Décision de référence : cc • N° 15-23.534 • 2016-11-03 • Consulter la décision →
Vous habitez Tours, et vous confiez à une agence la vente de votre appartement du quartier des Halles. Le mandat est exclusif, pour six mois, reconductible tacitement par trimestre. Trois mois plus tard, vous trouvez un acheteur par vous-même. L'agent vous réclame 15 000 € de commission et brandit la clause pénale. Que faire ? La réponse tient dans un arrêt de la Cour de cassation du 3 novembre 2016, qui annule le mandat et prive l'agent de toute rémunération.
Cette décision, n° 15-23.534, est une bombe à retardement pour les mandats mal rédigés. Le raisonnement des juges est simple : lorsqu'un mandat est exclusif ou comporte une clause pénale, il doit impérativement mentionner, en caractères très apparents, le droit pour le propriétaire de le dénoncer à tout moment après trois mois. Si cette mention manque ou si une clause contredit ce droit, le mandat est nul de nullité absolue. Et une nullité absolue, c'est comme si le contrat n'avait jamais existé.
Alors, concrètement, que signifie cet arrêt pour vous, propriétaire ou locataire à Montlouis-sur-Loire ou ailleurs ? Il signifie que vous n'êtes pas prisonnier d'un mandat exclusif. Vous pouvez le quitter quand vous voulez, du moment que les trois premiers mois sont passés. Et si l'agent vous réclame une commission alors que le mandat ne respecte pas cette règle, vous pouvez refuser de payer. L'arrêt le dit noir sur blanc : « le mandat qui la contient étant nul, n'ouvre droit ni à rémunération ni à l'application de la clause pénale ». De quoi faire réfléchir les agences qui utilisent des contrats pré-imprimés.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire à Tours, confie à une agence un mandat de recherche exclusif pour trouver un locataire commercial. Le contrat prévoit une durée de six mois, reconductible tacitement par trimestre. Mais surtout, il contient une clause qui restreint la faculté de résiliation : le propriétaire ne peut dénoncer le mandat qu'à l'échéance de chaque période trimestrielle. Autrement dit, il doit attendre la fin d'un trimestre pour mettre fin au contrat, même s'il veut partir avant.
L'agence trouve un locataire et réclame sa commission : 30 % du loyer annuel, soit plusieurs milliers d'euros. M. X refuse, estimant que le mandat est abusif. L'agence l'assigne en justice pour obtenir le paiement de la commission et l'application de la clause pénale. Le tribunal de première instance donne raison à l'agence. M. X fait appel, et la cour d'appel confirme. Mais M. X ne lâche pas : il se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle considère que la clause qui limite la résiliation à la fin de chaque trimestre contredit l'article 78 du décret du 20 juillet 1972. Ce texte impose que la faculté de dénonciation puisse être exercée « à tout moment » après trois mois. En limitant ce droit à une date fixe, le mandat est nul. Et cette nullité est absolue, car elle touche à l'ordre public : personne ne peut y renoncer par avance. Résultat : l'agence ne touche rien, ni commission, ni clause pénale. Une décision sévère, mais juste pour protéger le propriétaire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux textes. D'abord, l'article 78 du décret n° 72-678 du 20 juillet 1972, modifié en 2009. Ce texte dit, en substance, que tout mandat exclusif ou avec clause pénale doit rappeler, en caractères très apparents, que chaque partie peut le dénoncer à tout moment après trois mois à compter de sa signature. Ensuite, l'article 7 de la loi Hoguet du 2 janvier 1970, qui sanctionne par la nullité absolue tout mandat qui ne respecte pas ces règles.
Pourquoi une nullité absolue ? Parce que ces dispositions protègent le propriétaire, considéré comme la partie faible dans la relation avec l'agent immobilier. Le législateur a voulu éviter que des mandats exclusifs deviennent des pièges, enfermant le propriétaire dans un contrat qu'il ne peut quitter. La Cour de cassation précise que la clause litigieuse — celle qui limite la résiliation à l'échéance trimestrielle — « contrevient aux exigences impératives de l'article 78, alinéa 2, du décret précité qui prévoit que la dénonciation peut intervenir à tout moment ». Elle annule donc le mandat dans son entier, pas seulement la clause.
