Décision de référence : cc • N° 10-14.425 • 2011-04-06 • Consulter la décision →
Lorsqu’un voisin construit sur votre terrain, vous pouvez agir en justice pour obtenir la démolition de l’ouvrage. La Cour de cassation, dans un arrêt du 6 avril 2011 (n° 10-14.425), rappelle un principe fondamental : l’action en revendication d’un bien immobilier n’est pas soumise à la prescription extinctive, car le droit de propriété est imprescriptible. Mais cette affaire illustre aussi un piège procédural : le renvoi d’une affaire d’un tribunal incompétent à un tribunal compétent ne vous dispense pas de respecter les règles de procédure de ce dernier. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En l’espèce, des propriétaires ont constaté que leurs voisins avaient construit une terrasse et un abri de jardin empiétant sur leur terrain. Malgré des tentatives de conciliation amiables, aucun accord n’a été trouvé. Ils ont alors saisi le tribunal d’instance, compétent pour les litiges de voisinage. Devant cette juridiction, ils ont formulé oralement leurs demandes : faire constater l’empiètement et ordonner la démolition. Le tribunal d’instance s’est déclaré incompétent matériellement, estimant que la valeur du litige dépassait 10 000 €, et a renvoyé l’affaire au tribunal de grande instance, conformément à l’article 97 du code de procédure civile.
Une fois l’affaire transmise au TGI, les demandeurs n’ont pas déposé de nouvelles conclusions écrites. Ils estimaient que leurs demandes orales antérieures suffisaient pour saisir valablement le TGI. Le TGI leur a donné raison et a ordonné la démolition des constructions. Les voisins ont interjeté appel. La cour d’appel a annulé le jugement, jugeant que le TGI n’avait pas été valablement saisi faute de conclusions écrites. Les propriétaires se sont pourvus en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l’arrêt d’appel. Elle rappelle, d’une part, que l’action en revendication d’un bien immobilier n’est pas soumise à la prescription extinctive, le droit de propriété étant imprescriptible (article 2227 du Code civil). D’autre part, sur le plan procédural, elle énonce que selon l’article 97 du code de procédure civile, en cas de renvoi d’un tribunal incompétent à un tribunal compétent, « la procédure se poursuit selon les règles applicables devant la juridiction de renvoi ». Cela signifie que le TGI était régulièrement saisi des demandes formulées oralement devant le tribunal d’instance, sans que les demandeurs aient l’obligation de déposer de nouvelles conclusions écrites. Cependant, la Cour précise que la procédure se poursuit selon les règles du TGI, ce qui implique que si le TGI l’exige, des conclusions écrites doivent être produites. En l’occurrence, le TGI avait statué sans exiger de conclusions, de sorte que la cour d’appel ne pouvait annuler le jugement pour ce motif.
Cette solution est conforme à la sécurité juridique : elle évite qu’un justiciable perde son droit à cause d’un renvoi pour incompétence. Mais attention : si le tribunal de renvoi exige des écritures et que le demandeur ne les produit pas, il risque de voir ses demandes déclarées irrecevables.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Concrètement, cette décision a plusieurs implications pratiques selon votre situation.
Propriétaire victime d’un empiètement : Vous pouvez agir à tout moment, même si l’empiètement est ancien. L’imprescriptibilité de l’action en revendication vous protège. Toutefois, n’attendez pas trop : les preuves (photos, témoignages) peuvent disparaître. De plus, le voisin pourrait acquérir la propriété par usucapion après 30 ans de possession continue, paisible et non équivoque. Ainsi, si vous tolérez l’empiètement pendant trois décennies, vous pourriez perdre votre droit.
Constructeur empiétant : Vous ne pouvez pas invoquer la prescription pour échapper à la démolition. La jurisprudence est sévère : un empiètement, même minime, justifie la remise en état. Vous pouvez néanmoins tenter une régularisation amiable (cession de la surface empiétée, constitution d’une servitude) ou espérer une indemnité en cas de mauvaise foi du voisin, mais cela reste rare.
Acquéreur d’un bien : Avant d’acheter, vérifiez les limites de propriété. Un bornage par géomètre-expert est vivement recommandé. Si un empiètement est constaté avant la vente, exigez sa régularisation.
Copropriétaire : Les parties communes sont protégées. Si un copropriétaire empiète sur une partie commune (ex : extension sur le jardin commun), le syndicat des copropriétaires peut agir en justice sans limite de temps.
Un conseil pour éviter ce type de litige
- Faites réaliser un bornage avant toute construction. Un géomètre-expert délimite officiellement les propriétés. Cela coûte entre 1 500 et 3 000 €, mais c’est le meilleur moyen d’éviter un litige ultérieur.

