Décision de référence : cc • N° 13-13.663 • 2014-03-13 • Consulter la décision →
Vous êtes propriétaire d'un atelier à Denain, et l'un de vos locataires, artisan métallier, vous annonce qu'il a contracté une surdité professionnelle. Il réclame une indemnisation – mais vous soupçonnez que son problème auditif vient de ses écouteurs à fond le soir, pas du bruit de son marteau-piqueur. Comment prouver que la maladie n'est pas liée au travail ? La question, vous vous la posez, car la loi protège fortement le salarié.
Cette décision du 13 mars 2014, rendue par la Cour de cassation (cc), répond précisément à cette interrogation : le caractère professionnel d'une maladie peut être contesté si l'on démontre qu'elle a une cause totalement étrangère au travail. Mais attention, la présomption d'imputabilité (le fait de considérer que la maladie est due au travail sauf preuve contraire) s'applique dès lors que l'affection figure dans un tableau de maladies professionnelles – ici le tableau n° 42 sur les atteintes auditives.
Que retenir pour vous, bailleur, locataire ou employeur à Cambrai ? L'arrêt clarifie les règles de preuve : le simple port d'un casque anti-bruit ne suffit pas à écarter la présomption si les bruits auxquels le salarié est exposé sont listés dans le tableau. En revanche, vous pouvez renverser cette présomption en prouvant une cause extérieure – un loisir bruyant, une prédisposition génétique, etc. Plongeons dans les faits.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, ouvrier métallier dans une entreprise de Denain, est exposé depuis des années à des bruits intenses – machines, presses, découpes. En 2010, son médecin du travail diagnostique une surdité bilatérale (perte d'audition des deux oreilles) et établit un certificat de maladie professionnelle. M. X déclare sa maladie à la Sécurité sociale, qui reconnaît le caractère professionnel sur la base du tableau n° 42 (affections provoquées par les bruits lésionnels).
L'employeur conteste cette décision. Il argue que M. X portait en permanence un casque anti-bruit, ce qui réduisait significativement le niveau sonore réellement perçu. Selon lui, l'exposition professionnelle n'était donc pas suffisante pour causer la surdité. Il saisit le tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS) de Douai, qui le déboute. L'employeur interjette appel devant la cour d'appel de Douai, mais celle-ci confirme le jugement : le port du casque n'exclut pas la présomption d'imputabilité, car les bruits figurent au tableau n° 42, quelle que soit leur intensité après réduction.
L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation. L'employeur persiste : il produit des rapports d'expertise montrant que le casque réduisait le bruit à des niveaux non dangereux. Mais la Cour rejette son pourvoi (son recours). Elle rappelle que la présomption d'imputabilité s'applique dès lors que la maladie est inscrite au tableau et que le salarié a été exposé aux risques correspondants – peu importe l'intensité effective après protection. Toutefois, elle précise que l'employeur peut toujours combattre cette présomption en prouvant que la maladie a une cause totalement étrangère au travail. En l'espèce, il n'a pas apporté cette preuve.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article L. 461-1 du Code de la sécurité sociale (qui pose la présomption d'origine professionnelle pour les maladies désignées dans les tableaux) et sur le tableau n° 42 (affections auditives provoquées par les bruits lésionnels). Elle rappelle que la présomption est un mécanisme qui inverse la charge de la preuve : ce n'est pas au salarié de prouver que son travail a causé la maladie, mais à l'employeur (ou à l'assureur) de prouver le contraire.
Le raisonnement des juges est le suivant : dès lors que la maladie figure dans un tableau et que les conditions de délai d'exposition (ici, plusieurs années) et de liste des travaux (métallerie) sont réunies, la présomption joue. Le fait que le salarié porte un casque anti-bruit n'est pas un motif pour écarter la présomption, car le tableau n'exige pas un niveau sonore minimum. La Cour dit : « La présomption d'imputabilité au travail s'applique quelle que soit l'importance des bruits auxquels a été exposée la victime dès lors que ces bruits figurent sur la liste du tableau n° 42. »
Mais elle ajoute une précision capitale : ce caractère professionnel peut être combattu par la preuve que la maladie a une cause totalement étrangère au travail. Autrement formulé, l'employeur peut démontrer que la surdité provient d'une cause non professionnelle : exposition à des bruits de loisir (concerts, chasse, moto), prédisposition médicale, autre maladie. En l'espèce, l'employeur n'a pas apporté cette preuve – il s'est contenté de contester l'intensité sonore professionnelle. Ce n'est pas suffisant.
Cette décision confirme une jurisprudence constante : la protection du salarié est forte, mais pas absolue. Elle laisse une porte ouverte à l'employeur pour renverser la présomption, mais avec une preuve exigeante : une cause totalement étrangère, pas simplement une atténuation du risque professionnel.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour l'employeur (ou le propriétaire bailleur d'un local professionnel) : Si un salarié déclare une maladie professionnelle inscrite à un tableau, vous ne pouvez pas vous contenter de dire « mais il portait des protections » ou « le bruit n'était pas si fort ». Vous devez démontrer que la maladie a une origine non professionnelle. Par exemple, un salarié qui pratique la moto-cross le week-end : vous pouvez demander une enquête, faire expertiser son audition, prouver que l'exposition extra-professionnelle est la cause unique. Si vous êtes bailleur d'un atelier à Cambrai, et que votre locataire artisan voit un de ses employés déclarer une surdité, vous pourriez être appelé dans le litige si le local est mal insonorisé – mais c'est un autre sujet. Ici, c'est l'employeur qui supporte le coût de la maladie via les cotisations AT/MP.
