Décision de référence : cc • N° 17-18.756 • 2018-06-28 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Bagnols-sur-Cèze, loué depuis dix ans à un fleuriste. Les affaires marchent bien, le loyer est payé rubis sur l'ongle. Mais pour des raisons personnelles, vous décidez de ne pas renouveler le bail. Vous envoyez donc un congé, sans trop expliquer pourquoi. Le locataire reçoit la lettre, s'affole, et consulte un avocat. Résultat : une procédure judiciaire qui pourrait vous coûter des dizaines de milliers d'euros. La question que se pose chaque propriétaire : "Suis-je obligé de payer une indemnité d'éviction si mon congé est mal rédigé ?" Et la réponse de la Cour de cassation est claire : oui. Même si le congé est nul pour absence de motif, le locataire conserve son droit à indemnité. Cette décision, rendue le 28 juin 2018, est un garde-fou pour les commerçants et un avertissement pour les bailleurs.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Y est locataire d'un local commercial à usage de librairie, appartenant à Mme X. Le bail arrive à échéance. Mme X, propriétaire, décide de ne pas renouveler le bail et délivre à M. Y un congé avec refus de renouvellement. Problème : ce congé ne précise pas le motif du refus et n'offre pas le paiement d'une indemnité d'éviction (indemnité due au locataire évincé pour compenser la perte de son fonds de commerce). M. Y, estimant que le congé est irrégulier, assigne Mme X en justice pour faire annuler le congé et obtenir le paiement d'une indemnité d'éviction. La cour d'appel de Nîmes donne raison à M. Y : le congé est nul, car dépourvu de motif valable. Mais elle refuse de lui accorder une indemnité d'éviction, estimant que la nullité du congé fait obstacle à cette indemnité. M. Y se pourvoit en cassation. La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel : elle affirme que la nullité du congé ne prive pas le locataire de son droit à indemnité d'éviction, qu'il reste ou non dans les lieux en attendant le paiement.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article L. 145-9 du Code de commerce, qui impose au bailleur de mentionner dans le congé le motif pour lequel il refuse le renouvellement. Si le motif est absent ou équivoque (vague, imprécis), le congé est nul. Mais attention : cette nullité n'efface pas le droit du locataire à une indemnité d'éviction. Pourquoi ? Parce que l'indemnité d'éviction vise à réparer le préjudice subi par le locataire qui perd son fonds de commerce du fait du refus de renouvellement. Ce droit naît au moment où le bailleur refuse le renouvellement, quel que soit le motif. La nullité du congé sanctionne le bailleur pour son manquement à l'obligation de motivation, mais ne supprime pas le droit à réparation du locataire. undefined le bailleur ne peut pas se soustraire à son obligation d'indemniser en invoquant la nullité de son propre congé. undefined, c'est que la Cour de cassation va encore plus loin : elle précise que le locataire a droit à l'indemnité même s'il reste dans les lieux en attendant d'être payé. undefined, il n'a pas à libérer les lieux pour prétendre à l'indemnité.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Propriétaire bailleur : vous devez être extrêmement vigilant sur la rédaction de votre congé. Un motif vague comme "cessation d'activité" ou "reprise pour usage d'habitation" sans précision peut être jugé équivoque et entraîner la nullité du congé, avec obligation de payer une indemnité d'éviction souvent très élevée (plusieurs années de loyer). Par exemple, à Villeneuve-lès-Avignon, un bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial pour une boulangerie peut générer une indemnité de 80 000 € si le locataire est évincé.
Locataire commercial : si vous recevez un congé sans motif clair, ne quittez pas les lieux précipitamment. Vous avez le droit de contester le congé et de réclamer une indemnité d'éviction. Cette décision vous protège : même si le congé est annulé, vous conservez votre droit à indemnité. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des locataires ont obtenu gain de cause après avoir reçu un congé rédigé en termes trop généraux.
Acquéreur d'un local loué : vérifiez toujours l'historique des baux et des congés. Une indemnité d'éviction non payée est une charge qui peut peser sur le bien.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un congé précis et motivé : indiquez clairement le motif du refus de renouvellement (ex : reprise pour habiter le local, vente de l'immeuble, construction d'un nouveau bâtiment). Évitez les formules toutes faites.
- Consultez un avocat avant d'envoyer un congé : un professionnel vérifiera la validité de votre motif et la forme du congé. C'est un investissement qui peut vous éviter des frais bien plus importants.
- Proposez une indemnité d'éviction dès le congé : si vous refusez le renouvellement sans motif légitime, offrez une indemnité d'éviction. Cela peut éviter un contentieux et démontrer votre bonne foi.
- Archivez tous les échanges : conservez les courriers, mails et preuves de notification. En cas de litige, ces éléments sont cruciaux.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante de la Cour de cassation. Dans un arrêt du 16 mars 2017 (n° 15-27.214), la Cour avait déjà jugé que la nullité du congé pour motif équivoque n'affecte pas le droit à indemnité d'éviction. La décision de 2018 confirme cette position et la précise en ajoutant que le locataire n'a pas à quitter les lieux pour bénéficier de l'indemnité. En revanche, si le bailleur délivre un congé pour un motif grave et légitime (par exemple, destruction de l'immeuble), l'indemnité d'éviction n'est pas due. La tendance des tribunaux est donc protectrice pour le locataire : toute irrégularité dans le congé ne doit pas priver le commerçant de son droit à réparation. À l'avenir, les bailleurs devront être encore plus rigoureux dans la rédaction de leurs congés.
Questions fréquentes
Que faire si je reçois un congé sans motif ? Consultez immédiatement un avocat spécialisé en baux commerciaux. Vous pouvez contester le congé et réclamer une indemnité d'éviction. Ne quittez pas les lieux avant d'avoir obtenu une décision de justice.
Puis-je rester dans les lieux pendant la procédure ? Oui, la Cour de cassation a confirmé que le locataire peut rester dans les lieux en attendant le paiement de l'indemnité d'éviction. Cela vous évite de perdre votre fonds de commerce.
Quel est le montant de l'indemnité d'éviction ? Elle correspond à la valeur du fonds de commerce (clientèle, droit au bail, matériel, etc.) et peut représenter plusieurs années de loyer. Elle est évaluée par un expert judiciaire ou amiable.
Un motif équivoque est-il toujours sanctionné ? Oui, tout motif vague ou imprécis expose le bailleur à la nullité du congé et au paiement de l'indemnité. Par exemple, "reprise pour besoins familiaux" sans préciser qui habitera le local est équivoque.
Puis-je négocier l'indemnité avec le locataire ? Oui, il est souvent préférable de trouver un accord amiable, par exemple en proposant un nouveau bail ou une somme forfaitaire. Cela évite une procédure longue et coûteuse.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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