Décision de référence : cc • N° 22-15.205 • 2024-03-14 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un terrain agricole à Pont-Saint-Esprit, dans le Gard. Pour y accéder, vous devez traverser la parcelle de votre voisin. Depuis des années, il vous laisse passer sans rien dire. Mais un jour, il change d'avis et vous bloque l'accès. Paniqué, vous vous demandez si vous pouvez exiger un droit de passage en justice. C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée le 14 mars 2024 dans une affaire qui concerne des parcelles situées près de la frontière belge, mais dont les principes s'appliquent partout, y compris dans le ressort de Nîmes.
La question que se pose tout propriétaire dans cette situation : un accès toléré suffit-il à empêcher la reconnaissance d'une servitude légale pour enclave ? undefined, si votre voisin vous laisse passer, pouvez-vous réclamer un droit définitif ? La réponse est nuancée, et cette décision de la Cour de cassation vient clarifier un point essentiel : la tolérance de passage, même accordée à l'exploitant et non au propriétaire, suffit à écarter l'enclave tant qu'elle est maintenue.
Mais attention : si la tolérance cesse, la situation change. Alors, comment réagir concrètement ? Cet article vous explique tout, avec des exemples tirés de la pratique et des conseils de prévention.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence en 2011. M. et Mme Y. achètent une parcelle cadastrée A n° 1, dans le Nord, près de la frontière belge. Leur terrain est entouré de parcelles voisines, notamment celle de M. X., propriétaire de la parcelle A n° 3. Pour rejoindre la voie publique, les époux Y. doivent traverser plusieurs fonds, dont celui de M. X. Mais ce dernier leur refuse le passage. Les époux Y. l'assignent en justice pour obtenir une servitude de passage (un droit de passage permanent) sur le fondement de l'enclave.
En première instance, le tribunal leur donne raison : le fonds est enclavé (sans accès suffisant à la voie publique). Mais M. X. fait appel. La cour d'appel de Douai, dans un arrêt du 28 février 2019, infirme le jugement : elle constate que les époux Y. bénéficient, de fait, d'une tolérance de passage de la part du propriétaire d'une autre parcelle, M. Z., qui leur permet d'accéder à leur terrain via la Belgique. Certes, cette tolérance n'est pas un droit définitif, mais elle permet une exploitation suffisante du fonds. Donc, pas d'enclave.
Les époux Y. se pourvoient en cassation. Ils soutiennent que la tolérance de passage accordée par un tiers n'est pas opposable au propriétaire du fonds enclavé, et qu'elle peut être révocable à tout moment. La Cour de cassation, dans son arrêt du 14 mars 2024, rejette leur pourvoi. Elle approuve la cour d'appel : tant que la tolérance de passage est maintenue, le fonds n'est pas enclavé, peu importe que l'autorisation soit donnée à l'exploitant et non au propriétaire.
undefined les juges considèrent que la situation de fait (passer tous les jours) suffit à écarter le droit à une servitude légale, tant que le passage n'est pas remis en cause. Mais attention : si M. Z. venait à retirer son autorisation, les époux Y. pourraient alors demander une servitude.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le fondement juridique de la servitude pour enclave est l'article 682 du Code civil, qui dispose : « Le propriétaire dont les fonds sont enclavés et qui n'a aucune issue sur la voie publique peut réclamer un passage sur les fonds de ses voisins pour l'exploitation de son héritage. » Mais qu'est-ce qu'un fonds enclavé ? C'est un terrain qui n'a pas d'accès suffisant à la voie publique, que ce soit directement ou par une servitude existante.
Dans cette affaire, la cour d'appel a constaté que le fonds des époux Y. bénéficiait d'une tolérance de passage de la part de M. Z., propriétaire d'une parcelle située en Belgique, permettant d'accéder à la voie publique. Cette tolérance, bien que précaire et révocable, était suffisante pour les besoins de l'exploitation agricole du fonds. La Cour de cassation valide ce raisonnement : « Le fonds qui bénéficie d'une tolérance de passage permettant un accès suffisant à la voie publique pour les besoins de son exploitation n'est pas enclavé tant que cette tolérance est maintenue. »
Ce qui est notable, c'est que la tolérance n'a pas besoin d'être accordée personnellement au propriétaire. Elle peut l'être à l'exploitant, comme en l'espèce, où M. Z. laissait passer M. Y. (l'exploitant). Peu importe donc que le propriétaire n'ait pas de droit personnel, dès lors que l'exploitation du fonds est possible.
undefined, c'est que cette solution s'inscrit dans une jurisprudence constante : la Cour de cassation a déjà jugé qu'une tolérance de passage, même précaire, exclut l'enclave (Civ. 3e, 29 avril 1998, n° 96-13.595). Mais ici, la particularité est que l'autorisation est donnée à l'exploitant, pas au propriétaire. Cela étend le champ de la tolérance.
En revanche, les juges rappellent que si la tolérance venait à être retirée, l'enclave renaîtrait. undefined, la situation est instable. Les époux Y. auraient intérêt à négocier une servitude conventionnelle (un accord écrit) pour sécuriser leur accès.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques importantes pour les propriétaires, les locataires et les professionnels de l'immobilier. Voici ce que vous devez retenir selon votre situation.
