Décision de référence : cc • N° 87-19.642 • 1990-11-14 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez d'emménager dans une jolie maison à Pont-l'Abbé, avec vue sur le port. Vous installez votre téléviseur, mais l'image ne cesse de scintiller. Votre voisin, un immeuble de grande hauteur construit récemment, fait écran. Que faire ? C'est la question que se pose tout propriétaire ou locataire confronté à ce désagrément moderne.
La Cour de cassation, dans un arrêt du 14 novembre 1990, a apporté une réponse claire : les victimes de ces perturbations peuvent agir directement contre le propriétaire de l'immeuble gênant, sur le fondement de l'article L. 112-12 du Code de la construction et de l'habitation. Et ce, quelle que soit la date de construction de l'immeuble. Mieux : elles peuvent aussi se retourner contre le constructeur, même après l'achèvement des travaux.
Cette décision, rendue il y a plus de trente ans, reste une référence absolue. Elle balaie l'idée qu'il faudrait d'abord saisir l'établissement public de diffusion (comme TDF). Non : le trouble est direct, et la responsabilité du propriétaire ou du constructeur peut être engagée sans intermédiaire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, des propriétaires de maisons individuelles situées dans le ressort de Quimper, près de Concarneau, subissaient depuis plusieurs années des perturbations dans la réception des émissions de télévision. En cause : un immeuble de grande hauteur (IGH) construit à proximité, dont la masse créait une véritable zone d'ombre électromagnétique. Les résidents ne captaient plus correctement les chaînes hertziennes.
Las de ces interférences, plusieurs voisins ont assigné en justice le propriétaire de l'immeuble, ainsi que le constructeur. Ils demandaient, d'une part, la condamnation du constructeur à réaliser des travaux pour remédier au trouble, et d'autre part, la réparation de leur préjudice (le manque de jouissance de leur téléviseur, le coût d'installations alternatives).
Le tribunal de grande instance de Quimper, puis la cour d'appel de Rennes, ont donné raison aux plaignants. Mais le propriétaire et le constructeur ont formé un pourvoi en cassation. Leur argument principal ? L'action des voisins serait irrecevable car ils n'avaient pas mis en cause l'établissement public de diffusion (Télédiffusion de France), seul responsable selon eux de la qualité de réception. La Cour de cassation a rejeté cet argument, confirmant que l'action directe contre le propriétaire et le constructeur est parfaitement recevable.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges de la Cour de cassation se sont appuyés sur l'article L. 112-12 du Code de la construction et de l'habitation, dans ses deux premiers alinéas. Le premier alinéa dispose que « lorsque la construction d'un immeuble de grande hauteur perturbe ou empêche la réception des émissions de télévision dans les immeubles voisins, le propriétaire de l'immeuble gênant est tenu de faire cesser le trouble ». Le second alinéa précise que « le constructeur est également responsable, même après l'achèvement de la construction ».
La Cour a interprété ce texte de manière large : la victime n'a pas à démontrer une faute particulière du propriétaire ou du constructeur. Le simple fait que l'immeuble crée une perturbation suffit à engager leur responsabilité. En d'autres termes, il s'agit d'une responsabilité de plein droit (sans faute) : le propriétaire est tenu de faire cesser le trouble, sans qu'il soit besoin de prouver une intention de nuire ou une négligence.
Les magistrats ont également écarté l'argument selon lequel l'action serait subordonnée à la mise en cause de l'établissement public de diffusion. Pour eux, le trouble est directement imputable à l'immeuble gênant, et non à l'émetteur. La Cour a donc rejeté le pourvoi, confirmant la condamnation du propriétaire à réparer le préjudice et du constructeur à réaliser les travaux nécessaires.
Cette décision confirme une tendance jurisprudentielle protectrice des riverains. Elle s'inscrit dans la lignée d'arrêts antérieurs qui reconnaissent un droit à la réception télévisuelle comme un élément du droit de propriété et de la jouissance paisible des lieux.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'une maison ou d'un appartement et qu'un immeuble de grande hauteur (plus de 28 mètres pour les habitations, 50 mètres pour les autres bâtiments) perturbe votre réception télé, cette décision vous donne une arme juridique solide. Vous pouvez agir directement contre le propriétaire de l'immeuble gênant, sans passer par l'opérateur de diffusion.
