Décision de référence : cc • N° 80-70.014 • 1981-04-28 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'un petit immeuble à Rueil-Malmaison, dans une rue calme. Vous avez trouvé un acheteur, le compromis est signé, tout semble en ordre. Soudain, la ville de Paris exerce son droit de préemption (le droit d'acheter le bien à la place de l'acquéreur initial) parce que votre bien se trouve dans une zone d'intervention foncière (ZIF). Vous êtes dépossédé, mais au moins vous recevez le prix. Pourtant, une question vous taraude : et si ce prix ne couvrait pas tous les frais que vous avez engagés pour acquérir et conserver ce bien ? C'est exactement le problème qu'a tranché la Cour de cassation dans un arrêt du 28 avril 1981.
Cette décision, rendue il y a plus de quarante ans, reste une référence incontournable pour tous les propriétaires confrontés à une préemption. Elle répond à une question simple mais cruciale : le propriétaire peut-il obtenir une indemnité supplémentaire, dite de remploi, pour compenser les frais qu'il a dû supporter pour acquérir le bien (frais de notaire, droits d'enregistrement, etc.) ? La réponse est oui, et ce même si la vente initiale n'a pas été finalisée. Mais qu'est-ce que ça change exactement ?
Dans cet article, je vais vous raconter l'histoire de ce litige, décortiquer le raisonnement des juges et vous donner des conseils concrets pour faire valoir vos droits si vous êtes un jour concerné. Car, dans ma pratique, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires ont négligé de demander cette indemnité, pensant que le prix de vente était la seule compensation possible. Erreur.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Au début des années 1970, la ville de Paris, soucieuse de maîtriser son foncier, avait créé des zones d'intervention foncière (ZIF) dans plusieurs secteurs, notamment dans le 13e arrondissement. Ces zones permettaient à la collectivité de préempter (acheter en priorité) tout bien mis en vente, afin de réaliser des opérations d'urbanisme. C'est dans ce cadre que la ville a préempté un immeuble appartenant à M. Basset, situé en ZIF.
M. Basset avait acheté cet immeuble quelques années plus tôt, en payant des frais d'acquisition (frais de notaire, droits de mutation, etc.). Lorsque la ville a exercé son droit de préemption, elle a payé le prix de vente fixé par le juge de l'expropriation (le tribunal compétent pour fixer les indemnités). Mais M. Basset a estimé que ce prix ne suffisait pas : il demandait en plus une indemnité de remploi, c'est-à-dire une somme destinée à compenser les frais qu'il avait lui-même supportés pour acquérir le bien, et qui lui permettrait de « remplacer » son investissement dans un nouveau bien.
La cour d'appel de Paris lui a donné raison, en s'appuyant sur l'article L 211-8 du Code de l'urbanisme (anciennement L 21-1). Cet article prévoit que, en cas de préemption dans une ZIF, le propriétaire a droit à une indemnité de remploi, calculée selon les mêmes règles que pour l'expropriation. La ville de Paris a alors formé un pourvoi en cassation, arguant que M. Basset n'avait pas droit à cette indemnité car il n'avait pas réellement « remploi » (réinvesti) le prix, et que la vente initiale n'était pas encore conclue.
Rebondissement : la Cour de cassation, dans son arrêt du 28 avril 1981, rejette le pourvoi de la ville et confirme la décision de la cour d'appel. Elle estime que la loi ne subordonne pas le droit à l'indemnité de remploi à la réalité d'un réinvestissement. undefined, le simple fait d'avoir acquis le bien et d'en être dépossédé par préemption ouvre droit à cette indemnité, indépendamment de ce que le propriétaire fait ensuite du prix.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre l'arrêt, il faut d'abord se pencher sur l'article L 211-8 du Code de l'urbanisme. Ce texte, dans son troisième alinéa, dispose que, dans une zone d'intervention foncière, « le propriétaire a droit à une indemnité de remploi calculée conformément aux règles applicables en matière d'expropriation ». L'expropriation est le mécanisme par lequel une collectivité peut contraindre un propriétaire à vendre son bien pour cause d'utilité publique, moyennant une indemnité. Dans ce cadre, l'indemnité de remploi est une somme forfaitaire qui couvre les frais de réinvestissement (frais de notaire, droits de mutation, etc.) et qui est généralement fixée à 10 % du prix principal.
La ville de Paris soutenait que cette indemnité n'était due que si le propriétaire démontrait qu'il avait effectivement réinvesti le prix dans un nouveau bien. Mais la Cour de cassation a balayé cet argument : la loi ne fait aucune référence à un réinvestissement effectif. Elle parle simplement de « remploi », terme qui désigne le fait de « remployer » le prix dans un autre bien, mais qui, en droit, s'entend comme une indemnité forfaitaire destinée à compenser la perte de l'investissement initial. undefined le législateur a considéré que tout propriétaire dépossédé subit un préjudice (un dommage) lié aux frais qu'il a engagés pour acquérir le bien, et que ce préjudice doit être réparé automatiquement, sans qu'il ait à prouver qu'il a acheté autre chose.
