Décision de référence : cc • N° 68-20.117 • 1970-01-29 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Mauguio, près de Montpellier, un propriétaire loue un appartement sous le régime de la loi du 1er septembre 1948. Son locataire lui transmet un décompte de surface corrigée, calculant un loyer mensuel de 200 euros. Le propriétaire trouve ce montant suspect, mais continue d'encaisser les chèques sans faire de réserves écrites. Peut-il encore contester le calcul des mois plus tard ? Cette question, qui taraude de nombreux bailleurs, a reçu une réponse claire de la Cour de cassation dans un arrêt du 29 janvier 1970. Les juges ont tranché : l'acceptation des loyers sans réserve n'empêche pas le propriétaire de remettre en cause le décompte. Explications.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
À Paris, un hôtel particulier situé ... est loué pour deux ans à compter du 1er septembre 1964, à un loyer mensuel déterminé. Le locataire notifie à la propriétaire un décompte de surface corrigée, faisant ressortir un loyer mensuel de ... euros. La propriétaire conteste l'exactitude de ce décompte. Le litige porte sur l'application des articles 32 et 32 bis de la loi du 1er septembre 1948. L'article 32 permet au locataire de demander la fixation du loyer légal en l'absence de décompte, tandis que l'article 32 bis prévoit une révision périodique avec un délai de forclusion (délai au-delà duquel une action n'est plus recevable) de deux ans pour le bailleur. Ici, le locataire demande non une révision, mais la détermination du prix légal initial. La propriétaire encaisse les loyers sans réserve pendant plusieurs mois, puis engage une action en justice pour faire vérifier le décompte. Le tribunal de grande instance de Paris ordonne une expertise. Le locataire fait appel, arguant que la propriétaire, en acceptant les loyers, a renoncé à contester. La cour d'appel de Paris confirme l'expertise, et le locataire se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette le pourvoi. Elle distingue clairement les deux textes : l'article 32 bis instaure une forclusion (délai de deux ans pour contester le décompte de révision) ; l'article 32, lui, ne prévoit aucune forclusion. En l'espèce, le locataire demande la fixation du loyer initial en application de l'article 32, et non une révision. Dès lors, la propriétaire peut contester le décompte à tout moment. undefined, la forclusion de l'article 32 bis ne s'applique pas. Les juges précisent que l'acceptation sans réserve des loyers n'implique pas une renonciation (abandon volontaire d'un droit) à la contestation. En effet, la renonciation ne se présume pas ; elle doit être expresse et non équivoque. Encaisser des loyers, c'est un acte de gestion courante, pas une reconnaissance du bien-fondé du décompte. Ce raisonnement est constant depuis : un propriétaire peut contester un décompte de surface corrigée tant que le loyer n'a pas été définitivement fixé par une décision de justice. Attention toutefois : si le bailleur avait expressément écrit « j'accepte le décompte » ou signé un avenant, il serait lié. Mais le simple encaissement ne suffit pas.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs sous la loi de 1948 : vous pouvez contester un décompte de surface corrigée même si vous avez encaissé les loyers pendant des mois. Exemple concret : à Lodève, un propriétaire reçoit un décompte de son locataire indiquant un loyer de 300 € alors qu'il estime le loyer légal à 400 €. Il encaisse les 300 € pendant un an, puis saisit le tribunal. L'arrêt de 1970 lui permet d'obtenir une expertise et, si le décompte est erroné, de réclamer le rappel de loyers (la différence entre le loyer perçu et le loyer légal). En pratique, vous devez agir dans un délai raisonnable : la prescription quinquennale (5 ans) de l'article 2224 du Code civil s'applique. Si vous attendez plus de 5 ans, vous perdrez le droit de réclamer les arriérés. Pour les locataires : ne comptez pas sur l'encaissement des loyers par le bailleur pour valider votre décompte. Si vous avez fait une erreur de calcul, le propriétaire peut la rattraper. Mieux vaut donc être précis et, en cas de doute, faire valider le décompte par un expert ou un avocat. Pour les acquéreurs de biens soumis à la loi de 1948 : vérifiez l'historique des décomptes. Un propriétaire précédent a-t-il contesté ? Le loyer actuel correspond-il à un décompte validé par une décision de justice ? Sinon, vous pourriez hériter d'un litige. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires avaient accepté sans broncher des loyers sous-évalués pendant des années, puis perdu des milliers d'euros parce qu'ils avaient tardé à agir. Cette décision leur offre une bouée de sauvetage.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites établir un décompte de surface corrigée par un professionnel dès la location. Un géomètre-expert ou un diagnostiqueur peut calculer la surface corrigée conformément à la loi de 1948. Cela évite les approximations et les contestations ultérieures.
- Ne vous contentez pas d'encaisser les loyers si vous suspectez une erreur. Envoyez un courrier recommandé avec accusé de réception au locataire pour contester le décompte, même sommairement. Mentionnez « sous toutes réserves » sur vos quittances.
- Agissez dans les 5 ans au maximum. La prescription quinquennale court à compter de chaque échéance de loyer. Si vous attendez plus de 5 ans, vous ne pourrez réclamer que les 5 dernières années d'arriérés.
- Consultez un avocat spécialisé dès le premier doute. Un simple conseil peut vous éviter une procédure longue et coûteuse. À Montpellier, de nombreux avocats en droit immobilier proposent une première consultation à tarif modéré.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1970 s'inscrit dans une lignée constante. La Cour de cassation a confirmé ce principe à plusieurs reprises, notamment dans un arrêt du 20 novembre 1974 (n° 73-10.456) où elle précise que le bailleur peut contester le décompte même après avoir signé un bail mentionnant le loyer issu du décompte, si la mention résulte d'une erreur. Plus récemment, la chambre des loyers de la Cour de cassation a rappelé dans un arrêt du 18 octobre 2018 (n° 17-25.201) que la forclusion de l'article 32 bis ne s'applique qu'à la révision, pas à la fixation initiale. La tendance est donc protectrice pour les bailleurs, mais attention : les juges du fond (tribunaux d'instance, cours d'appel) peuvent être plus sévères si le bailleur a laissé s'écouler un délai très long sans agir. Il est donc prudent de ne pas trop tarder. Pour l'avenir, la loi de 1948 étant en voie d'extinction (les logements concernés sont rares et neufs), ces contentieux se raréfient, mais ils restent d'actualité pour les baux en cours.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
1. Puis-je contester un décompte de surface corrigée après avoir encaissé les loyers pendant plusieurs années ? Oui, tant que le délai de prescription (5 ans) n'est pas écoulé. L'encaissement sans réserve ne vaut pas renonciation.
2. Que faire si mon locataire refuse de communiquer le décompte de surface corrigée ? Vous pouvez saisir le tribunal judiciaire pour obtenir la communication sous astreinte. Le juge peut aussi ordonner une expertise.
3. Quel est le délai pour contester un décompte de révision (article 32 bis) ? Le bailleur dispose de deux ans à compter de la notification du décompte de révision. Passé ce délai, il est forclos (irrecevable).
4. Puis-je réclamer un rappel de loyers si le décompte initial était erroné ? Oui, mais seulement pour les loyers échus dans les 5 années précédant votre demande. Pour les périodes antérieures, la prescription est acquise.
5. Un accord amiable est-il possible avant d'aller en justice ? Tout à fait. Proposez une médiation ou un expert commun pour recalculer la surface corrigée. Cela coûte moins cher et préserve la relation locative.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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