Décision de référence : cc • N° 06-81.089 • 2007-02-13 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes à Saint-Étienne, il est 3 heures du matin, votre enfant a une forte fièvre et ne respire plus normalement. Vous appelez le numéro de garde du médecin de secteur. Personne ne répond. Vous rappelez, laissez un message sur le répondeur, mais rien. Paniqué, vous finissez par vous rendre aux urgences. Le lendemain, vous apprenez que le médecin de garde était chez un ami à Rive-de-Gier, qu'il avait mis son téléphone en silencieux et n'avait pas entendu les appels. Que pouvez-vous faire ?
Cette situation, qui mêle responsabilité médicale et devoir de vigilance, a été tranchée par la Cour de cassation dans un arrêt du 13 février 2007 (n° 06-81.089). La question était simple : un médecin réquisitionné pour une garde de nuit qui ne prend pas les dispositions nécessaires pour être joint commet-il une faute engageant sa responsabilité ?
La réponse est oui, sans équivoque. Les juges ont considéré que cette négligence constitue une faute caractérisée exposant autrui à un risque d'une particulière gravité que le médecin ne pouvait ignorer. Décryptage de cette décision qui fait désormais référence.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 2005, à Rive-de-Gier, une patiente, Martine X., souffre d'une affection nécessitant une intervention médicale urgente en pleine nuit. Le médecin généraliste de garde, le docteur Y., est réquisitionné par le préfet pour assurer la garde de nuit. Conformément à la réglementation, il doit être joignable à tout moment.
Cette nuit-là, le docteur Y. dort chez un ami, laissant son téléphone fixe en silencieux. À 2 h 52, un message vocal est déposé sur son répondeur. Le médecin ne l'entend pas. Les proches de la patiente tentent de le joindre à plusieurs reprises, en vain. Finalement, ils se rendent aux urgences de l'hôpital de Saint-Étienne, où la patiente reçoit les soins nécessaires. Mais le retard a-t-il aggravé son état ?
Martine X. assigne le docteur Y. en responsabilité civile, lui reprochant de ne pas avoir été joignable. Le tribunal de grande instance de Saint-Étienne la déboute, estimant que le médecin n'avait pas commis de faute. La cour d'appel de Lyon confirme ce jugement. Martine X. se pourvoit alors en cassation.
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle estime que les juges du fond n'ont pas tiré les conséquences légales de leurs propres constatations. En effet, ils ont relevé que le téléphone émet généralement un signal sonore à l'arrivée d'un message, mais ils n'ont pas vérifié si ce signal avait effectivement été émis. Or, le médecin soutenait que chez son ami, les communications ne passaient pas toujours et qu'il n'avait entendu aucun signal sonore. La Cour en déduit que le médecin n'a pas pris les dispositions nécessaires pour être joint, ce qui constitue une faute caractérisée.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut d'abord rappeler le fondement juridique de la responsabilité civile : l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382). Cet article dispose que « tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». En d'autres termes, si vous causez un préjudice à quelqu'un par votre faute, vous devez l'indemniser.
Mais encore faut-il caractériser une faute. La Cour de cassation a ici précisé que le fait pour un médecin de garde de ne pas prendre les dispositions nécessaires pour être joint constitue une faute caractérisée. Qu'est-ce qu'une faute caractérisée ? C'est une faute qui présente une certaine gravité et qui expose autrui à un risque d'une particulière gravité. Ici, le risque était celui de ne pas pouvoir accéder à des soins urgents, ce qui peut mettre en danger la vie du patient.
Les juges ont également souligné que le médecin ne pouvait ignorer ce risque. En acceptant la réquisition, il s'engageait à être joignable. Or, en dormant chez un ami sans s'assurer que le téléphone fonctionnait correctement et sans mettre un moyen de rappel (comme un téléphone portable), il a manqué à son obligation de diligence.
La Cour de cassation a donc censuré la cour d'appel qui s'était contentée de dire que le téléphone émet généralement un signal sonore, sans vérifier si, en l'espèce, ce signal avait bien été émis. Elle a estimé que les juges du fond devaient rechercher si le médecin avait pris toutes les précautions nécessaires pour être joint, et non pas seulement si le téléphone fonctionnait en théorie.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure sur la responsabilité médicale, mais elle apporte une précision importante : le médecin de garde a une obligation de résultat en matière de joignabilité, et non une simple obligation de moyens. Autrement dit, il ne suffit pas de mettre un téléphone à disposition ; encore faut-il que ce téléphone soit effectivement accessible et que le médecin prenne les mesures pour répondre aux appels.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les médecins généralistes, cette décision a des implications pratiques immédiates. Si vous êtes médecin de garde, vous devez impérativement :
- Vérifier que votre téléphone fonctionne et qu'il est en charge.
