatif et tentez d'obtenir un accord unanime sur les règles de présentation des candidatures. Si l'unanimité est impossible, acceptez le scrutin de liste proportionnel sans appel à candidatures.
- Documentez les désaccords : En cas de blocage, rédigez un procès-verbal mentionnant l'absence d'accord. Cela prouvera que les modalités par défaut s'appliquent légalement.
- Ne comptez pas sur le juge après coup : La contestation doit intervenir pendant ou immédiatement après le scrutin, et uniquement pour des irrégularités de vote (bourrage d'urnes, absence de confidentialité, etc.).
- Informez les parties prenantes : Si vous êtes propriétaire bailleur, rappelez à votre locataire entreprise qu'elle doit sécuriser ses élections internes pour éviter des perturbations qui pourraient affecter le bail.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation avait déjà abordé ce sujet dans un arrêt du 24 mars 2004 (n° 02-60.176), où elle avait jugé que le juge ne pouvait pas modifier les modalités de désignation des représentants du personnel après l'élection. La décision de 2010 confirme cette ligne, mais avec une précision importante : le défaut d'unanimité sur les modalités de candidature ne constitue pas une irrégularité de l'élection. En 2015, la chambre sociale a réaffirmé ce principe dans un arrêt n° 14-60.048, en précisant que seul un vice affectant le scrutin lui-même peut entraîner l'annulation.
La tendance est claire : les juges se montrent respectueux de l'autonomie des collèges désignatifs et ne souhaitent pas s'immiscer dans la phase préparatoire. Pour l'avenir, cette jurisprudence limite les risques de contentieux post-électoral, ce qui sécurise les entreprises et, indirectement, les propriétaires bailleurs.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Puis-je contester une élection CHSCT si je n'étais pas d'accord avec les modalités de candidature ? Non, une fois le scrutin terminé, vous ne pouvez contester que des irrégularités dans le vote (ex : urnes non scellées).
- Que faire si le collège désignatif ne parvient pas à un accord unanime ? L'élection se déroule selon la règle par défaut : scrutin de liste proportionnel sans appel à candidatures. Aucune annulation possible sur ce motif.
- Quels délais pour contester une élection ? Vous devez agir dans les 15 jours suivant l'élection, devant le tribunal d'instance (ou le tribunal judiciaire depuis 2020). Passé ce délai, l'élection est définitive.
- Un propriétaire bailleur peut-il être concerné par ce litige ? Indirectement, oui : si l'entreprise locataire connaît des troubles électoraux, cela peut impacter la gestion des locaux. Mais cette décision vous protège car elle limite les contestations.
- Que faire si une irrégularité de vote est découverte ? Rassemblez des preuves (témoignages, photos, PV) et saisissez le tribunal dans les 15 jours. Le juge pourra annuler l'élection et en ordonner une nouvelle.
En résumé, cette décision de la Cour de cassation renforce la sécurité juridique des élections CHSCT. Pour les propriétaires, les locataires et les professionnels de l'immobilier, c'est un point de moins à surveiller.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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