Décision de référence : cc • N° 99-10.845 • 2001-02-06 • Consulter la décision →
Imaginez : à Saint-Genis-Laval, un couple sans enfants. Le mari décède, laissant sa femme usufruitière de tous ses biens. Mais il a aussi fait un testament lui léguant un appartement en pleine propriété. Les héritiers collatéraux (neveux, nièces) crient à la double peine : « Elle a déjà l'usufruit, et en plus elle reçoit un bien en pleine propriété ? Cela doit s'imputer sur tout ! » La question est cruciale : une libéralité (donation ou legs) consentie au conjoint survivant doit-elle être déduite de la valeur des biens en pleine propriété, ou seulement de la valeur de l'usufruit légal ? La Cour de cassation a tranché le 6 février 2001. Et sa réponse est sans appel : l'imputation se fait uniquement sur l'usufruit légal, pas sur la pleine propriété. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme X, retraités à Saint-Genis-Laval, étaient mariés sous le régime de la communauté. M. X possédait en propre une maison et un portefeuille d'actions. Dans son testament olographe (écrit à la main), il léguait à son épouse « la pleine propriété de mon appartement situé à Lyon, en sus des droits que la loi lui accorde ». À son décès, Mme X se retrouve donc héritière de l'usufruit légal sur tous les biens de son mari (conformément à l'article 767 du Code civil) ET propriétaire de l'appartement lyonnais en vertu du legs.
Les neveux de M. X, héritiers réservataires (ceux qui ont droit à une part minimale de la succession), contestent : selon eux, le legs doit être imputé sur la part de pleine propriété que Mme X aurait pu recevoir, réduisant d'autant son usufruit. Ils assignent la veuve devant le tribunal de grande instance de Lyon. Déboutés en première instance, ils interjettent appel. La cour d'appel de Lyon leur donne raison : elle ordonne l'imputation du legs sur la valeur des biens en pleine propriété. Mme X se pourvoit en cassation.
Rebondissement : la Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle rappelle que, selon l'article 767, alinéas 4 et 6, du Code civil, les libéralités consenties au conjoint survivant s'imputent exclusivement sur l'usufruit légal, et non sur la valeur des biens en pleine propriété, même si ces biens constituent l'assiette de l'usufruit. Autrement dit, le legs de l'appartement ne réduit pas les droits d'usufruit de Mme X sur le reste de la succession ; il se déduit uniquement de la valeur de son usufruit légal.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Haute juridiction s'appuie sur une lecture littérale de l'article 767 du Code civil, dans sa rédaction alors en vigueur. Ce texte prévoit que le conjoint survivant a droit à l'usufruit de la totalité des biens existants (sauf volonté contraire du défunt). L'alinéa 4 précise : « Les libéralités consenties au conjoint survivant s'imputent sur la portion d'usufruit que la loi lui attribue. » L'alinéa 6 ajoute : « Elles ne peuvent en aucun cas s'imputer sur la nue-propriété ou la pleine propriété des biens. » Le sens est clair : peu importe que le legs porte sur un bien en pleine propriété ; son imputation se fait uniquement sur la valeur de l'usufruit légal.
Les juges du fond (cour d'appel) avaient commis une erreur en confondant assiette de l'usufruit (les biens sur lesquels il porte) et valeur de l'usufruit. Ils considéraient que puisque le legs avait pour objet un bien en pleine propriété, il devait être imputé sur la pleine propriété. La Cour de cassation rétablit la distinction : l'usufruit légal est un droit viager (qui dure jusqu'au décès du conjoint) portant sur des biens ; les libéralités viennent en déduction de ce droit, pas des biens eux-mêmes. Ainsi, si Mme X reçoit un appartement en pleine propriété, on estime la valeur de l'usufruit qu'elle aurait eue sur cet appartement (environ 40% de sa valeur, selon son âge), et on l'impute sur la valeur totale de son usufruit légal. Le surplus d'usufruit sur les autres biens reste intact.
Cette solution est protectrice pour le conjoint survivant : elle évite que les libéralités ne viennent grignoter ses droits légaux. Elle est aussi conforme à l'esprit du texte, qui entend favoriser le conjoint survivant.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les conjoints survivants, cette décision est une sécurité : vous pouvez recevoir des donations ou legs de votre époux sans craindre de perdre votre usufruit légal sur les autres biens. Exemple chiffré : à Écully, un mari décède laissant une maison estimée à 300 000 € et un compte bancaire de 100 000 €. Sa femme, âgée de 70 ans, a droit à un usufruit légal sur l'ensemble (valeur viagère de l'usufruit : 40% de 400 000 € = 160 000 €). Si le mari lui a légué un studio en pleine propriété d'une valeur de 80 000 €, l'usufruit sur ce studio vaut 40% × 80 000 = 32 000 €. Ce montant s'imputera sur les 160 000 € d'usufruit légal, qui sera donc réduit à 128 000 €. Mais la pleine propriété des autres biens reste aux héritiers réservataires sans réduction.
