Décision de référence : cc • N° 91-16.776 • 1994-01-25 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Haguenau, loué à une société de restauration. Un jour, vous apprenez que votre locataire est placé en redressement judiciaire. Vous vous demandez : « Vais-je pouvoir récupérer mon local ? Et si l'administrateur ne répond pas à mes demandes, que se passe-t-il ? » Cette situation, vécue par des centaines de bailleurs chaque année, a trouvé une réponse claire dans un arrêt de la Cour de cassation du 25 janvier 1994.
La question que se pose chaque propriétaire : « Puis-je obtenir la résiliation du bail si l'administrateur judiciaire ne se prononce pas dans les délais ? » La réponse est oui, et même mieux : le silence de l'administrateur joue en votre faveur. La Cour de cassation a établi une présomption irréfragable (qui ne peut être contestée) de renonciation au bail par l'administrateur, ouvrant au bailleur le droit de demander la résiliation en justice, y compris en référé (procédure d'urgence).
Cet article va décortiquer cette décision fondatrice, expliquer son raisonnement et, surtout, vous donner des clés pratiques pour agir si vous êtes confronté à une situation similaire. Que vous soyez propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier, ces règles vous concernent.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un local commercial à Lingolsheim, avait donné à bail un local à la société Kim Son, exploitant un restaurant. En 1990, la société est placée en redressement judiciaire. Conformément à la loi du 25 janvier 1985 (aujourd'hui codifiée dans le Code de commerce), le bailleur adresse une mise en demeure à l'administrateur judiciaire pour qu'il prenne position sur la poursuite du bail. L'administrateur a un délai d'un mois pour répondre. Mais dans cette affaire, l'administrateur ne répond pas.
Que faire ? Le propriétaire, voyant son local inoccupé et les loyers impayés, saisit le juge des référés (juge des urgences) du tribunal de commerce pour obtenir la résiliation du bail et l'expulsion du locataire. Le liquidateur (nommé après la liquidation judiciaire de la société) s'oppose, arguant que seule la procédure collective doit régir le sort du bail, et que le juge-commissaire est seul compétent.
Le tribunal de commerce donne raison au propriétaire. Le liquidateur fait appel. La cour d'appel confirme. Le liquidateur se pourvoit alors en cassation. La Cour de cassation, par son arrêt du 25 janvier 1994, rejette le pourvoi et valide la solution : l'administrateur qui n'a pas répondu dans le délai légal est présumé de manière irréfragable avoir renoncé au bail. Cette renonciation donne au bailleur le droit de demander la résiliation en justice, et cette demande peut être portée devant le juge des référés, car il ne s'agit pas d'une question relevant de la compétence exclusive du juge-commissaire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 37, alinéa 3, de la loi du 25 janvier 1985 (devenu l'article L. 622-13 du Code de commerce). Ce texte prévoit que, dans le cadre d'une procédure collective (redressement ou liquidation judiciaire), l'administrateur judiciaire peut décider de continuer ou non les contrats en cours. Pour un bail commercial : quand contester une clause illégale est trop tard">bail commercial, le bailleur peut mettre en demeure l'administrateur de se prononcer. Si l'administrateur ne répond pas dans le délai d'un mois, il est réputé avoir renoncé au contrat.
Mais la difficulté était de savoir qui est compétent pour constater cette renonciation et en tirer les conséquences. Le liquidateur soutenait que seul le juge-commissaire (magistrat chargé de la procédure collective) pouvait connaître de la résiliation du bail. La Cour de cassation écarte cet argument : « une telle demande, qui ne relève pas de la compétence exclusive du juge-commissaire dès lors que sont en cause non l'exercice de l'option réservée à l'administrateur par le texte précité mais ses conséquences, peut être soumise au juge des référés. »
undefined, la question de savoir si l'administrateur a ou non renoncé est déjà tranchée par la loi : le silence vaut renonciation. Le juge des référés n'a donc pas à se prononcer sur l'option elle-même, mais seulement sur les conséquences (résiliation du bail, expulsion). C'est pourquoi il peut en connaître.
