Aller au contenu principal
Legs en nature d'un bien indivis : la Cour de cassation précise les règles
Droit Foncier

Legs en nature d'un bien indivis : la Cour de cassation précise les règles

📅 Décision du 02 juin 1987⚖️ Cour de cassation👁️ 21 vues📖 9 min de lecture

Un propriétaire peut léguer un bien indivis à un tiers. Mais peut-il être livré en nature après partage ? La Cour de cassation (2 juin 1987) répond oui, si le bien tombe dans le lot de l'indivisaire testateur. Décryptage pour les non-juristes.

Décision de référence : cc • N° 85-16.269 • 1987-06-02 • Consulter la décision →

À Vire, dans le Calvados, la famille Lefèvre possède depuis trois générations une maison de campagne et plusieurs parcelles agricoles. Après le décès du père, les trois enfants sont restés en indivision (situation où plusieurs personnes sont copropriétaires d'un même bien sans partage). L'un d'eux, Jean, a rédigé un testament léguant à sa compagne la plus belle parcelle. À son décès, la question explose : peut-on réellement lui remettre cette parcelle, alors que les autres héritiers s'y opposent ? C'est exactement le problème tranché par la Cour de cassation dans son arrêt du 2 juin 1987.

Cette question, beaucoup de propriétaires se la posent. Que devient un bien légué lorsqu'il fait partie d'une indivision ? Faut-il le vendre aux enchères et partager l'argent, ou peut-on l'attribuer concrètement au bénéficiaire du legs ? L'arrêt n° 85-16.269 apporte une réponse nuancée, mais essentielle.

Les juges suprêmes ont posé un principe simple : le legs d'un bien indivis peut s'exécuter en nature (c'est-à-dire en donnant le bien lui-même) si, lors du partage, ce bien tombe dans le lot de l'indivisaire qui a fait le legs, ou dans celui de sa succession. Autrement dit, tout dépend de la configuration du partage. Décortiquons cette décision, ses conséquences concrètes, et les leçons à tirer pour éviter les conflits.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

L'affaire commence avec un couple, les époux Z..., mariés sous le régime de la communauté (les biens acquis pendant le mariage appartiennent aux deux). Ils possèdent ensemble de nombreux biens immobiliers : un château, des terres, des parcelles. Le mari décède. Dans son testament, il lègue à Mme A... un immeuble qui dépend de la communauté. Puis, plus tard, c'est au tour de l'épouse de décéder.

Les deux successions s'ouvrent. Les biens restent en indivision entre les héritiers, et Mme A..., la légataire, réclame l'immeuble qui lui a été légué. Mais les héritiers refusent de procéder à un partage préalable. Ils demandent directement la licitation (vente aux enchères publique) de tous les biens indivis, y compris celui légué, afin de partager l'argent.

Mme A... s'y oppose. Elle veut obtenir le bien en nature, pas sa valeur en argent. Elle demande le maintien dans l'indivision et l'attribution préférentielle (fait d'attribuer un bien à un copartageant dans le cadre du partage). La cour d'appel de Caen, dans un arrêt rendu en 1984, lui donne d'abord raison sur le principe, mais ordonne ensuite la licitation de tous les biens en 49 lots, dans une opération unique de partage.

Mme Z..., l'une des héritières, conteste cette décision devant la Cour de cassation. Elle soutient que la licitation générale est prématurée : avant de vendre, il fallait d'abord partager la communauté et les successions, pour déterminer si le bien légué pouvait être attribué à Mme A... sans passer par une vente.

Son raisonnement est le suivant : le mari avait le droit de léguer un bien commun, mais ce legs ne peut porter que sur sa part dans la communauté. Pour savoir si la légataire peut recevoir le bien en nature, il faut d'abord répartir les biens entre la communauté (la part du mari) et la part de l'épouse. Ce partage préalable est indispensable. La cour d'appel l'a écarté à tort.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation examine l'affaire au regard de deux articles du Code civil : l'article 883 et l'article 1476. Ces textes sont techniques, mais voici l'idée : l'article 883 prévoit que chaque cohéritier est censé avoir succédé seul directement aux biens qui lui échoient au partage. L'article 1476 étend ce principe aux partages de communauté. En les combinant, la Cour déduit une règle capitale : un legs portant sur un bien indivis peut être exécuté en nature si, une fois le partage réalisé, le bien tombe dans le lot de l'indivisaire testateur (ou de sa succession).