Pour les héritiers réservataires (enfants, parents, neveux en l'absence d'enfants), l'impact est double : d'un côté, ils doivent accepter que le conjoint conserve son usufruit sur la majeure partie des biens ; de l'autre, ils récupéreront la nue-propriété (la propriété sans l'usage) au décès du conjoint. Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier si les libéralités consenties au conjoint n'excèdent pas la valeur de l'usufruit légal. Exemple : si le legs dépasse la valeur de l'usufruit (cas rare), l'excédent pourrait être requalifié en donation hors part successorale, avec des conséquences fiscales.
Pour les notaires et conseillers, cette jurisprudence impose de rédiger les testaments avec précision : mentionner clairement si le legs est « en avancement de part successorale » ou « hors part », et toujours évaluer l'usufruit légal pour déterminer l'imputation. En pratique, le notaire calcule la valeur de l'usufruit selon le barème fiscal (en fonction de l'âge) et impute les libéralités sur cette valeur.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un testament clair : précisez si le legs est fait en avancement de part successorale ou hors part. Évitez les formules vagues comme « en sus des droits légaux » qui prêtent à confusion. Un notaire à Saint-Genis-Laval peut vous aider.
- Faites un état du patrimoine : listez tous les biens et estimez leur valeur. Calculez la valeur de l'usufruit légal du conjoint (environ 40% à 70 ans, 30% à 80 ans). Assurez-vous que les libéralités n'excèdent pas cette valeur pour éviter un contentieux.
- Informez les héritiers réservataires : si vous prévoyez un legs important au conjoint, expliquez-leur le mécanisme d'imputation. Une lettre d'intention ou un accord familial peut prévenir les contestations.
- Consultez un avocat spécialisé : en cas de situation complexe (famille recomposée, entreprise, biens immobiliers à l'étranger), un conseil juridique sur mesure vous évitera des années de procédure. Maître Zakine peut vous recevoir à Lyon ou en visioconférence.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 2001 s'inscrit dans une lignée protectrice du conjoint survivant. Déjà, un arrêt de la Cour de cassation du 14 janvier 1997 (n° 95-13.804) avait jugé que l'usufruit légal du conjoint ne pouvait être réduit par des libéralités antérieures au mariage. Ici, la Cour confirme et précise le mécanisme d'imputation. Depuis, la loi du 3 décembre 2001 a renforcé les droits du conjoint survivant (notamment en lui accordant, en option, la pleine propriété d'un quart des biens). Mais la question de l'imputation reste d'actualité pour les successions ouvertes avant 2002 ou lorsque le défunt a choisi l'usufruit légal. Une tendance se dégage : les tribunaux sont de plus en plus sourcilleux sur la protection du conjoint, considéré comme un héritier vulnérable. À l'avenir, la réforme du droit des successions (2016) n'a pas modifié l'article 767 sur ce point, donc la solution demeure.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Qu'est-ce que l'usufruit légal du conjoint survivant ? C'est le droit d'utiliser les biens du défunt et d'en percevoir les revenus (loyers, intérêts) jusqu'à son propre décès, sans en être propriétaire. Il est prévu par l'article 767 du Code civil.
- Comment s'impute une donation ou un legs sur cet usufruit ? La valeur de la libéralité (calculée comme si elle était en usufruit) vient en déduction de la valeur totale de l'usufruit légal. Elle ne réduit pas la pleine propriété des autres biens.
- Puis-je contester un legs fait à mon conjoint ? Oui, si vous estimez que le legs excède la valeur de l'usufruit légal ou qu'il porte atteinte à votre réserve héréditaire. Vous devez agir dans les cinq ans suivant le décès.
- Quel est le rôle du notaire ? Le notaire doit calculer l'usufruit légal, imputer les libéralités et répartir les biens entre usufruitier et nus-propriétaires. En cas de désaccord, un avocat peut vous assister.
- Et si le conjoint renonce à l'usufruit légal ? Il peut opter pour la pleine propriété d'un quart des biens (loi de 2001). Dans ce cas, les libéralités s'imputent sur ce quart.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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