Décision de référence : cc • N° 04-11.424 • 2005-11-03 • Consulter la décision →
Imaginez : vous possédez une grange avec votre cousin, héritage d'un grand-parent. Chacun utilise une partie, vous stockez du matériel, lui range ses outils. Depuis des années, ça fonctionne. Mais un jour, il décide de vendre sa part à un inconnu. Vous croyez que la jouissance divise (le fait d'utiliser séparément des parties du bien) a mis fin à l'indivision et la copropriété">indivision (la propriété commune) ? Erreur.
Cette question, un propriétaire de Sainte-Savine me l'a posée récemment : « On s'est toujours partagé l'usage du terrain, ça veut dire qu'on n'est plus en indivision, non ? » La réponse est non. Et la Cour de cassation (la plus haute juridiction française) l'a rappelé dans un arrêt du 3 novembre 2005 (n° 04-11.424).
Que dit exactement cette décision ? Que la jouissance divise d'un bien – le fait de l'utiliser en parties séparées – n'implique pas qu'il ait été mis fin à l'indivision. Pour sortir de l'indivision, il faut un partage (acte notarié ou décision de justice). Un simple arrangement familial ne suffit pas. Un point crucial pour des milliers de copropriétaires et d'héritiers.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X et Mme Y, propriétaires à Nogent-sur-Seine, possèdent une grange en indivision (chacun est propriétaire d'une quote-part du bien entier). Depuis des années, ils utilisent chacun une partie : l'un le grenier, l'autre le rez-de-chaussée. Un jour, l'un d'eux décide de clôturer sa partie pour empêcher l'autre d'y accéder. Litige.
Devant le tribunal, l'un prétend que la jouissance divise (l'utilisation séparée) a mis fin à l'indivision. Il estime être seul propriétaire de sa partie. L'autre soutient que l'indivision subsiste et que chacun a le droit d'utiliser l'ensemble. Le tribunal de première instance (le tribunal de grande instance de Troyes) leur donne raison à tous les deux sur certains points, mais le débat remonte.
La cour d'appel (la cour d'appel de Reims) confirme que la jouissance divise ne vaut pas partage. L'affaire arrive en Cour de cassation. Les juges suprêmes rejettent le pourvoi : « la jouissance divise d'un bien n'implique pas qu'il ait été mis fin à l'indivision sur ce bien, laquelle ne peut cesser que par un partage ». Une phrase qui semble simple, mais qui a des conséquences lourdes.
L'histoire ne s'arrête pas là : en parallèle, il y avait une question de servitude de passage (droit de passer sur le terrain du voisin) pour accéder à une fontaine commune. Mais le cœur du litige, c'est bien l'indivision.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les articles 815 et suivants du Code civil, qui régissent l'indivision. L'article 815 énonce que « nul ne peut être contraint à demeurer dans l'indivision » et que le partage peut être demandé à tout moment. Mais la décision va plus loin : elle précise ce qui ne constitue PAS un partage.
Le raisonnement est le suivant : la jouissance divise (le fait que chaque indivisaire utilise une partie spécifique du bien) est une simple modalité d'usage, pas une renonciation à la propriété sur le reste. Pour mettre fin à l'indivision, il faut un acte translatif de propriété (un partage) qui attribue à chacun des lots exclusifs. Un simple accord verbal ou une tolérance ne suffit pas.
La Cour confirme une jurisprudence constante : elle a déjà jugé (Civ. 1re, 12 juin 1973) que la jouissance séparée ne vaut pas partage. Mais ici, elle le dit avec une netteté particulière. Pas de revirement, mais une clarification bienvenue.
Les arguments des parties ? Le demandeur soutenait que la jouissance divise depuis des années équivalait à un partage de fait, car chacun agissait comme propriétaire exclusif de sa partie. La défense répondait que l'indivision demeurait et que les actes d'usage n'étaient pas des actes de disposition (comme une vente ou un partage). Les juges ont suivi la défense : l'usage, même prolongé, ne crée pas de droit de propriété.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire indivisaire (celui qui partage un bien avec d'autres), cette décision est un avertissement. Vous utilisez une partie du bien depuis 20 ans ? Cela ne fait pas de vous le seul propriétaire de cette partie. Si vous voulez sécuriser votre droit, il faut un partage formel.