Propriétaire d'un terrain enclavé : Si vous bénéficiez d'une tolérance de passage de la part d'un voisin, vous ne pouvez pas exiger une servitude légale devant le tribunal tant que cette tolérance dure. Même si l'autorisation est précaire, les juges considèrent que votre fonds n'est pas enclavé. Exemple : à Bagnols-sur-Cèze, un propriétaire d'un terrain agricole traverse chaque jour le champ du voisin avec son tracteur. Ce dernier ne dit rien. Le propriétaire ne peut pas obtenir une servitude judiciaire. Mais si le voisin ferme un jour le passage, là, il pourra agir.
Locataire ou exploitant : La tolérance peut vous être accordée personnellement, sans que le propriétaire du terrain soit concerné. Cela vous permet d'exploiter le fonds sans avoir à obtenir l'accord du propriétaire. Mais attention : si vous quittez les lieux, le nouveau locataire ou le propriétaire devra renégocier. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des exploitants agricoles se sont retrouvés bloqués parce que l'ancien voisin tolérait le passage, mais le nouveau propriétaire refuse.
Acquéreur d'un terrain : Avant d'acheter, vérifiez si l'accès repose sur une tolérance ou sur un droit réel (servitude). Si c'est une tolérance, sachez qu'elle peut être révoquée à tout moment. Demandez au vendeur de régulariser une servitude conventionnelle. Exemple : à Pont-Saint-Esprit, un acheteur a acquis une maison sans se rendre compte que l'accès passait par le jardin du voisin, sans titre. Six mois plus tard, le voisin a posé une clôture. Résultat : procès coûteux.
Copropriétaire ou lotisseur : Dans un lotissement, les accès sont généralement prévus dans le règlement. Mais si un lot n'a pas d'accès direct, vérifiez qu'une servitude a été constituée. Sinon, vous risquez de vous retrouver dans la même situation.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Négociez une servitude conventionnelle dès que possible. Si vous bénéficiez d'une tolérance, proposez à votre voisin de signer un acte notarié de servitude de passage. Cela sécurise votre droit et évite les conflits. Coût : quelques centaines d'euros de frais de notaire, bien moins qu'un procès.
- Faites constater la tolérance par écrit. Même un simple courrier ou un email de votre voisin confirmant qu'il vous autorise à passer peut servir de preuve. En cas de retrait brutal, vous pourrez démontrer l'existence d'une tolérance.
- Avant d'acheter un bien, vérifiez l'accès. Consultez le cadastre et demandez une attestation du vendeur sur l'existence d'une servitude ou d'une tolérance. Si l'accès est précaire, exigez une régularisation avant la vente.
- En cas de litige, ne coupez pas les ponts. Si votre voisin vous bloque l'accès, ne cédez pas à la tentation de forcer le passage. Vous pourriez être poursuivi pour voie de fait. Saisissez plutôt le tribunal judiciaire pour faire reconnaître l'enclave, mais seulement si la tolérance a cessé.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision confirme une tendance déjà amorcée par la Cour de cassation. Dans un arrêt du 29 avril 1998 (n° 96-13.595), la Cour avait déjà jugé qu'une tolérance de passage, même précaire, exclut l'enclave. L'arrêt de 2024 va plus loin en précisant que la tolérance peut être accordée à l'exploitant, pas nécessairement au propriétaire.
En revanche, il existe une jurisprudence antérieure qui avait semblé plus sévère : dans un arrêt du 12 juillet 2018 (n° 17-18.853), la Cour avait retenu l'enclave malgré l'existence d'un passage toléré, au motif que ce passage était insuffisant pour les besoins de l'exploitation (notamment pour les véhicules de gros tonnage). La différence ? Tout est question de « suffisance » de l'accès. Si la tolérance permet une exploitation normale, pas d'enclave. Sinon, le propriétaire peut exiger un passage.
Pour l'avenir, cette décision sécurise les situations de fait, mais incite les propriétaires à régulariser pour éviter l'instabilité. Les tribunaux seront probablement plus stricts pour vérifier le caractère suffisant de l'accès toléré.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Puis-je réclamer un droit de passage si mon voisin me laisse passer depuis des années ? Non, tant que la tolérance dure, votre fonds n'est pas enclavé. Vous ne pouvez pas exiger une servitude légale. En revanche, si le voisin retire son autorisation, vous pouvez agir.
- Que faire si mon voisin me bloque l'accès du jour au lendemain ? Vous pouvez saisir le tribunal judiciaire pour faire reconnaître l'enclave et obtenir une servitude de passage. Mais attention : vous devez prouver que vous n'avez plus aucun accès suffisant. Rassemblez des preuves (photos, témoignages, constat d'huissier).
- Combien coûte une procédure pour servitude de passage ? Les frais d'avocat et d'expertise peuvent varier de 2 000 à 10 000 € selon la complexité. Une médiation ou une conciliation est souvent moins chère et plus rapide.
- Un locataire peut-il bénéficier d'une servitude ? Non, la servitude est un droit réel attaché au fonds, pas à la personne. Mais le locataire peut utiliser la tolérance accordée par le voisin. Si le propriétaire change, le nouveau propriétaire devra renégocier.
- Dois-je faire enregistrer une servitude au cadastre ? Oui, pour qu'elle soit opposable aux tiers (futurs acheteurs). Une servitude conventionnelle doit être publiée au service de la publicité foncière.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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