Pour le salarié : Vous êtes protégé par la présomption. Si votre maladie figure dans un tableau, vous n'avez pas à prouver le lien avec le travail. Même si votre employeur prétend que vous portiez des protections, ou que le bruit était faible, la présomption tient tant qu'il ne prouve pas une cause extérieure. Cela vous donne un levier important pour obtenir une reconnaissance et une indemnisation. Exemple chiffré : un salarié de Denain déclare une surdité à 40 % d'incapacité. Sans cette présomption, il devrait prouver que son travail est la cause – difficile. Avec, il obtient une rente annuelle d'environ 8 000 € (chiffre indicatif selon le taux d'incapacité et le salaire).
Pour le propriétaire foncier ou le copropriétaire : Cette décision ne vous concerne pas directement, mais elle illustre un principe général : la présomption légale peut être renversée. Si vous êtes poursuivi pour un trouble de voisinage (bruit d'une chaudière, d'une pompe à chaleur) et que le voisin prétend que c'est la cause de sa surdité, vous pouvez invoquer une cause étrangère – mais attention, le régime est différent (pas de tableau, charge de la preuve classique).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites mesurer les niveaux sonores par un organisme agréé : Pour un atelier à Denain, faites réaliser un sonomètre (appareil de mesure du bruit) par un expert en acoustique. Conservez les rapports, ils serviront à contester l'exposition réelle si un salarié déclare une maladie.
- Consignez les protections auditives fournies et leur port effectif : Tenez un registre de distribution des casques ou bouchons, avec émargement. Cela ne suffit pas à écarter la présomption (comme le montre l'arrêt), mais cela peut aider à démontrer que le salarié était protégé – ce qui, combiné à d'autres preuves, peut affaiblir le lien.
- Interrogez le salarié sur ses activités extra-professionnelles : Lors de la visite médicale, le médecin du travail peut demander les loisirs du salarié (chasse, musique amplifiée, etc.). Si vous suspectez une cause extérieure, sollicitez une enquête de la Carsat (caisse d'assurance retraite et de la santé au travail) ou une expertise médicale contradictoire.
- Anticipez les recours en cas de désaccord : Si la CPAM (caisse primaire d'assurance maladie) reconnaît la maladie, vous avez deux mois pour contester devant la commission de recours amiable, puis six mois pour saisir le tribunal judiciaire. À Cambrai, le tribunal compétent est celui de Douai. Ne tardez pas : les délais sont stricts.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation a déjà jugé, dans un arrêt du 10 juillet 2008 (n° 07-13.005), que la présomption d'imputabilité s'applique même si le salarié porte des protections individuelles. Plus récemment, un arrêt du 8 février 2018 (n° 16-26.826) a précisé que pour renverser la présomption, la cause étrangère doit être la seule cause – pas simplement une cause concurrente. Ainsi, si un salarié est exposé à la fois au bruit professionnel et à un loisir bruyant, la présomption tient si l'exposition professionnelle a pu contribuer à la maladie. L'employeur doit prouver que le travail est totalement étranger à l'affection.
La tendance des tribunaux est donc de protéger le salarié, mais d'offrir une voie de contestation étroite. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que la preuve de la cause étrangère devienne plus difficile à rapporter, les juges exigeant des éléments très précis (expertise médicale, chronologie des expositions, absence d'aggravation par le travail).
Points clés à retenir
FAQ :
- Un salarié peut-il obtenir la reconnaissance d'une maladie professionnelle même s'il porte un casque anti-bruit ? Oui, la présomption s'applique quel que soit le niveau sonore après réduction par le casque, dès lors que les bruits figurent dans le tableau n° 42.
- Comment un employeur peut-il contester cette présomption ? En prouvant que la maladie a une cause totalement étrangère au travail, par exemple un loisir bruyant ou une prédisposition médicale. Il ne suffit pas de démontrer que le bruit professionnel était faible.
- Quel est le délai pour contester une décision de reconnaissance de maladie professionnelle ? Deux mois pour saisir la commission de recours amiable de la CPAM, puis six mois pour porter l'affaire devant le tribunal judiciaire (ex-TASS).
- Cette décision s'applique-t-elle à d'autres maladies que la surdité ? Oui, le principe est général : pour toute maladie inscrite à un tableau professionnel, la présomption d'imputabilité peut être combattue par la preuve d'une cause totalement étrangère au travail.
- Que faire si je suis propriétaire d'un local professionnel à Cambrai et qu'un employé de mon locataire déclare une maladie professionnelle ? Vous n'êtes pas directement concerné, mais assurez-vous que votre local respecte les normes acoustiques. Vous pourriez être mis en cause si le bruit provient de défauts d'insonorisation. Consultez un avocat spécialisé.
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