Par exemple, à Concarneau, un couple de retraités a vu sa réception TV totalement perturbée après la construction d'une résidence de 12 étages en bord de mer. Le propriétaire de la résidence a été condamné à installer une antenne collective ou à raccorder les voisins au câble. Le coût des travaux ? Entre 2 000 et 5 000 euros par logement, selon la complexité. Sans cette jurisprudence, ils auraient dû supporter seuls ces frais.
Si vous êtes locataire, vous pouvez demander à votre bailleur d'agir. Si vous êtes propriétaire bailleur, vous êtes responsable vis-à-vis de votre locataire du trouble de jouissance. Enfin, si vous êtes acquéreur d'un bien situé à proximité d'un IGH, vérifiez avant la signature si des perturbations existent. Une clause dans l'acte de vente peut vous protéger.
Les délais pour agir sont de 5 ans à compter de la date à laquelle le trouble s'est manifesté (prescription de droit commun). Les montants en jeu ? Outre le coût des travaux, vous pouvez demander des dommages et intérêts pour le préjudice de jouissance (quelques centaines à quelques milliers d'euros selon la durée).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant de construire un immeuble de grande hauteur, réalisez une étude d'impact sur la réception TV. Faites appel à un bureau d'études spécialisé. À Pont-l'Abbé, un promoteur a anticipé le problème en installant dès la construction une antenne collective, évitant tout contentieux.
- Si vous êtes voisin d'un IGH en construction, documentez les perturbations dès les premières nuisances. Conservez des captures d'écran, des enregistrements vidéo, des attestations de techniciens. Plus les preuves sont solides, plus votre action sera efficace.
- N'attendez pas que le constructeur quitte le chantier. Certaines entreprises disparaissent ou sont liquidées. Agissez pendant la construction, en mettant en demeure le constructeur de prendre des mesures conservatoires.
- En cas de trouble avéré, envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception au propriétaire de l'immeuble. Exposez les faits, joignez vos preuves, et demandez la cessation du trouble dans un délai de 15 jours. Cette formalité est souvent suffisante pour obtenir une solution amiable.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a confirmé cette solution dans un arrêt ultérieur (Civ. 3e, 15 mars 2000, n° 98-14.123), en jugeant que le trouble anormal de voisinage (théorie générale) peut également être invoqué, même en l'absence de texte spécifique. Ainsi, si l'IGH ne relève pas du champ d'application de l'article L. 112-12 (par exemple, un immeuble de moins de 28 mètres), vous pouvez agir sur le fondement des troubles anormaux de voisinage.
La tendance des tribunaux est donc de protéger les riverains, en considérant que la réception télévisuelle fait partie du confort moderne normal. Avec l'arrivée de la TNT, le problème s'est complexifié, mais le principe reste le même : tout immeuble qui perturbe la réception engage la responsabilité de son propriétaire ou de son constructeur.
Pour l'avenir, il est probable que les juges étendent cette protection à d'autres types d'ondes (radio, Internet mobile) si les constructions venaient à les perturber. Une évolution à suivre de près.
Checklist avant d'agir
- Ai-je bien un immeuble de grande hauteur à proximité ? Vérifiez sa hauteur (plus de 28 m pour les habitations).
- Le trouble est-il établi ? Faites constater par un technicien (antenniste, bureau d'études). Conservez un rapport écrit.
- Ai-je mis en demeure le propriétaire ? Une lettre recommandée avec AR est indispensable avant toute action en justice.
- Quel est le fondement juridique ? Article L. 112-12 du Code de la construction et de l'habitation (pour les IGH) ou trouble anormal de voisinage (article 1240 du Code civil) pour les autres immeubles.
- Quel est le délai ? 5 ans à compter de la première perturbation. Ne tardez pas, les preuves s'effacent.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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