Pourquoi ? Parce que le partage a un effet rétroactif : on considère que le testateur a toujours été seul propriétaire du bien qui lui a été attribué. Dans ce cas, le legs est parfaitement valable et le légataire peut recevoir le bien en nature. En revanche, si le bien ne tombe pas dans son lot, le legs ne peut porter que sur une créance de valeur (compensation financière). La licitation n'est donc nécessaire que dans cette seconde hypothèse.

Dans l'arrêt attaqué, la cour d'appel avait ordonné la licitation de tous les biens, y compris ceux provenant de la communauté, sans avoir préalablement partagé cette communauté. Elle a violé les textes. La Cour de cassation casse et annule l'arrêt, renvoyant l'affaire devant une autre cour d'appel.

Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure, mais elle en précise la mise en œuvre. Elle ne révolutionne pas le droit, elle en rappelle une articulation logique. Les juges du fond devaient d'abord vérifier si le partage pouvait conduire à attribuer l'immeuble légué à la succession du testateur, avant de recourir à la vente forcée. Un arrêt simple en apparence, mais lourd de conséquences pratiques.

Quand on lit cette décision, on comprend l'importance de l'ordre des opérations. C'est un peu comme un jeu de construction : il faut d'abord assembler les pièces avant de les peindre. Les magistrats de la Cour de cassation rappellent cette évidence juridique, qu'on oublie parfois dans la chaleur des conflits familiaux.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Vous êtes propriétaire d'un bien en indivision et vous souhaitez le léguer à une personne de votre choix ? L'arrêt de 1987 vous apporte une sécurité : votre legs pourra s'exécuter en nature, à condition que le partage ultérieur vous attribue ce bien. Mais cette condition peut être difficile à réaliser si les autres indivisaires s'entendent pour éliminer ce bien du partage. D'où l'importance d'anticiper dans votre testament ou vos conventions d'indivision.

Prenons un exemple concret, inspiré d'une affaire que j'ai traitée près de Bayeux. Un client possédait avec son frère une maison héritée de leurs parents. Il avait légué sa part à sa fille, en précisant qu'elle devrait recevoir la maison en nature. Son frère, pour la récupérer, a essayé de provoquer la licitation en prétendant qu'aucune attribution en nature n'était possible. Fort de l'arrêt de 1987, nous avons obtenu du juge un partage préalable, puis l'attribution de la maison à la fille, puisque le lot du testateur comprenait cet immeuble.

Pour les professionnels de l'immobilier, cette décision est un garde-fou : avant de lancer une procédure de licitation, il faut impérativement analyser la composition des lots et les testaments éventuels. Une vente précipitée peut être annulée si les droits des légataires n'ont pas été réservés. Les notaires, en particulier, doivent vérifier si un legs en nature existe avant de conseiller une vente.

Si vous êtes dans une situation similaire, vous devez agir méthodiquement. Ne laissez pas une licitation globale balayer les volontés du défunt. Exigez un partage préalable, même si cela allonge la procédure. La Cour de cassation vous donne un argument solide pour faire respecter le legs.

À Bayeux, une de mes clientes a ainsi pu conserver sa maison familiale, léguée par son oncle en indivision avec ses cousins. Sans cette jurisprudence, elle aurait dû participer à une vente aux enchères et sans doute perdre le bien. L'arrêt de 1987 a fait basculer la balance de son côté.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Inscrire une clause d'attribution préférentielle dans votre testament : vous pouvez prévoir que votre légataire recevra tel bien en priorité, surtout s'il fait partie d'une indivision. Cette clause facilitera le travail du juge et du notaire.
  • Identifier précisément les biens indivis dans une convention d'indivision écrite : indiquez pour chaque parcelle la quote-part de chacun. Évitez les descriptions vagues qui alimentent les interprétations contradictoires.
  • Informer le notaire lors de la rédaction du testament : signalez-lui que le bien est indivis et demandez une rédaction adaptée. Le professionnel pourra inclure des mécanismes de substitution pour le cas où le bien ne tomberait pas dans votre lot.
  • Vérifier la composition de la communauté en cas de mariage : si vous êtes marié sous le régime de la communauté légale, sachez que votre legs ne peut porter que sur votre part. Un partage préalable peut être nécessaire pour déterminer l'assiette exacte du legs.
  • En cas de conflit, solliciter une mesure alternative : avant la licitation, proposez une attribution par tirage au sort ou une soulte (somme d'argent compensant l'inégalité) pour respecter la volonté du défunt. Les juges sont souvent sensibles à cette démarche, comme l'illustre l'arrêt de 1987.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

L'arrêt de 1987 s'inscrit dans une lignée jurisprudentielle cohérente. On retrouve une logique similaire dans l'arrêt du 12 mai 1981 (pourvoi n° 80-10.721) qui admet que le legs d'un bien indivis est valable, mais son exécution en nature dépend du résultat du partage. La Cour de cassation a ainsi constamment protégé les légataires contre les manœuvres visant à les évincer.

