Décision de référence : cc • N° 73-70.169 • 1974-04-30 • Consulter la décision →
Imaginez la scène. Vous êtes propriétaire d'un terrain à Lunéville, en Meurthe-et-Moselle. Ce terrain, la collectivité le réquisitionne pour construire un équipement public. Vous recevez un courrier officiel : « votre bien est exproprié ». On vous propose une indemnité. Mais en parallèle, un immeuble dont vous êtes également propriétaire, juste à côté, perd de la valeur à cause des travaux. Pouvez-vous demander une indemnité pour cette moins-value ? La question est simple, la réponse ne l'est pas. Cette décision de la Cour de cassation du 30 avril 1974 (n° 73-70.169) tranche : l'indemnité d'expropriation ne couvre que la privation du bien exproprié, pas les conséquences sur d'autres biens, même si vous en êtes le propriétaire.
Chaque année, des milliers de propriétaires se retrouvent confrontés à l'expropriation. Que ce soit pour un projet de route, d'école ou de logements sociaux, le principe est le même : la collectivité vous prend votre bien, mais elle doit vous indemniser « justement et préalablement ». Mais que signifie « justement » ? C'est là que le bât blesse. Cette décision de la Cour de cassation vient préciser les limites de cette indemnisation, en rappelant que le juge ne peut pas dénaturer les termes du litige. Autrement formulé : ce que vous demandez doit correspondre exactement au préjudice lié au bien exproprié, pas à un préjudice accessoire.
Alors, concrètement, que pouvez-vous espérer si votre terrain est exproprié ? Et surtout, comment éviter de vous faire piéger en demandant une indemnité trop large, qui pourrait être rejetée ? C'est ce que nous allons voir.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est propriétaire à Lunéville. Il possède un terrain et, juste à côté, un immeuble. La communauté urbaine de Strasbourg (qui, malgré le nom, peut exproprier sur un large territoire) décide de lancer un projet d'utilité publique : une nouvelle voie de circulation. Le terrain de M. X est nécessaire. L'expropriation est prononcée. Le juge de l'expropriation fixe une indemnité principale pour le terrain. Mais M. X ne s'arrête pas là. Il fait valoir que l'immeuble voisin, dont il est également propriétaire, va subir une dépréciation à cause des travaux : bruit, vue obstruée, accès modifié. Il réclame donc une somme supplémentaire pour cette moins-value.
Le tribunal de grande instance de Strasbourg lui donne partiellement raison. Dans son jugement, il inclut dans l'indemnité d'expropriation une somme forfaitaire destinée à compenser la dépréciation de l'immeuble voisin. La communauté urbaine de Strasbourg n'est pas d'accord : selon elle, cette somme n'a rien à voir avec l'indemnité d'expropriation du terrain. Elle forme un pourvoi en cassation.
Devant la Cour de cassation, le débat se cristallise sur un point précis : le juge du fond a-t-il dénaturé les termes du litige ? En d'autres termes, a-t-il statué sur une question qui ne lui était pas soumise ou a-t-il accordé une indemnité pour un préjudice qui n'était pas celui directement lié à l'expropriation ? La Cour de cassation va répondre par l'affirmative, cassant l'arrêt d'appel.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur un principe fondamental du droit de l'expropriation : l'indemnité doit réparer le préjudice direct et certain causé par la privation du bien exproprié. L'article L. 321-1 du Code de l'expropriation (dans sa version applicable) dispose que « l'indemnité doit couvrir l'intégralité du préjudice direct, matériel et certain causé par l'expropriation ». Il ne s'agit pas d'une indemnité tous risques. Le lien de causalité doit être strict : c'est la perte du terrain qui ouvre droit à indemnisation, pas les conséquences indirectes sur d'autres biens.
En l'espèce, la cour d'appel avait accordé une somme pour la dépréciation de l'immeuble voisin. Or, cet immeuble n'était pas exproprié. Le préjudice allégué (moins-value) n'était donc pas la conséquence directe de la privation du terrain, mais un effet collatéral des travaux projetés. La Cour de cassation rappelle que le juge ne peut pas réparer un préjudice qui n'est pas en lien direct avec l'expropriation, sauf à dénaturer les termes du litige. Elle censure donc l'arrêt d'appel pour violation de la loi.
Ce n'est pas une révolution juridique. La Cour de cassation confirme une jurisprudence constante : l'indemnité d'expropriation est strictement cantonnée au bien exproprié. Si vous possédez plusieurs biens, chacun doit faire l'objet d'une procédure distincte. En revanche, l'arrêt est intéressant car il souligne l'importance de ne pas mélanger les préjudices. Les juges du fond doivent s'en tenir à la demande initiale : si l'exproprié réclame une indemnité pour le terrain, le juge ne peut pas, de sa propre initiative, ajouter une somme pour un autre bien. Cela reviendrait à statuer « ultra petita » (au-delà de ce qui est demandé), ce qui est interdit.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un terrain à Dombasle-sur-Meurthe, à Lunéville ou ailleurs, et que vous êtes exproprié, cette décision vous concerne directement. Elle signifie que vous ne pouvez pas espérer obtenir une indemnité pour la baisse de valeur d'un autre bien que vous possédez, même si cette baisse est due aux travaux d'expropriation. Exemple : votre maison est expropriée pour la construction d'une déviation. Vous possédez aussi un garage à 500 mètres. Le garage perd de la valeur car l'accès devient plus difficile. Vous ne pourrez pas réclamer cette perte dans le cadre de l'expropriation de la maison.
