Empiétement de propriété : quand la défense de vos droits ne peut être un abus
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Empiétement de propriété : quand la défense de vos droits ne peut être un abus

📅 Décision du 07 novembre 1990⚖️ Cour de cassation👁️ 3 vues📖 6 min de lecture

La Cour de cassation rappelle que défendre son droit de propriété contre un empiétement, même minime, ne constitue pas un abus. Décryptage d'un arrêt de 1990 toujours d'actualité.

Décision de référence : cc • N° 88-18.601 • 1990-11-07 • Consulter la décision →

En 1990, la Cour de cassation a dû trancher une question épineuse : un propriétaire peut-il être condamné pour abus de droit lorsqu'il demande la démolition d'un empiétement minime sur son terrain ? Un propriétaire, M. Y…, avait assigné son voisin pour faire démolir un empiétement de quelques centimètres. La cour d'appel l'avait débouté, jugeant sa demande abusive en raison du caractère négligeable du préjudice. Mais la Cour de cassation n'a pas été de cet avis.

Dans cet arrêt, la plus haute juridiction française a posé un principe simple et fort : la défense du droit de propriété contre un empiétement ne peut jamais dégénérer en abus. Autrement dit, même si l'empiétement est ridiculement petit, vous avez le droit d'exiger la remise en état sans risquer d'être condamné pour abus de droit. Explications.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

M. Y… est propriétaire d'une maison. Un jour, il s'aperçoit que son voisin a édifié une construction qui empiète sur sa parcelle. L'empiétement est minime : quelques centimètres à peine. Mais pour M. Y…, c'est une question de principe : son droit de propriété est violé. Il demande donc en justice la démolition de l'ouvrage et la remise en état des lieux.

Le voisin, de son côté, plaide la bonne foi : l'empiétement est involontaire, il ne cause aucun préjudice réel à M. Y…, et la démolition serait coûteuse pour lui. Il demande que la demande de M. Y… soit déclarée abusive et que celui-ci soit condamné à lui verser des dommages et intérêts.

La cour d'appel donne raison au voisin. Elle estime que l'exercice du droit de propriété par M. Y… est abusif car il n'en retire qu'un avantage minime (quelques centimètres) alors que le préjudice pour le voisin est important (coût de la démolition). En clair, pour les juges du fond, il y avait disproportion entre le bénéfice pour M. Y… et le dommage causé à son voisin.

M. Y… se pourvoit en cassation. Il soutient que la défense de son droit de propriété ne peut être qualifiée d'abusive, et ce, quelle que soit l'importance de l'empiétement. La Cour de cassation va lui donner raison.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel au visa de l'article 544 du Code civil (le droit de propriété) et de l'article 1240 du Code civil (responsabilité pour faute). Elle rappelle un principe fondamental : la défense du droit de propriété contre un empiétement ne saurait dégénérer en abus.

Pour comprendre ce raisonnement, il faut distinguer deux choses : d'un côté, le droit de propriété lui-même, qui est absolu ; de l'autre, l'exercice de ce droit, qui peut être limité par l'abus. La Cour de cassation dit que lorsqu'on défend son droit de propriété contre une atteinte (un empiétement), on ne peut pas être accusé d'abuser de ce droit. Autrement dit, l'action en justice visant à faire cesser un empiétement est toujours légitime, même si l'empiétement est minime.

La cour d'appel avait commis une erreur en mettant en balance l'intérêt de M. Y… (récupérer quelques centimètres) et le préjudice de son voisin (coût de la démolition). Pour la Cour de cassation, cette balance n'a pas lieu d'être : dès lors que l'empiétement est constaté, le propriétaire a droit à la remise en état, sans avoir à justifier de son intérêt.

Attention toutefois : ce principe ne vaut que pour la défense du droit de propriété lui-même. Si M. Y…, après avoir obtenu la démolition, avait agi de manière malveillante (par exemple, en refusant une solution amiable sans motif valable), il aurait pu être condamné pour abus. Mais la simple demande de remise en état n'est pas abusive.

Ce que peu de gens savent, c'est que cette solution est constante depuis 1990 et a été réaffirmée à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 25 janvier 2006 (N° 04-14.112), la Cour de cassation a jugé que même un empiétement de 5 cm justifie la démolition, sans abus.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire (bailleur ou occupant), cette décision vous protège. Si un voisin, un locataire ou un tiers empiète sur votre terrain (muret, clôture, construction, plantation), vous avez le droit d'exiger la démolition, même si l'empiétement est minime. Vous ne risquez pas d'être condamné pour abus de droit.

Mais concrètement, comment réagir ? Imaginons que votre voisin ait construit un abri de jardin qui dépasse de 10 cm sur votre parcelle. Vous pouvez lui demander de le déplacer. S'il refuse, vous pouvez l'assigner en justice pour faire ordonner la démolition. Et même si le juge estime que l'empiétement est ridicule, il devra faire droit à votre demande, sans pouvoir vous condamner à des dommages et intérêts pour procédure abusive.

Pour le propriétaire qui empiète, la situation est inverse : il ne peut pas se retrancher derrière le caractère minime de l'empiétement pour échapper à la démolition. Il devra remettre les lieux en état à ses frais, ce qui peut coûter cher (plusieurs milliers d'euros pour une construction).