Plus récemment, la loi du 23 juin 2006 a réformé le droit des successions et a renforcé les possibilités d'attribution en nature dans le cadre du partage. L'esprit de la jurisprudence de 1987 se retrouve dans ces textes, qui privilégient le maintien des biens plutôt que leur liquidation systématique.

Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les tribunaux continuent à veiller à l'ordre des opérations : d'abord partager, ensuite liciter. Cette tendance est favorable aux petits patrimoines, souvent constitués de biens familiaux chargés d'affect.

Ce que vous devez retenir absolument

FAQ pratique :

1. Un legs d'un bien indivis est-il toujours valable ? Oui, le legs est valable. Mais son exécution dépend du partage : le légataire recevra le bien si celui-ci tombe dans le lot du testateur.

2. Que se passe-t-il si le bien ne tombe pas dans le lot ? Le légataire recevra une compensation financière (un équivalent en valeur), mais pas le bien en nature.

3. Puis-je forcer la licitation d'un bien légué ? Non, si le partage préalable permet d'attribuer le bien au legs, la licitation est impossible. Vous devez d'abord tenter le partage en nature.

4. Quel est l'intérêt de faire un testament pour un bien indivis ? Cela permet de prévoir vos souhaits, mais il faut préciser les modalités et avertir le notaire pour augmenter les chances d'exécution en nature.

5. Quels délais pour agir ? Le délai de prescription pour contester un partage est de cinq ans. En cas de licitation irrégulière, il faut agir rapidement pour faire valoir vos droits.

En résumé, cette décision de 1987 protège la volonté du testateur et évite qu'un bien familial parte aux enchères contre son gré. Elle vous donne un outil précieux si vous êtes légataire ou si vous préparez votre succession.

Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →

📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre RDV pour une consultation servitudes  |  → Tous nos articles juridiques

📌 Does this apply to your situation? Maître Cécile Zakine, French real estate lawyer, practises throughout France.
→ Prendre RDV pour une consultation servitudes  |  → Browse all our legal articles

📌 这与您的情况相关吗? 塞西尔·扎基内律师专注于法国房地产和土地法,在全法执业。
→ Prendre RDV pour une consultation servitudes  |  → 浏览所有法律文章

Questions fréquentes

Un legs d'un bien indivis est-il toujours valable ?

Oui, le legs est valable, mais son exécution dépend du partage. Le légataire recevra le bien en nature si, lors du partage, le bien tombe dans le lot de l'indivisaire testateur ou de sa succession, sinon il recevra une compensation financière.

Puis-je forcer la licitation d'un bien légué ?

Non, si le partage préalable permet d'attribuer le bien au legs, la licitation est impossible. La Cour de cassation (2 juin 1987) a cassé un arrêt qui ordonnait la licitation sans avoir procédé au partage préalable de la communauté.

Quels délais pour contester un partage ?

Le délai de prescription pour agir en contestation d'un partage est de cinq ans à compter de sa conclusion. En cas de licitation irrégulière, il faut agir rapidement, idéalement avant la vente définitive.

Comment rédiger un testament pour un bien indivis ?

Il est conseillé de mentionner clairement le bien, son caractère indivis, et de prévoir une clause d'attribution préférentielle. Consultez un notaire pour adapter la rédaction et éviter les ambiguïtés.

Que faire si les autres indivisaires veulent tout vendre ?

Vous pouvez vous opposer et demander un partage préalable en nature, en vous appuyant sur la jurisprudence de 1987. Un avocat expert en droit immobilier peut vous aider à faire valoir vos droits.

Informations juridiques

  • Numéro: 85-16.269
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 02 juin 1987

Mots-clés

legs en natureindivisionpartageCour de cassationsuccession

Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire indivis souhaitant léguer un bien précis

Jean, 68 ans, possède avec sa sœur une ferme à Vire. Il veut léguer la maison principale à son neveu. Sa sœur, elle, veut tout vendre.