Ce raisonnement est une confirmation de la jurisprudence antérieure, mais il en précise la portée. La présomption de renonciation est « irréfragable », ce qui signifie qu'aucune preuve contraire n'est admise. L'administrateur ne peut pas dire : « J'ai oublié de répondre, mais je voulais continuer le bail. » Le silence est définitif.
undefined la Cour de cassation a voulu protéger le bailleur, qui ne doit pas subir indéfiniment l'incertitude. Elle a également voulu éviter que les procédures collectives ne paralysent les droits des créanciers, notamment le droit de reprendre possession de leur bien.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : Si votre locataire est en redressement ou liquidation judiciaire, vous devez immédiatement adresser une mise en demeure à l'administrateur (par lettre recommandée avec accusé de réception) pour qu'il se prononce sur la poursuite du bail. Le délai est d'un mois. Passé ce délai sans réponse, vous pouvez saisir le juge des référés pour demander la résiliation du bail et l'expulsion. Exemple : à Lingolsheim, un propriétaire a récupéré son local commercial en deux mois au lieu d'un an grâce à cette procédure.
Pour le locataire (ou son administrateur) : Si vous êtes en procédure collective, ne négligez pas les mises en demeure. Le silence est fatal. Vous devez répondre dans le mois, même pour dire que vous souhaitez continuer le bail. Sinon, vous perdez tout droit sur le local.
Pour l'acquéreur d'un local loué : Si vous achetez un bien dont le locataire est en procédure collective, vérifiez que l'administrateur a bien répondu à la mise en demeure. Sinon, le bail pourrait être résilié rapidement.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires, faute d'avoir mis en demeure l'administrateur dans les formes, ont perdu des mois de loyers. La procédure est simple, mais elle doit être rigoureuse.
Attention toutefois : la résiliation du bail n'est pas automatique. Le juge des référés peut l'accorder, mais il doit vérifier que la mise en demeure a bien été faite et que le délai est expiré. Si l'administrateur a répondu, même tardivement, la situation est différente.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Adressez une mise en demeure dès l'ouverture de la procédure collective : Dès que vous apprenez que votre locataire est en redressement ou liquidation judiciaire, envoyez une lettre recommandée avec AR à l'administrateur judiciaire, lui demandant de se prononcer sur la poursuite du bail. Mentionnez le délai d'un mois de l'article L. 622-13 du Code de commerce.
- Conservez précieusement tous les justificatifs : Gardez l'accusé de réception de la mise en demeure, la preuve de la date de réception, et tout échange avec l'administrateur. Ces documents seront indispensables devant le juge.
- Ne tardez pas à saisir le juge : Dès l'expiration du délai d'un mois sans réponse, consultez un avocat et saisissez le juge des référés. Ne laissez pas traîner, car le liquidateur pourrait tenter de régulariser la situation.
- Si l'administrateur répond, vérifiez sa décision : S'il opte pour la continuation du bail, exigez le paiement des loyers échus et à échoir. S'il renonce, vous pouvez demander la résiliation sans attendre.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La solution de 1994 a été confirmée à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 10 décembre 1996 (n° 94-19.096), la Cour de cassation a jugé que le bailleur peut également demander la résiliation devant le tribunal de grande instance si le juge des référés estime ne pas être compétent. Plus récemment, la chambre commerciale a rappelé que le silence de l'administrateur vaut renonciation, même si le bail est soumis à un régime spécifique (bail à construction, bail emphytéotique).
Cette jurisprudence est constante. Les tribunaux appliquent strictement la règle : le délai d'un mois est impératif, et aucune excuse n'est admise pour l'administrateur. Cela sécurise les bailleurs et accélère les procédures.
Pour l'avenir, la tendance est à une protection renforcée du bailleur. La loi du 26 juillet 2005 a d'ailleurs repris les mêmes principes. Il est donc essentiel pour tout professionnel de l'immobilier de connaître ces mécanismes.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ pratique :
- Puis-je résilier le bail si l'administrateur ne répond pas ? Oui, vous pouvez demander la résiliation en justice, et le juge des référés est compétent.
- Quel est le délai pour que l'administrateur réponde ? Un mois à compter de la réception de votre mise en demeure.
- Que faire si l'administrateur répond après le délai ? La présomption est irréfragable : le silence est définitif. Une réponse tardive ne change rien.
- Cette règle s'applique-t-elle à tous les baux ? Oui, baux commerciaux, professionnels, d'habitation (sauf exceptions légales pour les baux d'habitation soumis à la loi de 1989).
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Checklist à suivre :
- Apprenez la procédure collective de votre locataire.
- Envoyez une mise en demeure à l'administrateur (LRAR).
- Attendez un mois.
- Sans réponse, consultez un avocat et saisissez le juge des référés.
- Obtenez la résiliation du bail et l'expulsion.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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