Si vous êtes locataire, vous n'êtes pas directement concerné par cet arrêt, mais vous devez savoir que votre bailleur a le droit de défendre son bien. Si vous constatez un empiétement sur la propriété que vous louez, signalez-le à votre propriétaire.

Enfin, pour les acquéreurs : lors d'une vente, vérifiez les limites de la propriété (bornage) avant de signer. Un empiétement non déclaré peut entraîner des litiges ultérieurs. Dans ma pratique, j'ai rencontré des dossiers où l'empiétement n'était découvert qu'après la vente, obligeant l'acquéreur à engager une action contre le vendeur pour vice caché.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Faites borné votre terrain avant toute construction. Le bornage (délimitation officielle des propriétés) réalisé par un géomètre-expert évite les empiétements involontaires. Comptez environ 1 000 à 2 000 € pour une parcelle standard, un coût vite rentabilisé par la sérénité.
  • En cas de doute, demandez une autorisation écrite. Si vous projetez une construction près de la limite séparative, faites signer un accord à votre voisin. Cela peut être une servitude de tour d'échelle ou une simple autorisation écrite qui vous protégera en cas de contestation.
  • Privilégiez la conciliation avant le procès. Même si la jurisprudence vous est favorable, un procès coûte du temps et de l'argent. Tentez un accord amiable (déplacement de la construction, indemnité). Si l'empiétement est minime, votre voisin acceptera peut-être de régler à l'amiable.
  • Conservez tous les documents relatifs à votre propriété. Acte de vente, plan cadastral, bornage, photos, constats d'huissier. En cas de litige, ces preuves sont essentielles. Un constat d'huissier coûte environ 200 à 300 € mais peut faire la différence devant le juge.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

La solution de 1990 a été constamment réaffirmée. Par exemple, dans un arrêt du 3 avril 2013 (N° 12-14.378), la Cour de cassation a jugé que même si l'empiétement ne cause aucun préjudice et que la démolition est très coûteuse, le propriétaire a droit à la démolition. Les juges ne peuvent pas substituer leur appréciation à celle du propriétaire.

Questions fréquentes

Puis-je exiger la démolition d'un empiétement de quelques centimètres ?

Oui, la Cour de cassation a jugé que la défense du droit de propriété contre un empiétement, même minime, ne peut être considérée comme un abus. Vous pouvez donc exiger la remise en état sans risquer d'être condamné pour procédure abusive.

Que faire si mon voisin construit sur mon terrain sans mon accord ?

Adressez-lui d'abord une lettre recommandée avec accusé de réception lui demandant de cesser les travaux ou de démolir. En cas de refus, saisissez le tribunal judiciaire pour faire ordonner la démolition sous astreinte. Un avocat spécialisé en droit immobilier peut vous assister.

Quels délais pour agir en justice pour un empiétement ?

L'action en démolition se prescrit par 30 ans à compter de la construction. Mais il est conseillé d'agir rapidement pour éviter tout risque de renonciation tacite. Consultez un avocat dès la découverte de l'empiétement.

Quel est le coût d'une procédure pour empiétement ?

Les honoraires d'avocat varient entre 2 000 et 5 000 € selon la complexité. S'ajoutent les frais de géomètre (1 000 à 2 000 €) et d'huissier (200 à 300 €). Si vous gagnez, ces frais peuvent être mis à la charge de la partie adverse.

Puis-je obtenir des dommages et intérêts en plus de la démolition ?

Oui, si l'empiétement vous a causé un préjudice distinct, comme une perte de jouissance ou une dévalorisation de votre bien. Mais le simple fait de l'empiétement ne donne pas automatiquement droit à des dommages et intérêts.

Informations juridiques

  • Numéro: 88-18.601
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 07 novembre 1990

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire victime d'un empiétement de 10 cm à Dunkerque

M. Martin, propriétaire d'une maison à Dunkerque, découvre que son voisin a construit un abri de jardin qui empiète de 10 cm sur son terrain. Il veut le faire déplacer mais craint de passer pour un procédurier.

Application pratique:

La jurisprudence de 1990 le protège : il peut exiger la démolition sans risque d'abus. Il doit d'abord tenter un accord amiable, puis saisir le tribunal si nécessaire. Un constat d'huissier et un bornage préalable sont recommandés.

2

Propriétaire ayant empiété involontairement à Grande-Synthe

Mme Dupont, à Grande-Synthe, a construit une clôture qui dépasse de 5 cm chez son voisin. Elle est de bonne foi mais le voisin exige la démolition.

Application pratique:

Mme Dupont devra démolir à ses frais, même si l'empiétement est minime. Elle peut proposer une indemnité amiable pour éviter le procès, mais le voisin n'est pas obligé d'accepter. La jurisprudence ne protège pas l'auteur de l'empiétement.

3

Acquéreur découvrant un empiétement après l'achat

M. Leroy achète une maison à Dunkerque. Après la vente, il découvre que la terrasse du voisin empiète sur son jardin. Il veut savoir s'il peut agir contre le vendeur ou le voisin.

Application pratique:

Il peut agir contre le voisin pour faire démolir l'empiétement, sans limite de temps (30 ans). Contre le vendeur, il peut invoquer un vice caché si l'empiétement n'a pas été mentionné dans l'acte de vente. Il doit agir dans les 2 ans de la découverte.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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