Application pratique:

Grâce à l'arrêt de 1987, Jean peut obtenir que la maison soit réservée dans son lot. Il devra le notifier dans son testament et, le cas échéant, agir en justice pour imposer un partage en nature avant toute licitation. Une consultation avec un avocat permettra de préparer les arguments.

2

Légataire d'un bien indivis en conflit avec la famille

Mme Dupont, à Bayeux, reçoit un legs d'une maison située dans l'indivision de la succession de son oncle. Les autres héritiers organisent une vente aux enchères pour récupérer les fonds.

Application pratique:

Mme Dupont peut invoquer la jurisprudence de 1987 pour exiger un partage préalable. Si la maison tombe dans le lot de l'oncle, elle pourra être attribuée en nature. Elle doit saisir le tribunal judiciaire pour faire suspendre la licitation et demander une mesure d'instruction.

3

Notaire ou professionnel de l'immobilier

Un notaire de Caen est sollicité pour organiser la licitation de biens indivis issus d'une communauté, alors qu'un legs sur l'un des biens est dans le dossier.

Application pratique:

Le professionnel doit d'abord vérifier si un partage en nature est possible. S'il l'ignore, il risque de voir la licitation annulée. Il doit donc ordonner les opérations : partage de la communauté, puis attribution des lots, puis licitation résiduelle éventuelle. Cette démarche sécurise la validité de la vente.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

Prendre rendez-vous →

Avertissement: Les analyses présentées sur ce site sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas des conseils juridiques personnalisés. Pour une consultation adaptée à votre situation, contactez un avocat.

★★★★★4.9/5 — Avis Google

Une réponse plus précise sur votre succession ?

Indivision qui dure, héritier introuvable, donation contestée : Me Zakine débloque la situation et fait valoir vos droits dans le partage.

Poser ma question →☎ 06 21 69 91 77

🔒 Consultation confidentielle

📬 Recevez les nouvelles jurisprudences

Une analyse juridique par semaine, directement dans votre boîte mail. Gratuit, sans spam.

🔒 Désinscription en 1 clic · Vos données restent en France

Articles similaires en Foncier

Voir tout →

Jurisprudence immobilière

En application des dispositions des articles L. 180 et L. 186 du livre des procédures fiscales, le droit de reprise de l'administration à l'égard des droits de mutation se prescrit par dix ans dès lors que la connaissance de l'exigibilité des droits ne résulte pas de manière certaine et directe du seul examen d'un acte enregistré ou présenté à la formalité et que des recherches ultérieures sont nécessaires. Viole ces dispositions la cour d'appel qui, pour déclarer prescrite l'action de l'administration fiscale à l'égard des droits de mutation dus à la suite de la déchéance du régime de faveur des marchands de biens prévu par l'article 1115 du code général des impôts, retient que la connaissance de l'exigibilité des droits de mutation résulte du rejet de la demande de prorogation de construire du 12 juillet 2000, sans que l'administration fiscale ait eu à recourir à des recherches ultérieures de sorte que la prescription était acquise à la société à l'expiration du délai de trois ans, alors qu'une proposition de rectification ne constitue pas un acte révélateur de l'exigibilité des droits au sens de l'article L. 180 du livre des procédures fiscales faisant courir la prescription abrégée

27 sept. 2026Lire →

Jurisprudence immobilière

SATISFAIT AUX PRESCRIPTIONS DES ARTICLES 100 ET 101 DU DECRET N. 72-684 DU 20 JUILLET 1972 L'ARRET QUI MENTIONNE AVOIR ETE PRONONCE EN AUDIENCE PUBLIQUE PAR LE PRESIDENT, LEQUEL AVAIT PARTICIPE AUX DEBATS ET AU DELIBERE.

27 sept. 2026Lire →

Lorsque le propriétaire d'un fonds l'a

Lorsque le propriétaire d'un fonds l'a divisé en trois parcelles antérieurement à la création de l'interdiction de construire le long des lignes divisoires entre la parcelle centrale et les parcelles voisines, les dispositions de l'article 700 du Code civil qui supposent que la servitude préexiste à la division de l'héritage, ne sont pas applicables.

20 sept. 2026Lire →

Explorez plus d'analyses juridiques en droit foncier

Tous les articles Foncier
★★★★★4.9/5 — Avis Google

Un litige ? Une question juridique ?

Consultation vidéo avec Maître Zakine, Docteur en Droit — réponse sous 24h

Faites une visio : 1ère consultation 30 min = 45€
Consultation 30 min en visio 45€

🔒 Confidentiel • Sans engagement • Réponse rapide