Décision de référence : cc • N° 14-29.837 • 2016-02-04 • Consulter la décision →
Vous êtes artisan à Hérouville-Saint-Clair, vous venez de remporter un marché public pour la rénovation d'une école. Le maître d'ouvrage vous réclame une garantie à première demande d'un montant équivalent à l'intégralité du prix du marché, soit 150 000 €. Est-ce légal ? La question que se pose chaque entrepreneur confronté à cette exigence. La Cour de cassation, dans un arrêt du 4 février 2016, a répondu par la négative : le montant de la garantie à première demande, lorsqu'elle se substitue à la retenue légale de garantie, est plafonné à 5 % du montant du marché, et non aux sommes effectivement versées. Une clarification bienvenue pour les professionnels.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 2010, la société Bâtiment et Travaux, basée à Vire, décroche un marché public pour la construction d'un gymnase. Le contrat prévoit une retenue de garantie de 5 % du montant du marché, comme le permet l'article 99 du Code des marchés publics. Pour éviter cette retenue, l'entrepreneur propose une garantie à première demande délivrée par la Banque du bâtiment et des travaux (BBT). La banque s'engage à payer sur simple demande du maître d'ouvrage, sans pouvoir opposer d'exception. Mais le contrat de cautionnement mentionne un montant de garantie égal au montant total du marché, soit 200 000 €. Lorsque le maître d'ouvrage appelle la garantie pour des malfaçons, la banque paie intégralement, puis se retourne contre l'entrepreneur. Ce dernier conteste : selon lui, la garantie ne pouvait excéder 5 % du marché, soit 10 000 €. La banque assigne l'entrepreneur en paiement. Le tribunal de commerce de Caen donne raison à la banque, mais la cour d'appel de Caen infirme le jugement : elle limite la garantie à 5 %. La banque se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation examine l'article 99 du Code des marchés publics (devenu article R. 2191-31 du Code de la commande publique). Ce texte prévoit que le maître d'ouvrage peut retenir 5 % du montant du marché à titre de garantie. L'entrepreneur peut s'y soustraire en fournissant une garantie à première demande d'un montant équivalent. Le mot clé est là : équivalent. Pour la Haute juridiction, ce terme signifie que le plafond de 5 % s'applique aussi à la garantie de substitution. Peu importe que les sommes effectivement versées à l'entrepreneur soient supérieures ou inférieures : la garantie est forfaitairement limitée à 5 % du montant initial du marché. La banque soutenait que le montant de la garantie devait correspondre aux sommes versées (ce qui pouvait être plus élevé en cas d'avenants). La Cour rejette cet argument : le plafond est celui du marché initial, tel que défini dans le contrat. C'est une interprétation stricte, mais protectrice pour l'entrepreneur. La décision confirme une jurisprudence constante (Civ. 3e, 10 juillet 2013, n° 12-20.195).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour l'entrepreneur : Vous voilà rassuré. Si vous fournissez une garantie à première demande pour un marché public, son montant ne pourra pas dépasser 5 % du prix du marché. Exemple : pour un marché de 300 000 €, la garantie sera plafonnée à 15 000 €, même si vous avez reçu 250 000 € d'acomptes. Attention : ce plafond ne vaut que pour la garantie de substitution à la retenue légale. Si le maître d'ouvrage exige une garantie supplémentaire (par exemple pour une avance), le plafond ne s'applique pas.
Pour le maître d'ouvrage : Vous ne pouvez pas exiger une garantie à première demande d'un montant supérieur à 5 %. Si vous le faites, l'entrepreneur peut contester et le juge réduira le montant. À Vire, un maître d'ouvrage a dû rembourser 40 000 € à un entrepreneur après une telle contestation.
Pour la banque caution : Vous devez vérifier le plafond légal avant d'émettre une garantie. Si vous payez au-delà, vous ne pourrez pas vous retourner contre l'entrepreneur pour la fraction excédentaire.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le plafond dans le contrat : Avant de signer une garantie à première demande, assurez-vous que son montant n'excède pas 5 % du marché initial. Si c'est le cas, exigez une rectification.
- Précisez l'assiette de calcul : Le plafond de 5 % s'applique au montant du marché initial, hors avenants. Faites-le figurer noir sur blanc dans le contrat de cautionnement.
- Conservez les justificatifs : Gardez une copie du marché, des avenants et de la garantie. En cas de litige, vous pourrez prouver le montant de référence.
- Anticipez les appels abusifs : Si le maître d'ouvrage appelle la garantie pour un montant excessif, contestez immédiatement par écrit. Saisissez le juge des référés si nécessaire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une ligne jurisprudentielle constante. La Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 10 juillet 2013 (n° 12-20.195), que la garantie à première demande ne peut excéder 5 % du marché. L'arrêt de 2016 ne fait que confirmer cette règle. En revanche, la Cour administrative suprême, le Conseil d'État, applique la même règle pour les marchés publics (CE, 28 juillet 2000, n° 202788). La tendance est donc claire : le plafond de 5 % est intangible. Pour l'avenir, les praticiens doivent être vigilants : certains maîtres d'ouvrage tentent de contourner le plafond en exigeant une garantie autonome distincte de la retenue légale. Mais si la garantie est présentée comme substituée à la retenue, le plafond s'impose.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist : ce qu'il faut faire si vous êtes confronté à une garantie excessive
- Vérifiez le contrat : Le montant de la garantie dépasse-t-il 5 % du marché initial ? Si oui, il est illégal.
- Mettez en demeure : Envoyez un courrier recommandé au maître d'ouvrage et à la banque pour contester le montant et exiger une réduction à 5 %.
- Saisissez le juge : En cas de refus, assignez en référé pour obtenir la réduction du montant de la garantie.
- Demandez des dommages et intérêts : Si vous avez déjà payé un excédent, vous pouvez réclamer le remboursement sur le fondement de l'enrichissement sans cause.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre rendez-vous pour une consultation |
→ Tous nos articles juridiques