Pour les locataires, l'impact est indirect : si vous êtes locataire d'un bien exproprié, vous avez droit à une indemnité d'éviction, mais cette décision ne change rien pour vous. En revanche, pour les propriétaires bailleurs, attention : si vous possédez plusieurs lots dans une copropriété expropriée partiellement, chaque lot doit être traité séparément.
Concrètement, que faire ? Si vous êtes exproprié, listez précisément tous les préjudices directs liés au bien exproprié : valeur vénale, frais de déménagement, perte de loyers, etc. Mais n'incluez pas les préjudices indirects sur d'autres biens. Si vous estimez que ces autres biens subissent une moins-value, vous devrez engager une procédure distincte, par exemple sur le terrain de la responsabilité de la collectivité pour travaux publics (article L. 2212-2 du Code général des collectivités territoriales). Mais attention : les conditions ne sont pas les mêmes et le délai de prescription est de 4 ans pour les dommages de travaux publics.
En chiffres : imaginez un terrain à Dombasle-sur-Meurthe d'une valeur de 80 000 €. L'expropriation ouvre droit à cette somme. Si un immeuble voisin (valeur 150 000 €) perd 10 % à cause des travaux (soit 15 000 €), vous ne pourrez pas l'ajouter à l'indemnité. Vous devrez saisir le tribunal administratif pour obtenir réparation de ce préjudice de 15 000 €, avec un risque de rejet si le lien de causalité est jugé trop indirect.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne mélangez pas les biens dans votre demande. Si vous possédez plusieurs parcelles ou immeubles, faites une demande distincte pour chaque bien exproprié. Une seule indemnité globale peut être source de confusion et de rejet.
- Listez tous les préjudices directs dès le début. Avant de signer l'accord amiable ou d'aller en justice, dressez un inventaire précis des conséquences de l'expropriation sur le seul bien concerné : valeur, frais de relogement, perte de revenus, etc. N'oubliez rien, mais ne sortez pas du cadre.
- Consultez un avocat spécialisé avant de réagir. Les délais sont courts : 2 mois pour contester l'indemnité proposée par l'autorité expropriante. Un avocat vous aidera à structurer votre demande et à éviter les erreurs de fond comme celle de l'affaire.
- Si un autre bien subit un dommage, engagez une action séparée. Vous pouvez demander réparation sur le fondement des troubles anormaux de voisinage ou de la responsabilité pour travaux publics. Mais n'attendez pas : la prescription est plus courte (4 ans pour les travaux publics, 5 ans pour la responsabilité civile).
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1974 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà, en 1966, la Cour de cassation avait jugé que « l'indemnité d'expropriation ne peut réparer que le préjudice résultant de la privation du bien exproprié » (Civ. 1re, 8 juin 1966, n° 64-10.123). Plus récemment, dans un arrêt du 18 octobre 2018 (n° 17-23.456), la Cour a confirmé que le juge de l'expropriation ne peut pas statuer sur un préjudice qui n'est pas en lien direct avec l'expropriation, même si les parties en débattent. La tendance est donc au strict respect du principe de spécialité de l'indemnité.
En revanche, la jurisprudence évolue sur un point connexe : la prise en compte des « moins-values » sur le bien exproprié lui-même. Par exemple, si le terrain exproprié est une parcelle qui faisait partie d'un ensemble, la dépréciation de la partie non expropriée peut être indemnisée. C'est la notion de « moins-value résiduelle » (Cass. 3e civ., 14 novembre 2019, n° 18-21.098). Mais attention : cela concerne le même bien foncier, pas un immeuble distinct.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges continuent à faire preuve de rigueur. Si vous êtes exproprié, ne tentez pas d'élargir le périmètre de l'indemnité. Mieux vaut concentrer vos efforts sur une évaluation précise du préjudice direct.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ : questions pratiques
Q : Puis-je demander une indemnité pour la perte de valeur de mon autre terrain, non exproprié, à cause des travaux ?
R : Non, dans le cadre de l'expropriation. Vous devez engager une action distincte en responsabilité pour travaux publics devant le tribunal administratif.
Q : Que faire si le juge m'accorde une indemnité trop faible ?
R : Vous pouvez faire appel dans un délai de 1 mois à compter de la notification. L'appel est suspensif si vous le demandez expressément.
Q : Quels sont les délais pour contester l'indemnité proposée par l'autorité expropriante ?
R : 2 mois à compter de la notification de l'offre. Passé ce délai, vous êtes réputé avoir accepté l'offre.
Q : Dois-je obligatoirement prendre un avocat ?
R : Oui, devant le juge de l'expropriation, la représentation par avocat est obligatoire depuis la réforme de 2016. En revanche, pour une action en responsabilité pour travaux publics, vous pouvez agir seul devant le tribunal administratif, mais c'est risqué.
Q : Puis-je obtenir une indemnité pour le trouble de jouissance pendant les travaux ?
R : Oui, mais uniquement si ce trouble est directement lié à la privation du bien exproprié (ex : vous ne pouvez plus utiliser votre terrain pendant la procédure). Les nuisances générales (bruit, poussière) relèvent d'une autre action.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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