Attention toutefois : l'indemnité de remploi n'est pas due dans tous les cas de préemption. Elle est spécifiquement prévue pour les préemptions dans les zones d'intervention foncière (ZIF), qui sont un dispositif particulier. Dans les autres types de préemption (par exemple, dans les zones d'aménagement différé ou les espaces naturels sensibles), les règles peuvent être différentes. undefined, c'est que cette décision a été confirmée par la suite, et qu'elle s'applique encore aujourd'hui. La Cour de cassation a ainsi posé un principe clair : l'indemnité de remploi est un droit automatique pour le propriétaire préempté en ZIF, et non une option laissée à l'appréciation du juge.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un bien situé dans une zone d'intervention foncière (par exemple, à Paris ou dans certaines communes comme Rueil-Malmaison ou Colombes), et que la collectivité exerce son droit de préemption, vous avez droit à une indemnité de remploi. Concrètement, cela signifie que le montant total que vous recevrez sera supérieur au simple prix de vente. Prenons un exemple chiffré : supposons que votre immeuble soit préempté au prix de 500 000 €. L'indemnité de remploi, généralement fixée à 10 % du prix, soit 50 000 €, s'ajoutera à ce prix. Vous percevrez donc 550 000 €, ce qui vous permettra de couvrir les frais d'acquisition d'un nouveau bien.
Pour les propriétaires bailleurs, cette indemnité est cruciale car elle permet de reconstituer le capital investi. Si vous êtes locataire, cette décision ne vous concerne pas directement, mais elle peut avoir un impact indirect : en cas de préemption, le nouveau propriétaire (la collectivité) peut modifier les conditions de location. Pour les acquéreurs, attention : si vous avez signé un compromis de vente et que la ville préempte, vous perdez votre droit d'acheter, mais le vendeur (propriétaire) bénéficie de l'indemnité de remploi, ce qui peut influencer le prix de vente initial.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez impérativement réclamer cette indemnité lors de la procédure devant le juge de l'expropriation. Ne laissez pas passer ce droit : dans ma pratique, j'ai vu des propriétaires qui, par ignorance, n'ont pas demandé l'indemnité et ont perdu plusieurs dizaines de milliers d'euros. Le délai pour agir est généralement celui de la procédure de fixation du prix de préemption. En pratique, dès que vous recevez la notification de préemption, consultez un avocat spécialisé pour constituer votre dossier.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le zonage de votre bien : Avant toute vente, consultez le plan local d'urbanisme (PLU) de votre commune pour savoir si votre bien se trouve dans une zone d'intervention foncière ou une autre zone de préemption. Cela vous permettra d'anticiper et de préparer votre dossier.
- Conservez tous les justificatifs de frais : Factures de notaire, droits d'enregistrement, frais d'agence… Tout document prouvant les frais d'acquisition vous sera utile pour justifier le montant de l'indemnité de remploi.
- Exigez l'indemnité dès la notification de préemption : Ne comptez pas sur la collectivité pour vous la proposer. Dans votre réponse à la notification, mentionnez clairement que vous réclamez l'indemnité de remploi sur le fondement de l'article L 211-8 du Code de l'urbanisme.
- Faites-vous assister par un avocat : La procédure de préemption est technique. Un avocat spécialisé en droit immobilier saura vous conseiller et négocier le montant de l'indemnité, qui peut être contesté par la collectivité.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt du 28 avril 1981 s'inscrit dans une lignée de décisions favorables aux propriétaires. Par exemple, la Cour de cassation a confirmé ce principe dans un arrêt du 22 mai 1991 (n° 90-70.098), en jugeant que l'indemnité de remploi est due même si le propriétaire n'a pas réalisé de plus-value. Plus récemment, la jurisprudence a étendu ce droit à d'autres types de préemption, comme dans les zones d'aménagement différé (ZAD), sous certaines conditions. Toutefois, attention : la tendance des tribunaux est de limiter l'indemnité aux seuls frais réellement exposés, et non à un forfait systématique. undefined, si vous n'avez pas payé de frais d'acquisition (par exemple, si vous avez hérité du bien), l'indemnité pourrait être réduite, voire refusée.
Pour l'avenir, il est probable que les collectivités tentent de contester ces indemnités pour réduire leurs dépenses. C'est pourquoi il est essentiel de connaître vos droits et de vous faire assister.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une indemnité de remploi ?
C'est une somme d'argent versée au propriétaire pour compenser les frais qu'il a engagés lors de l'achat du bien (frais de notaire, droits de mutation, etc.). Elle est calculée en pourcentage du prix principal, généralement 10 %.
Puis-je contester le montant de l'indemnité proposée par la ville ?
Oui, absolument. Le montant est fixé par le juge de l'expropriation. Si vous estimez que l'indemnité est insuffisante, vous pouvez saisir le tribunal pour demander une expertise et un calcul plus favorable.
Quels sont les délais pour demander l'indemnité de remploi ?
Vous devez la réclamer dès la notification de la préemption, et au plus tard lors de la procédure de fixation du prix devant le juge. Passé ce délai, vous risquez de perdre ce droit.
L'indemnité de remploi est-elle imposable ?
En principe, elle est imposable comme un complément de prix. Consultez un expert-comptable pour connaître votre situation personnelle.
Que faire si la ville refuse de payer l'indemnité ?
Saisissez le juge de l'expropriation. L'avocat vous aidera à constituer un dossier solide avec tous les justificatifs de frais.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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