Décision de référence : cc • N° 87-14.841 • 1989-02-22 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un grand appartement à Créteil, dans une copropriété des années 1970. Pour faire face à des difficultés financières, vous décidez de le diviser en deux studios indépendants. Vous vendez l'un, gardez l'autre. Tout semble simple. Mais un an plus tard, le syndic vous réclame des charges de copropriété calculées comme si votre lot n'avait jamais été divisé. Comment est-ce possible ?
Cette situation, plus fréquente qu'on ne le croit, soulève une question juridique fondamentale : que devient un lot de copropriété lorsqu'on le fractionne ? Disparaît-il purement et simplement ? Ou continue-t-il d'exister, avec des droits et obligations inchangés ?
La Cour de cassation, dans un arrêt du 22 février 1989 (n° 87-14.841), a tranché : le fractionnement d'un lot entraîne la modification de ses éléments constitutifs, donc sa disparition et son remplacement par les nouveaux lots issus de la division. Une décision aux conséquences pratiques immédiates, que nous allons décortiquer.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence à Paris. La société Paul Garboua immobilier acquiert, dans un immeuble en copropriété, un lot composé de plusieurs pièces. Le règlement de copropriété, rédigé dans les années 1960, décrit ce lot comme un ensemble unique, avec une quote-part de parties communes et une répartition des charges spécifique.
Quelques années plus tard, la société décide de diviser ce lot en plusieurs appartements distincts. Elle vend ces appartements à différents acquéreurs. Jusque-là, rien d'anormal : le fractionnement d'un lot est une opération courante, surtout dans les grandes villes comme Paris ou Créteil, où la demande de petits logements est forte.
Mais le syndicat des copropriétaires n'est pas de cet avis. Il considère que le fractionnement n'a pas été régulièrement autorisé par l'assemblée générale, et que les charges doivent continuer à être réparties comme si le lot initial existait toujours. La société Garboua, elle, soutient que le fractionnement est un droit du propriétaire, et que les nouveaux lots doivent être traités indépendamment.
Le litige monte jusqu'à la cour d'appel de Paris, qui donne raison au syndicat. La société se pourvoit en cassation. La Cour de cassation doit trancher : le fractionnement d'un lot est-il une simple division matérielle, ou bien une modification juridique qui fait disparaître le lot initial ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les articles 1er et 11, alinéa 2, de la loi du 10 juillet 1965 (loi sur la copropriété). L'article 1er définit le lot de copropriété comme un droit de propriété sur une partie privative, assorti d'une quote-part de parties communes. L'article 11, alinéa 2, prévoit qu'en cas d'aliénation séparée d'une ou plusieurs fractions d'un lot, la répartition des charges entre ces fractions doit être fixée par le règlement de copropriété ou, à défaut, par une décision de l'assemblée générale.
undefined, lorsqu'on divise un lot, on crée de nouvelles parties privatives, et donc de nouveaux lots. Chacun de ces nouveaux lots a sa propre quote-part de parties communes, qui doit être déterminée. Le lot initial, lui, n'existe plus : ses éléments constitutifs (partie privative et quote-part) ont été modifiés.
La Cour précise que cette modification ne peut se faire sans respecter les règles de la copropriété. En particulier, si le règlement de copropriété ne prévoit pas les modalités de répartition des charges en cas de division, l'assemblée générale doit voter une nouvelle répartition. À défaut, la division est irrégulière et le lot initial continue d'exister juridiquement.
undefined la Cour de cassation confirme que le fractionnement d'un lot n'est pas un acte anodin : c'est une opération juridique qui modifie la structure même de la copropriété. Les juges rejettent l'argument de la société Garboua, qui considérait que le fractionnement était un simple droit du propriétaire. Ils rappellent que la copropriété est une organisation collective, et que toute division doit être acceptée par la collectivité des copropriétaires.
undefined, c'est que cette décision s'inscrit dans une logique de protection des copropriétaires. Si le fractionnement était libre, un propriétaire pourrait diviser son lot en plusieurs micro-lots, modifiant unilatéralement la répartition des charges et des droits de vote. La Cour de cassation met un terme à cette dérive potentielle.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des conséquences pratiques importantes pour tous les acteurs de la copropriété. Voyons-les profil par profil.
Pour le propriétaire bailleur qui souhaite diviser un lot : vous devez impérativement obtenir l'accord de l'assemblée générale des copropriétaires pour fixer la nouvelle répartition des charges. À défaut, votre division sera contestable, et les nouveaux lots ne seront pas reconnus juridiquement. Exemple concret : à Pontoise, un propriétaire divise un lot de 100 m² en deux studios de 50 m². Sans vote de l'assemblée, le syndic peut continuer à lui réclamer les charges sur la base du lot initial, soit 100 m². Résultat : le propriétaire paie deux fois plus que ce qu'il devrait.