- Ne pas mettre votre téléphone en silencieux ou en mode vibreur uniquement.
- Si vous dormez chez un ami ou dans un lieu inhabituel, vous assurer que la réception est bonne.
- Envisager de laisser un numéro de téléphone portable ou un autre moyen de contact (comme un bip).
Pour les patients, cette jurisprudence est une arme juridique. Si vous subissez un préjudice parce qu'un médecin de garde n'était pas joignable, vous pouvez engager sa responsabilité. Par exemple, à Rive-de-Gier, un patient qui aurait dû être hospitalisé en urgence mais a dû attendre plusieurs heures pourrait demander réparation du préjudice moral ou des complications médicales.
Attention cependant : encore faut-il prouver que le médecin n'a pas pris les dispositions nécessaires. Le simple fait qu'il n'ait pas répondu ne suffit pas ; encore faut-il démontrer qu'il aurait dû être en mesure de répondre. Par exemple, s'il était en intervention chez un autre patient, il n'engage pas sa responsabilité. Mais s'il dormait tranquillement sans se soucier des appels, alors oui.
Concrètement, si vous êtes dans cette situation, vous devez :
- Conserver les preuves de vos appels (relevé téléphonique, horodatage).
- Demander un certificat médical constatant le préjudice subi.
- Consulter un avocat pour évaluer la faisabilité d'une action en justice.
Le délai de prescription pour agir est de 5 ans à compter de la date du dommage (article 2224 du Code civil). Les montants des indemnisations varient selon la gravité du préjudice : quelques centaines d'euros pour un préjudice moral, plusieurs milliers d'euros pour des complications médicales.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Testez votre matériel avant chaque garde : Vérifiez que votre téléphone fixe ou portable fonctionne, que la sonnerie est active et le volume suffisant. Si vous utilisez un répondeur, assurez-vous qu'il enregistre les messages et que vous pouvez les consulter à distance.
- Prévoyez un plan B : Si vous vous absentez de votre domicile, faites transférer les appels vers votre portable ou utilisez un service de renvoi d'appel. Ne comptez pas sur un seul moyen de contact.
- Informez vos confrères : Lorsque vous êtes de garde, prévenez vos collègues ou le centre de régulation médicale de votre numéro de portable et de vos disponibilités. En cas d'urgence, ils peuvent vous relayer.
- Documentez votre garde : Tenez un journal de bord des appels reçus et des actions entreprises. En cas de litige, cela prouvera votre diligence.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée d'arrêts qui renforcent la responsabilité des médecins de garde. Par exemple, la Cour de cassation a déjà jugé qu'un médecin qui ne répond pas aux appels du SAMU pendant sa garde commet une faute (Civ. 1re, 20 février 2001, n° 99-10.170). De même, un chirurgien qui quitte son service sans se faire remplacer engage sa responsabilité (Civ. 1re, 8 juillet 1997, n° 95-16.527).
La tendance est donc à une exigence accrue de disponibilité et de réactivité des médecins de garde. Les tribunaux considèrent que la permanence des soins est un enjeu de santé publique et que les médecins doivent s'organiser en conséquence.
Depuis 2007, la réglementation a évolué : les gardes sont souvent organisées par des centres de régulation, et les médecins peuvent être joignables par téléphone portable. Mais la jurisprudence reste d'actualité : le médecin qui ne prend pas les mesures nécessaires pour être joint commet une faute caractérisée.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient de plus en plus stricts, notamment avec le développement des nouvelles technologies (applications de messagerie, visioconférence). Le médecin devra démontrer qu'il a utilisé tous les moyens raisonnables pour être joignable.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Un médecin de garde peut-il être poursuivi s'il ne répond pas à un appel ? Oui, s'il n'a pas pris les dispositions nécessaires pour être joint, cela constitue une faute caractérisée.
- Que dois-je faire si je suis victime d'un tel manquement ? Conservez les preuves de vos appels, consultez un médecin pour établir un certificat, et contactez un avocat.
- Quel est le délai pour agir ? 5 ans à compter du dommage.
- Puis-je obtenir une indemnisation pour le préjudice moral ? Oui, si vous démontrez un préjudice (angoisse, souffrance psychique).
- Le médecin peut-il invoquer le fait qu'il était en intervention ? Oui, s'il prouve qu'il était en train de soigner un autre patient, cela peut l'exonérer.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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