Les juges rejettent l'argument de l'agence selon lequel la nullité ne devrait frapper que la clause et non tout le contrat. Non, répond la Cour, car « cette disposition influant sur la détermination de la durée du mandat, est prescrite à peine de nullité absolue de l'entier contrat ». Autrement dit, la mention obligatoire (le droit de résilier à tout moment) fait partie intégrante de la durée du mandat. Si elle est absente ou contredite, c'est tout le contrat qui s'effondre. Une position claire et sans appel.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur à Tours ou ailleurs : vous pouvez signer un mandat exclusif en toute sécurité, à condition qu'il mentionne en gros caractères votre droit de le résilier à tout moment après trois mois. Si ce n'est pas le cas, le mandat est nul, et vous ne devez rien à l'agent, même s'il a trouvé un acquéreur ou un locataire. Exemple : votre agence à Montlouis-sur-Loire vous fait signer un mandat de six mois, reconductible, sans la mention « vous pouvez résilier à tout moment après 3 mois ». Vous trouvez un acheteur seul au 4e mois. L'agent vous réclame 12 000 € de commission. Vous pouvez refuser, et si l'agent vous attaque, vous gagnez.
Si vous êtes locataire : cet arrêt ne vous concerne pas directement, mais il illustre l'importance de vérifier les clauses des contrats que vous signez, notamment les clauses de résiliation anticipée.
Si vous êtes professionnel de l'immobilier : vous devez revoir vos modèles de mandats. La moindre clause qui restreint la faculté de résiliation, même indirectement, expose à la nullité. Par exemple, une clause qui dit « le mandat peut être résilié par lettre recommandée avec accusé de réception adressée au moins un mois avant la fin de chaque période trimestrielle » est contraire au « à tout moment ». Privilégiez une rédaction qui reprend mot pour mot le texte réglementaire.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la mention obligatoire : avant de signer un mandat exclusif ou avec clause pénale, cherchez la phrase « Vous pouvez dénoncer le mandat à tout moment après un délai de trois mois à compter de sa signature ». Elle doit être en caractères gras ou très apparents. Si elle manque, ne signez pas.
- Exigez une clause de résiliation libre : le contrat doit prévoir que vous pouvez résilier à tout moment, et pas seulement à date fixe. Toute clause qui impose un préavis ou une période de reconduction obligatoire est illicite.
- Conservez une preuve de la date de signature : le délai de trois mois court à partir de la signature. Si vous voulez résilier au 4e mois, vous devez pouvoir prouver la date. Gardez un double signé du mandat.
- En cas de litige, ne payez pas : si l'agent vous réclame une commission ou une indemnité sur la base d'un mandat non conforme, refusez et demandez-lui de justifier du respect de l'article 78. S'il insiste, consultez un avocat spécialisé en droit immobilier.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt s'inscrit dans une série de décisions qui renforcent la protection du propriétaire face aux agents immobiliers. Déjà, dans un arrêt du 17 février 2010 (n° 08-21.282), la Cour de cassation avait annulé un mandat qui ne mentionnait pas la faculté de résiliation en caractères apparents. En 2016, elle va plus loin en annulant le contrat même si la clause contraire existe, sans avoir besoin de prouver un préjudice.
La tendance est donc à une lecture très stricte des obligations des agents. Les tribunaux n'hésitent pas à prononcer la nullité absolue, ce qui prive l'agent de toute rémunération, même si son travail a abouti. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges continuent dans cette voie, notamment pour les mandats de vente ou de recherche conclus en ligne, où les mentions obligatoires sont parfois noyées dans les conditions générales.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist si vous avez signé un mandat exclusif et voulez le résilier :
- Identifiez la date de signature du mandat. Le délai de trois mois court à partir de cette date.
- Vérifiez si le mandat contient la mention « Vous pouvez dénoncer le mandat à tout moment après trois mois » en caractères très apparents. Si non, il est probablement nul.
- Envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception à votre agent immobilier pour le dénoncer, en indiquant « Je fais usage de la faculté de résiliation prévue à l'article 78 du décret du 20 juillet 1972 ».
- Conservez une copie de la lettre et l'accusé de réception. Si l'agent conteste, vous aurez la preuve de votre démarche.
- Si l'agent vous réclame une commission après votre résiliation, répondez par écrit en invoquant la nullité du mandat. Si nécessaire, consultez un avocat.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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