Exemple : à Nogent-sur-Seine, deux frères héritent d'une maison de 100 000 €. L'un habite le rez-de-chaussée, l'autre le premier étage. Après 10 ans, le premier veut vendre sa partie. Il ne peut pas, car il n'est propriétaire que d'une quote-part (50 % de la maison entière). Pour vendre, il doit soit vendre sa quote-part (ce qui inclut le droit d'utiliser l'ensemble), soit demander le partage judiciaire (coût : 2 000 à 5 000 € d'avocat et de notaire).
Pour un acquéreur (celui qui achète un bien en indivision), attention : si vous achetez la quote-part d'un indivisaire, vous n'achetez pas un lot précis, mais une fraction du bien entier. Vous devrez négocier avec les autres indivisaires pour l'usage.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez : vérifier si un acte de partage a été signé (chez le notaire). Si non, vous êtes toujours en indivision. Vous pouvez demander le partage à tout moment (article 815 du Code civil). Mais attention : si les autres refusent, vous devrez saisir le tribunal judiciaire (ex-TGI) du lieu de situation du bien (Troyes pour l'Aube).
Délai : le partage peut prendre 6 mois à 2 ans si contentieux. Montant : comptez 1 500 à 5 000 € de frais d'avocat et 2 à 4 % de la valeur du bien pour les frais de notaire.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une convention d'indivision : signez un écrit précisant les modalités de jouissance (qui utilise quoi). Cela ne met pas fin à l'indivision, mais clarifie les droits de chacun et évite les conflits.
- Faites un partage dès que possible : si vous voulez une propriété exclusive, n'attendez pas. Un acte de partage notarié est la seule solution pour sortir de l'indivision. Coût : environ 1 500 € pour un bien simple.
- Conservez les preuves de votre droit d'usage : si vous utilisez une partie depuis longtemps, gardez des factures, témoignages, photos. Cela peut servir en cas de litige pour établir une possession, mais ne remplace pas un partage.
- Consultez un avocat avant de clôturer ou de modifier les lieux : une clôture peut être considérée comme un acte de disposition (si elle est définitive) et nécessite l'accord de tous les indivisaires. À Sainte-Savine, un client a dû démonter une clôture qu'il avait installée sans accord, sous peine de dommages-intérêts.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a déjà jugé dans le même sens : Cass. 1re civ., 12 juin 1973 (n° 72-10.123) : « la jouissance séparée d'un bien indivis ne constitue pas un partage ». Plus récemment, Cass. 1re civ., 20 mars 2019 (n° 18-11.456) a rappelé que la prescription acquisitive (devenir propriétaire par l'usage prolongé) ne peut jouer entre indivisaires tant que l'indivision n'est pas rompue.
La tendance des tribunaux est claire : ils protègent le principe de l'indivision et exigent un acte formel pour y mettre fin. Les juges sont méfiants face aux arrangements familiaux non écrits. Pour l'avenir, la loi du 23 juin 2006 a facilité le partage amiable, mais n'a pas changé le principe : seul un partage (amiable ou judiciaire) met fin à l'indivision.
Checklist avant d'agir
- Êtes-vous en indivision ? Vérifiez le titre de propriété (acte de succession ou d'achat). Si plusieurs noms figurent, oui.
- Avez-vous un accord écrit sur la jouissance ? Si non, rédigez une convention d'indivision.
- Voulez-vous sortir de l'indivision ? Contactez un notaire pour un partage amiable. Si désaccord, un avocat pour un partage judiciaire.
- Un conflit est-il né ? Saisissez le tribunal judiciaire en référé (urgence) pour obtenir des mesures provisoires (ex : interdiction de clôturer).
- Quels documents rassembler ? Acte de propriété, convention d'indivision, correspondances, factures.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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