Pour l'acquéreur d'un lot issu d'une division : attention ! Vérifiez que la division a été régulièrement approuvée par l'assemblée générale. Si ce n'est pas le cas, vous risquez de vous retrouver dans une situation où votre lot n'existe pas juridiquement. Les charges pourraient vous être réclamées comme si vous étiez toujours propriétaire d'une fraction du lot initial, avec des quotes-parts aléatoires.
Pour le syndic de copropriété : cette décision vous donne un outil pour exiger des propriétaires qu'ils régularisent les divisions sauvages. Vous devez veiller à ce que toute division soit accompagnée d'une modification du règlement de copropriété et d'une nouvelle répartition des charges votée en assemblée.
Pour le copropriétaire qui subit une division dans son immeuble : vous pouvez contester une division non autorisée. En effet, une division modifie l'équilibre des charges et des droits de vote. Si vous constatez qu'un voisin a divisé son lot sans autorisation, vous pouvez saisir le tribunal judiciaire pour faire annuler la division et rétablir l'état initial. Attention toutefois : les délais de prescription (5 ans à compter de la division) sont à surveiller.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires avaient divisé un lot en plusieurs studios sans aucune formalité. Le syndic, impuissant, continuait à réclamer les charges à l'ancien propriétaire, qui ne parvenait pas à les récupérer auprès des locataires. Une situation inextricable, qui aurait pu être évitée par une simple consultation préalable.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Consultez le règlement de copropriété avant toute division : vérifiez s'il contient des clauses relatives au fractionnement des lots. Certains règlements interdisent purement et simplement la division, ou la soumettent à des conditions strictes (superficie minimale, etc.).
- Faites voter une modification du règlement de copropriété : avant de diviser, convoquez une assemblée générale pour faire approuver la nouvelle répartition des charges et la création des nouveaux lots. Obtenez un vote à la majorité requise (généralement la majorité de l'article 26 de la loi de 1965, soit les 2/3 des voix).
- Faites appel à un géomètre-expert : pour diviser un lot, il est indispensable de connaître précisément les surfaces et les quotes-parts de parties communes. Un géomètre peut établir un état descriptif de division, qui servira de base à la modification du règlement.
- Faites enregistrer la division au fichier immobilier : une fois la division approuvée, faites publier l'acte modificatif au service de la publicité foncière. Cela rendra la division opposable aux tiers (acquéreurs futurs, banques, etc.).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 1989 s'inscrit dans une lignée de décisions qui renforcent le contrôle collectif sur les modifications de lots. Avant cette date, certaines juridictions de fond considéraient que le fractionnement était un droit individuel du propriétaire, tant qu'il ne portait pas atteinte aux droits des autres copropriétaires. La Cour de cassation a mis fin à cette incertitude.
Depuis, d'autres décisions ont précisé les conséquences. Par exemple, un arrêt de 1995 (n° 93-20.111) a jugé que la division d'un lot sans modification du règlement de copropriété est une violation de la loi, et que les nouveaux lots ne peuvent pas être vendus séparément tant que la régularisation n'est pas effectuée. Plus récemment, la Cour de cassation a rappelé que la répartition des charges entre les lots issus de la division doit être équitable, sous peine d'être annulée pour abus de majorité (Cass. 3e civ., 12 juin 2012, n° 11-17.352).
La tendance est donc claire : les tribunaux sont de plus en plus stricts sur les formalités de division. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges exigent non seulement un vote de l'assemblée, mais aussi une étude d'impact sur les charges et les droits de vote. Pour les copropriétés, c'est une garantie de transparence et d'équité.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ - Questions fréquentes sur le fractionnement de lot
- Puis-je diviser mon lot sans l'accord de l'assemblée générale ? Non, pas si vous voulez que la division soit juridiquement valable. Sans accord, le lot initial continue d'exister et les charges restent inchangées.
- Quelle majorité est requise pour approuver une division ? En principe, la majorité de l'article 26 de la loi de 1965 (2/3 des voix de tous les copropriétaires). Mais vérifiez votre règlement : il peut prévoir une majorité différente.
- Que faire si mon voisin divise son lot sans autorisation ? Vous pouvez saisir le tribunal judiciaire pour demander l'annulation de la division et le rétablissement de l'état initial. Vous avez 5 ans à compter de la division pour agir.
- Combien coûte une régularisation de division ? Les frais varient : honoraires de géomètre (1 000 à 3 000 €), frais de notaire pour l'acte modificatif (500 à 1 500 €), éventuels frais d'avocat (1 500 à 5 000 € selon la complexité). Mieux vaut anticiper que régulariser.
- Puis-je diviser un lot en location meublée (type Airbnb) ? Oui, mais les mêmes règles s'appliquent. De plus, certaines copropriétés interdisent la location meublée de courte durée dans leur règlement. Vérifiez avant de diviser.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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